Vous!..... par George S.Arundale

VOUS!........

par GEORGE S. ARUNDALE



ΔΔ



Traduit de l'Anglais

Éditions Adyar, 4 Square Rapp, Paris VII, France

1937

Chapitre
TABLE DES MATIERES
Page
Avant-Propos 7
Vous en général 9
1 Le "vous" individuel 23
2 Vos parents et votre famille 34
3 Votre éducation 43
4 Votre plus grande famille 61
5 Vos circonstances et votre entourage 73
6 Vos occupations et vos loisirs 87
7 Votre monde en paix et en guerre 99
8 Vous et vos décisions 113
9 Vous et l'amour 129
10 Vous et la mort 141
11 Vous et un mode de transcendance 159
12 Vous en quête de la beauté 180
13 Vous, la Théosophie et la société 198
14 Vous et votre but 209

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


AVANT-PROPOS

Ce livre est un bref épitomé de ma Théosophie, car si la science théosophique peut avoir pour base certains principes fondamentaux comme j'ai tenté de l'indiquer dans l'envoi final, il incombe à chaque étudiant de chercher par lui-même sa propre Théosophie, sa propre science de la vie.

J'ai défini la mienne afin d'éveiller en mes lecteurs le désir de trouver la leur, Théosophie qui (c'est possible et même probable] différera complètement de la mienne. Il faut donc bien le comprendre: je suis loin d'exposer ici les croyances, les opinions et les principes communs aux Théosophes et dont beaucoup peuvent être opposés aux miens. Tant mieux. Ce dont chacun a besoin, c'est sa propre Théosophie définie par un effort individuel, sa Théosophie et non celle d'autrui. J'espère avoir aiguisé chez mes lecteurs l'appétit pour la Théosophie, tout simplement parce que j'ai trouvé le bonheur dans la mienne. [Page 9]

G. S. A.



INTRODUCTION

Parmi les membres du règne humain, il en est beaucoup dont l'évolution est sans doute assez avancée pour leur permettre de comprendre que le processus évolutif se poursuit en vertu de lois immuables et qu'il vise un but précis.

Devant, c'est inévitable, travailler en termes d'une expérience fort limitée, nous ne connais­sons guère la nature des lois en question et celle de notre but. Encore le peu que nous savons est-il sujet aux modifications constantes exigées par l'extension de nos connaissances.

La Théosophie est la science de la Vie telle que l'ont découverte ceux dont la sagesse est infiniment supérieure à celle des plus sages vivant aujourd'hui dans le monde extérieur. Leur savoir est incorporé dans les plus hautes doctrines de la philosophie religieuse et de la science. Il nous vient des temps ensevelis dans [Page 10] un lointain passé, où les grandes lois gouvernant le développement humain étaient à la fois proclamées et observées dans la vie.

Dès lors, dans son développement, l'humanité s'est lentement mais sûrement rapprochée des modèles donnés. A tâtons elle cherche à les atteindre et, dans la conscience humaine, fait entrer la vérité comme des briques dans une construction.

La Théosophie exprime le plan. Tout être humain est un bâtisseur apprenant à reproduire le plan dans les termes de sa propre vie individuelle. D'abord il perçoit peu de chose de ce plan et surtout inexactement. Il bâtit. II démolit. Mais peu à peu un édifice s'élève, conforme au plan. Quand chaque édifice individuel sera complet, les constructions ne présenteront pas de monotonie. Comme dans une région suburbaine, chaque demeure possédera son caractère distinct, sa beauté exclusive. A des thèmes fondamentaux éternels viendront s'ajouter des variations admirables.

En ce monde, deux catégories de gens : ceux qui sont entrés en contact avec ce plan nommé la Théosophie ou la Sagesse divine; et puis ceux qui en ont saisi, même un fragment infime. Leur témoignage se résume ainsi :

1° Elle offre l'explication la plus intelligible et la plus scientifique de la Vie telle que nous la connaissons dans le monde extérieur. Elle [Page 11] montre le cosmos où le chaos semble régner sans opposition;

2° Elle exprime dans les termes les plus précis l'origine, le chemin et le but de la Vie dont nous constatons l'existence en nous-mêmes et dans tout notre entourage.

Dans le présent ouvrage, l'auteur essaie d'appliquer la Théosophie aux affaires journalières, dans la vie du premier venu; mais dès le début il tient à établir nettement que la Théosophie dont il poursuit ainsi l'application est simple­ment la Théosophie telle qu'il a pu, jusqu'ici, la comprendre. Qui pourrait connaître la Théosophie dans ses concepts ultimes, en dehors des hommes qui ont appris tout ce que peut enseigner la Vie? Qui osera dire: "La Théosophie, la voilà; il n'en est point d'autre" ? Un véritable étudiant en Théosophie dira: "C' est la Théosophie selon mes connaissances actuelles. Demain j'espère en savoir davantage et sans doute trouverai-je beaucoup à modifier dans ce que je sais aujourd'hui."

L'auteur offre donc ici le fruit qu'à ce jour lui ont rapporté ses études. Le présent ouvrage représente son interprétation de la vie, interprétation point technique mais fondée sur une étude théosophique poursuivie pendant près de trente années. D'autres étudiants peuvent bien être arrivés à des conclusions différentes. L'auteur lui-même pourra, si son livre est encore lu dans [Page 12] quelques années, trouver l'occasion de modifier bien des points qui aujourd'hui lui semblent offrir une certitude raisonnable. Il croit cependant qu'en somme les principes généraux ne changeront pas.

Il a intentionnellement évité toute exposition détaillée des enseignements théosophiques. Cette exposition, on la trouvera dans la littérature théosophique dont une liste donnée à la fin de ce volume fournira des lectures plus étendues. L'auteur termine aussi par un sommaire de ce qu'il estime être les principes ultimes de la Théosophie et dans ce chapitre il expose certains côtés pouvant élucider son commentaire de la vie journalière en termes de Théosophie.

Tout d'abord on prête plus d'attention à la saveur d'un entremets qu'à ses éléments constitutifs. De même, le lecteur doit constater l'effet produit par la Théosophie dans la vie quotidienne et la manière dont elle explique, jour après jour, tout notre entourage; comment elle nous dit que la vie mérite au plus haut point d'être vécue, et cela dans toutes les circonstances possibles; comment elle insiste sur le fait qu'il n'y a point de nuage, si noir fût-il, dont le revers ne soit d'argent et enfin qu'un jour tous les nuages auront disparu.

Notre désir de savoir comment l'entremets a été fait sera d'autant plus vif que celui-ci nous paraît meilleur. Nous tiendrons davantage à savoir [Page 13] ce qu'est cette Théosophie si nous constatons que, grâce à elle, la vie devient plus facile à comprendre et moins pénible.

Dans ces pages on verra la Théosophie en action. Si cette action nous plait, nous voudrons on savoir plus long et nous ferons un choix de lectures théosophiques afin de pousser plus loin notre étude et nos connaissances. L'auteur espère stimuler le goût pour la Théosophie. S'il y parvient, son livre n'aura pas été inutile.

Il faut donc juger la Théosophie d'après son action sur la vie et spécialement sur la vie journalière qui à tous nous est commune, vie constituée par ce que l'on appelle des riens mais toujours génératrice de joies et de chagrins, de bonheur et de misères, d'espérance et de désespoir.

La vie journalière est basée sur ce fait que nous naissons dans un milieu qui nous affecte profondément. Pour la plupart d'entre nous, il va sans dire qu'il est vain de demander pourquoi nous sommes nés et pourquoi notre entourage est ce qu'il est. Nous voici. Voilà notre entourage. Nos relations mutuelles — elles ne cessent de croître et de changer — font partie de ce que nous appelons vaguement le processus évolutif, tout en pensant que la nature de ce processus ne peut être, en ce qui nous concerne personnellement, qu'une question de foi et d'espérance.

Au milieu de tant d'ignorance et d'incertitude [Page 14] la Théosophie se présente avec ses trois grands principes :

1.  Pour être heureux dans la vie il faut avoir découvert le sens et le but de la vie, en bravant
constamment les circonstances, et aussi en refusant absolument d'admettre l'ignorance.

2.  
La Théosophie est l'éternelle réponse aux questions concernant la vie, questions qui tôt ou tard doivent être posées et recevoir une réponse.

3.  Aucune réponse n'est définitivement vraie avant le passage de la foi à l'expérience, de
l'hypothèse au savoir.

La Théosophie déclare en outre :

1.  Que tout ce que nous voyons autour de nous dans un règne naturel quelconque, croît éternellement;

2.  Que cette croissance est semblable à une échelle dont les innombrables échelons supportent toutes choses. Chacun occupe tel ou tel échelon d'où il monte lentement à l'échelon suivant;


3.  Que toute chose, et partout, sème et récolte l'expérience et en croissant n'abandonne rien
mais conserve intégralement semailles et moissons;


4.  Que nous, dans le règne humain, possédons en nous, par conséquent, les fruits de toute
l'expérience acquise dans les règnes traversés par nous jusqu'ici;


5.  Que les échelons qui nous restent à gravir [Page 15] projettent leur ombre, comme les événements imminents, et qu'ils exercent sur nous une influence attractive. Ainsi l'avenir nous tire, comme nous poussent en avant le passé et le présent.

Voyons maintenant ce que dit la Théosophie quand elle s'applique à deux faits: la naissance et le milieu.

D'abord, déclare-t-elle, la naissance est un épisode nouveau dans un processus de croissance ou de développement par quoi l'individu (chaque être vivant est essentiellement un individu), après avoir subi les diverses obscurités de l'ignorance, de la tristesse, de l'infortune, du désespoir, finit par atteindre un soleil éternel de paix et de puissance.

Naître c'est renaître. Nous reprenons le fil de l'existence en ce monde extérieur après une phase de repos et de délassement dans un état de conscience nommé à très juste titre le Ciel.


Quand a pris fin une vie particulière, terminée par ce que nous appelons la mort, point d'inscription de "Fin" ou" Conclusion", mais bien celle-ci: "A continuer dans sa vie prochaine". La mort est simplement une porte conduisant au repos.

En second lieu, notre entourage, quel qu'il soit, est exactement ce qu'il faut à notre croissance et à notre développement. Mère, père, frères, soeurs, amis, foi, nationalité, occasions ou [Page 16] manque d'occasions, cadre général de notre naissance et de notre croissance, tout cela répond à nos besoins; tout cela nous l'avons eu, peut-être différemment exprimé, dans des incarnations passées.

Nous devons tirer de notre entourage tout le profit possible; en extraire, telles qu'elles sont, toutes les occasions possibles et, par une utilisation parfaite, le muer graduellement en un entourage meilleur.

Dans ce monde extérieur nul ne dispose de conditions parfaites et non améliorables.

La meilleure façon d'échanger les conditions actuelles contre d'autres plus favorables est d'améliorer nos relations avec chacun de leurs éléments, moins en nous y résignant qu'en nous associant à leur esprit.

Il ne s'agit pas, en général, de fuir notre entourage mais plutôt de nous prêter à son action, en l'utilisant, et de parfaire sa mission éducatrice.

Nous constatons ainsi que la Théosophie nous parle de beaucoup de choses que nous ignorons encore, que peut-être nous ne pouvons croire encore et que nous n'avons pas aujourd'hui la possibilité de connaître.

Peu d'entre nous sont à même d'affirmer que cette vie actuelle n'est qu'une vie parmi beaucoup, beaucoup d'autres. Peu d'entre nous peuvent dire qu'ils reconnaissent, dans les conditions [Page 17] ambiantes, des instructeurs, des guides, des philosophes et des amis.

La plupart diront, très probablement, qu'ils n'ont aucune connaissance d'une vie antérieure quelconque. Nous exigeons ce que nous appelons une "preuve", c'est-à-dire une vision presque physique des vies passées, afin que nous puissions les "voir", oubliant que si même nous possédions cette vision nous ne tarderions pas à déclarer que nous avons été hypnotisés ou autre­ment trompés.

Pour être effective une "preuve" exige deux facteurs: la présentation et la réceptivité. La présentation a beau être irréprochable, elle se perd dans l'obscurité de l'incrédulité commune s'il y a peu, ou point, de réceptivité pour en subir l'impression.

La réceptivité dépend de l'expérience et comporte divers stages avant que celle-ci ne soit complète:

1° L'ignorance; la période où les changements provoquent le sarcasme, la persécution, le mépris, l'horreur. L'ignorant se cramponne alors à l'existence; 3° Le doute; 4° l'étonnement; 5° l'attraction; 6° la foi; 7° l'expérience elle-même qui confère la réalité à ce qui, jusque là, avait été plus ou moins irréel.


La preuve est sans effet sur l'ignorance; elle n'a pas non plus d'action sur le ridicule, sur la persécution, le mépris et l'horreur; point [Page 18] d'influence sur le doute. Elle sollicite l'admiration. Elle agit sympathiquement sur l'attraction, puissamment sur la foi, irrésistiblement sur l'expérience, puisque la preuve elle-même fait partie de l'expérience. Quant au sage, la prétendue "preuve" ne le contente guère, car il sait que la preuve finale naît en lui-même et jamais au dehors, et que la preuve extérieure ne saurait jamais être plus qu'un poteau indicateur, dirigeant vers le but.

En ce qui concerne l'entourage il est de mode de le regarder comme extérieur à l'individu qui s'y trouve placé par hasard, affecte son entourage et à son tour en subit l'influence. Que résultera-t-il de cette interaction? Spéculation pure et rien de plus.

Parfois, comme la science l'explique, l'individu triomphe de l'entourage, mais parfois c'est le contraire et normalement l'influence prédominante appartient à l'entourage. En tous cas, c'est pile ou face.

La Théosophie fait de ce chaos un cosmos, en déclarant que l'entourage d'un individu est non seulement, dans tous ses détails, ce qu'il le fit dans certaines vies précédentes et tel qu'il l'a constitué au cours de toutes ses naissances antérieures, mais encore et précisément l'entourage dont il a besoin pour continuer son développement,

Quel que soit le milieu — parents, famille, [Page 19] amis, foi, nationalité, circonstances matérielles, etc. — tout cela est créé par l'individu qui ainsi détermine ses propres occasions de progrès.

La Théosophie nie que l'entourage soit jamais inapproprié à l'individu. L'évolution ou croissance, déclare-t-elle, a pour objet l'expérience menant elle-même au bonheur, à la puissance et à la paix et comme, en fait, rien n'existe qui réponde à une perte de ce que l'on appelle " temps" (ce mot signifie vraiment une occasion offerte à l'opportunité), il en résulte que dans la vie toute circonstance est opportune. C'est un coup frappé à la porte de ce que nous sommes par ce qui va nous être nécessaire.

Dans la vie, point de circonstance, rencontrée par l'individu, qui soit autre que le plus cherchant sa voie vers le moins. Le plus humble objet — chaise, table, tapis, fleur, animal, image — est un appel, muet pour la plupart des gens, mais un cri pour certains, exigeant une relation plus subtile entre soi et l'individu. L'objet nous invite à le manier d'une façon délicate et judicieuse; il demande que nous le fassions à propos et (vous allez peut-être sou­rire) avec respect.

A toute chose, la Théosophie confère donc valeur, opportunité, vie. Dans le dictionnaire théosophique certains mots n'existent pas, tels que: inanimé ou inorganique, sans espoir, [Page 20] impuissant, inutile; tous ceux qui expriment la futilité ou l'annihilation; tous ceux aussi qui expriment soit une infortune autre que passagère, soit encore une haine ou une colère dont, tôt ou tard, l'amour sera vainqueur.

La Théosophie est vraiment la science des valeurs exactes, la science de l'optimisme réel; la science qui donne aux circonstances leur prix; la science qui montre tous les nuages doublés d'argent, fussent-ils noirs ou sinistres; la science de la justice et de l'amour qui partout règnent dans la vie; la science de la certitude; la science de l'opportunité; la science du succès; la science de la joie, de la paix, d'un ravissement continuel.

La Théosophie est plus que telle ou telle religion particulière car elle forme la chaîne d'or qui les unit toutes; elle est la vie qui donne à chacune sa réalité.

La Théosophie est plus que telle ou telle science ou philosophie, car elle comporte ce qui nécessairement dépasse leurs frontières. Sciences et philosophies existent; il le faut bien et elles sont dans une grande mesure des reflets de leur époque. La Théosophie est le reflet de l'éternel.

La Théosophie est plus que les croyances, opinions et convictions d'un individu quelconque, car elle exprime l'individualité accomplie aussi bien que ses phases. [Page 21]


La Théosophie est plus que le passé, plus que le présent; elle les ajoute à l'avenir.

Voyons maintenant agir la Théosophie dans les détails ordinaires et quotidiens de la vie ordinaire et quotidienne menée par 'immense majorité des hommes, c'est-à-dire par des gens ordinaires, ceux de tous les jours. [Pages 22-23]

CHAPITRE -1-

LE VOUS INDIVIDUEL

Vous êtes né. Qu'est-ce qui est né?

Sans entrer dans les données théosophiques. nécessairement compliquées, concernant et l'origine de la vie et celle de l'individualité qui se constitue en elle, nous pouvons dire: "Vous êtes un pèlerin, ignorant tout d'abord votre identité, mais destiné à découvrir qu'en fait vous êtes un roi de la vie et que vous exercerez un jour cette royauté. "

"Un roi de la vie": pour définir ce terme il vous suffit de penser à ceux qui représentent pour vous de grands exemples de perfection humaine. "Que ne puis-je ressembler à..." et vous ajoutez le nom de votre idéal le plus inspirateur. Dans la vie ordinaire et quotidienne vous soupirez en pensant que ce voeu ne vous laisse pas d'espoir, mais la Théosophie est la fée-marraine qui répond : "Un jour vous lui [Page 24] serez pareil et plus vous vous y appliquez, plus tôt ce sera".

Bien entendu la croissance prend longtemps. On peut demander pourquoi. Mais, votre niveau actuel, vous l'avez déjà occupé et il faut espérer que vous ne l'ignorez pas. En même temps et à juste titre vous pouvez estimer que vous avez assez peu progressé et commencez à distinguer des hauteurs que vous désirez ardemment gravir.

La Théosophie vous dit que la vie actuellement développée en vous, individualité des mieux caractérisées, n'avait encore reçu, dans un passé lointain, aucun développement, Passant d'un état de conscience à un autre (états nommés généralement règnes de la nature) la vie que vous connaissez aujourd'hui comme le "Moi" a lentement grandi jusqu'au moment où il vous devint possible de dire:"Moi" et ainsi de vous distinguer nettement de votre entourage.

Tout d'abord le "Moi" représente peu de chose. Il vient à peine de se séparer de tout autre "Moi" auquel il a pu être associé jusque là, par économie, pourrait-on dire. C'est tout juste avant le règne humain, nous dit la Théo-Sophie, que ces "Moi" se dégagent de la masse générale des "Moi" parmi lesquels ils ont eu naguère la vie, le mouvement et l'être. Mais dès que la vie atteint le seuil de l'état de [Page 25] conscience appelé par nous le règne humain, elle abandonne son nid, c'est-à-dire le groupe et se lance pour son propre compte.

Pour commencer, le "Moi" est une assez piètre chose, témoin le sauvage absolument primitif. Mais les vies se succèdent. L'irrésistible pression de la qualité qui se développe dans la vie, action à la fois centrifuge et centripète, détermine un progrès lent mais constant. Ici, la Théosophie balaie toute confusion entre la liberté et la nécessité.

Ces deux mots n'ont de sens que si l'on regarde comme distincts l'individu et le processus évolutif; d'où un conflit apparent entre l'individu et une puissance extérieure. La Théosophie identifie l'individu avec la puissance extérieure qui est le processus évolutif, si bien que la "nécessité" devient pour l'individu naturelle, partie intégrante de sa nature même; la liberté devient le pouvoir de répondre à cette nécessité naturelle et innée. En Théosophie, la nécessité est représentée par le mot souveraineté, et la liberté par le mot puissance. Loin qu'il y ait conflit entre la liberté et la nécessité, loin que l'individu soit un simple pion dans une partie acharnée, la liberté est au fond la servante magnifique d'une merveilleuse nécessité. L'individu, roi virtuel qui emploie sa liberté à remplir la destinée dont lui-même a fait sa propre nécessité. En tant que [Page 26] partie intégrante de la Vie-Une, il crée une glorieuse, personnelle et universelle nécessité. En tant qu'individu, il se confère la liberté de réaliser la gloire qu'il est bien décidé à saisir.

Vous voici donc, avec un "Moi" parvenu à un certain point de développement. Si pour vous l'avenir importe peu, si votre centre principal est établi dans le présent ou dans le passé, vous pouvez être extrêmement fier de votre "Moi" actuel et de tous les éléments dont il est constitué. Vous pouvez avoir une haute opinion de vous-même, être très content de vous-même, vous enorgueillir de vos aspirations, de vos idéaux, de vos pensées, de vos impressions, de vos activités. Sans bouger, vous pouvez vous complaire en vous-même et, par suite, vous juger incomparablement supérieur à tous ceux dont le "Moi" diffère du vôtre.

Persuadé que vous êtes dans le vrai, vous vous étonnerez de voir d'autres méconnaître que, pour être dans le vrai, il faut vous ressembler. Vous ferez vos délices de votre étiquette particulière, qu'il s'agisse de politique, de coutume, ou de: toutes les autres caractéristiques propres à votre degré d'évolution individuelle. En fait vous serez restreignant, intolérant et peut-être pieusement agressif.

La Théosophie cherche à vous donner le sens des propositions. Elle vous dit: "Jusqu'ici, c'est bien, mais pour l'avenir qui vous attend, soyez [Page 27] dynamique, ne restez pas figé dans le présent ". La Théosophie vous somme d'être gaiement mécontent de tout ce que vous êtes, sans une seule exception, quels que soient les bons éléments. Elle vous pousse à ambitionner le "Moi" bien plus beau que vous serez un jour — d'autant plus tôt si le temps vous est soumis, mais d'autant plus tard si le temps est votre maître. Pourquoi, dit la Théosophie, vous contenter d'un "Moi" relativement petit quand d'autres "Moi" toujours plus grands vous restent à saisir?

A cet égard, le grand obstacle rencontré par la Théosophie peut se résumer dans cette phrase: "Je me contente parfaitement de mon sort". Disons-le sans hésiter: la Théosophie est aussi la science du mécontentement, mais point d'un mécontentement grondeur, irritable, désespéré, hostile, absolument misérable et chagrin. Elle est la science d'un mécontentement ravi, électrisé par l'idée que le "Moi" présent peut compter sur quelque chose de très, très supérieur même à ce qui le caractérise aujourd'hui. Un individu satisfait de son état présent n'est certainement pas mort, mais il n'est vivant qu'à demi, car il fuit le contact de tout ce que la vie a encore à lui offrir. Au lieu de faire partie du fleuve, il s'obstine à rester une petite mare stagnante où l'orgueil cherche à usurper et à tuer la faculté de se mouvoir [Page 28] .

La Théosophie vous aide à goûter l'immense virilité du mécontentement et à toujours chercher aventure dans l'avenir qui vous attend. Elle vous décrit cet avenir en termes qui luisent et scintillent.

La Théosophie fait davantage. Elle vous aide à comprendre et apprécier les autres hommes là où ils sont, avec leurs opinions, leurs formes religieuses, leurs idées politiques, leurs aspirations, leurs habitudes, leur "Moi". Le monde serait bien plus heureux, plus prospère et plus paisible si nous pouvions apprendre à être aussi contents d'autrui que nous le sommes de nous-mêmes.

La Théosophie affirme que les divers degrés d'évolution ne dépendent pas des différences de religion, de nationalité, d'habitudes ou de coutumes. Religions, races, nations, habitudes et coutumes ne sont, dans la grande école de la vie, que des classes diverses. Les différents degrés d'évolution sont marqués par des différences de raffinement, de noblesse, de dignité, de générosité, de bonté, d'appréciation, de sagesse, de puissance, d'aptitude à voir dans tous les êtres vivants, les enfants d'un même Père, le Dessein divin. Je vous laisse définir à votre gré ce dernier mot.

Mais revenons maintenant à votre naissance, en gardant pour un autre chapitre les questions de milieu. [Page 29]

Vous naissez dans le corps d'un petit enfant. Que faites-vous durant cette période infantile? Suivant la Théosophie, vous apprenez à vous accoutumer à votre nouveau corps physique. Entendons-nous  bien :   ce   que   vous   appelez "Moi" passe comme un fil d'argent à travers vos naissances relativement innombrables. Le "Moi" est permanent, tout en croissant, mais ses véhicules changent de naissance en naissance. Votre "Moi" est extrêmement, presque infiniment vieux, mais à chaque naissance, en vous embarquant pour l'aventure de la vie, vous portez des vêtements propres. En bas âge vous possédez un joli, pur et nouveau corps, petit naturellement, faible, dépendant plus ou moins d'autrui, mais aussi plus  ou moins doué  de caractère. Cela dépend de votre degré d'évolution.

Pourquoi ce joli, pur et nouveau corps? Afin qu'il  soit  l'intermédiaire   ou,   dirons-nous,   le canal entre votre "Moi" et cette vie extérieure qui vous entoure  et d'où votre "Moi"  tire beaucoup de ses aliments.

Quand, à la fin de votre dernière existence, la mort est venue, en valet empressé, vous aider à quitter vos habits anciens et usés, vous vous êtes retiré pendant quelque temps dans un bain céleste dont l'action reconstituante ressemblait à celle du bain turc si connu ici-bas. Dans le ciel, dit la Théosophie, s'opère une re-création. Vous vous réadaptez vous-même au dessein [Page 30] éternel de la Vie, en sortant de cette semi-amnésie qui doit inévitablement caractériser votre conquête graduelle des régions les plus matérielles de la vie, représentées par notre monde physique. Et puis vous entrevoyez la gloire de l'avenir qui vous attend. Tout se passe comme si, au sein de l'obscurité, vous aperceviez tout à coup le soleil levant et contempliez toutes les splendides couleurs de sa bienfaisante ascension. Ainsi captivé, comprenant que nul fragment de vie, même le plus matériel, ne doit échapper à votre conquête si vous tenez à vous assurer cet avenir, vous vous plongez pour cela dans notre bas monde afin d'y reprendre le pèlerinage qu'au ciel vous savez merveilleux bien que, sur la terre, il semble souvent très pénible.

Vous arrivez dans un corps physique, car il vous faut un corps terrestre pour entrer en contact avec la terre et recevoir ses leçons. Dans les premières années, vous vous habituez peu à peu aux nouveaux vêtements bien que tout d'abord, il est vrai, ils ne semblent pas vous aller, surtout quand vient la dentition et que vous subissiez les souffrances et les malaises communs à la première enfance. Année après année, toujours d'une façon plus sûre, vous apprenez à reprendre les anciens contacts par la pensée, les sentiments et les émotions, et même par le corps physique. [Page 31]

Vos facultés anciennes reprendront leur vigueur. De vieilles tendances vous domineront à nouveau. De vieilles associations vous lieront une fois encore. Reprenant les mouvements anciens vous remettrez en pleine marche le pendule de votre vie, du moins dans la mesure où vous êtes capable, à votre présent degré d'évolution, de le faire osciller.

Vous renouvellerez graduellement votre vie de jadis mais autrement. Autrement, car l'ambiance, le milieu ne ressemblent en rien à ceux que vous avez connus il y a bien des années. Combien d'années? Leur nombre dépend d'innombrables circonstances, entre autres du point par vous atteint sur le sentier de la vie. Mettons, rien que pour citer un chiffre, de quatre à sept siècles, mais le nombre peut s'élever à beaucoup moins ou à beaucoup plus.

Cette différence est à la fois la cause et l'occasion de notre croissance. S'éterniser, vie après vie, dans le même entourage serait sûrement dégénérer. Tel un mariage entre parents trop rapprochés. Pour entreprendre l'aventure d'une existence nouvelle, vous êtes équipé à neuf et cette aventure se déroule dans un nouveau milieu. Dans ces conditions favorables vous partez, reprenant votre existence, en ce qui touche au monde physique, plus ou moins au point où vous l'avez quittée. Il est vrai, cependant, que la période qui s'écoule entre le [Page 32] dépouillement (nous l'appelons la mort) et l'habillement (nous l'appelons la naissance) nous fait nettement progresser; si bien que nous ne commençons pas tout à fait à notre ancien point d'arrêt.

Il s'agit ensuite de faire servir aux progrès que vous êtes destiné à réaliser dans cette incarnation particulière chacun des éléments dont votre entourage est formé. Ici la Théosophie joue un rôle admirable, car elle montre fort nettement où vous êtes placé et ce que vous avez à faire. Une étude relativement brève de la Théosophie d'après la littérature classique à notre disposition vous donnera une idée assez claire de ce que vous êtes; quel genre de personne; quel chemin en général vous avez suivi jusqu'ici; enfin, et c'est infiniment plus important, quelle direction vous avez prise.

De plus en plus instruit sur ces points vous devenez de plus en plus capable de mettre à profit toute la force qui s'offre à vous sous les formes innombrables prises par les circonstances. Sachant d'où vous venez, quel genre d'individu vous êtes et, plus ou moins, quel genre d'individu votre "Moi" entend vous voir devenir, vous agirez beaucoup plus savamment dans vos relations avec votre milieu. Vous serez un individu qui sait ce qu'il fait, et non pas une simple paille, jouet des vents.

Autrement dit vous commencerez, avec plus [Page 33] de force et de précision, à développer votre caractère. Or celui-ci est l'essence vitale du bonheur et de la puissance.

Vous voilà donc encore ici-bas, vieux "Moi" habillé de neuf, revenu parce que vous en avez la volonté, sachant que ce monde fait partie du champ de bataille où la Vie remportera la victoire. La Théosophie nous aide puissamment, alors que vous désirez avec une insistance croissante "savoir de quoi il s'agit". La Théosophie vous dit pourquoi vous êtes petit enfant; pourquoi l'enfant grandit; ce qu'il accomplit, en fait, au cours de son étrange et incompréhensible petite vie; où il en arrive peu à peu; enfin comment tirer le mieux profit de l'état infantile.

Dans le chapitre suivant, la Théosophie aura à dire les choses les plus intéressantes concernant les parents: et la famille, car ceux-ci viennent également du passé. A un certain point de vue, la naissance nouvelle détermine un milieu nouveau, mais à un autre point de vue, elle apporte simplement l'ancien entourage sous un vêtement nouveau. Et maintenant, examinons-en les conséquences en ce qui touche aux parents et à la famille. [Page 34]

 
CHAPITRE -2-

VOS PARENTS ET VOTRE FAMILLE


Vous voilà né. Il s'agit moins de savoir de quels parents que de savoir pourquoi vous êtes né de ceux-là.

Est-ce par hasard comme si, pour naître ou plutôt renaître, l'individu les yeux fermés tirait à soi deux parents — coup de chance heureux (parfois le contraire) ? La Théosophie nie qu'il y ait rien de fortuit dans le choix des parents, par conséquent dans le choix des enfants. Au contraire le fait est que chaque individu se meut dans un monde relativement limité, avec d'autres individus, pendant toute la durée de sa carrière évolutive. Les mêmes gens doivent cent fois jouer ou, plus exactement, jouer avec variations les rôles de père, mère, frère, soeur, oncle, tante, cousin, grand-père, grand'mère, fils, fille, neveu, nièce ou toute autre relation imaginable, y compris l'amitié.

C'est pourquoi votre père en cette vie l'a probablement été déjà souvent, certainement votre ami assez intime. De même pour votre mère et [Page 35] pour tout autre membre de votre famille actuelle, comme aussi pour les personnes en dehors du cercle familial.

Nous retrouvons donc les fils, dans notre naissance nouvelle, non seulement des activités, des pensées, des sentiments, des émotions mais aussi des relations. On peut dire sans aucune exagération qu'en cette existence vos proches parents ont eu avec vous au cours des siècles toutes les relations imaginables, bien que le rôle joué aujourd'hui par chacun ou chacune puisse en apparence leur convenir spécialement.

Peut-être n'arriverez-vous pas à imaginer qu'une tante, vieille fille tirée à quatre épingles et très vieux jeu, fut jadis un de vos enfants les plus insoumis, peut-être même un frère mauvais sujet. Rien ne prouve le contraire. Le tempérament manifesté par un individu dans une vie donnée ne représente pas forcément son tempérament fondamental et constant, En fait, c'est le contraire qui est bien plus nécessaire et plus vrai. L'évolution a pour but de développer, en somme, une perfection d'ensemble. Point de prodigalité mal répartie. Tôt ou tard, la qualité ou la faiblesse la plus invétérée doit s'effacer devant son contraire. Il le faut pour que l'expérience soit complète, et aussi pour obtenir la flexibilité parfaite qui, des hauteurs où elle réside, sait descendre dans les vallées sans rien perdre des plus légers parfums de la montagne. [Page 36]

Finalement chacun doit devenir un Everest. mais il est impossible d'en comprendre parfaitement la nature sans plonger en profondeur jusqu'à son antithèse. Voilà, soit dit en passant, qui nous aide à éprouver pour toute faiblesse et toute ignorance la sympathie et la compréhension les plus vives, car ces stages eux-mêmes mènent à des cimes glorieuses. Ajoutons qu'un autre mot se trouve éliminé du dictionnaire théosophique — celui de méchanceté. Il est peut-être difficile de le croire, mais, lorsqu'on en vient à l'analyse des motifs et des actions, on ne constate aucun état de conscience pareil à celui qu'exprimé le mot "méchanceté". Ignorance, oui; faiblesse, oui; mais rien de plus.

Tout cela est une digression dont le seul but est de montrer un fait que l'on méconnaît aisément : les relations et leurs caractéristiques diverses ressemblent à l'image que, pendant un moment, nous offre un kaléidoscope. Une secousse imprimée à l'instrument et les mêmes fragments donnent une image complètement différente. Sauf peut-être dans les phases d'évolution plus anciennes où les changements sont très lents et très graduels, chaque naissance nouvelle produit un tableau nouveau et l'individu figurant dans un tableau peut, dans un tableau nouveau, sembler à peu près impossible à identifier. [Page 37]

Néanmoins toutes les naissances, comme des perles, sont reliées par un fil d'or; l'individualité. Depuis le commencement des temps, ce fil d'or a existé, enroulé sur lui-même, pourrait-on dire, non manifesté, non individualisé, à naître. Puis survient l'impulsion qui excite la croissance et dont nous n'avons pas ici à rechercher l'origine. Le fil d'or se déroule et s'empare successivement des perles (les naissances) pour que le collier de la perfection divine soit enfin constitué. De combien avons-nous chacun, homme ou femme, allongé notre collier individuel en y ajoutant les perles de l'expérience? Dans les premiers stages, les perles sont d'abord et forcément rugueuses et irrégulières, mais enfin chacune devient parfaite et le cercle de la vie éternelle se trouve complété.

Résumons-nous. Voici un petit enfant de l'un ou l'autre sexe (mais point un "Moi" encore en enfance, ne l'oubliez pas) parmi tous les membres d'une famille qu'il a connue bien souvent mais que, très probablement, il ne se rappellera pas aujourd'hui. La parole lui venant, il ne pourra dire: "Mais vous n'étiez pas mon père. Vous étiez ma très ennuyeuse fille; elle me donna beaucoup plus de mal que sans doute je ne vous en donnerai jamais!" De même il ne pourra observer: "Comme il est étrange que cette fois vous soyez ma mère! Amants, dans notre vie dernière, nous nous sommes mariés;
[Page 38] nos enfants furent nombreux; nous vécûmes très vieux". Il ne pourra se rappeler ces relations anciennes. Amnésie vraiment divine dans sa miséricorde.

Si, parvenus à un degré en somme peu élevé de notre développement, nous gardions le souvenir des relations, nous risquerions de perpétuer les relations anciennes dont souvent nous serions sages de changer radicalement la qualité. Il faut nous rappeler les vieilles erreurs que nous avons commises, les vieux torts que nous avons causés, les vieux préjudices que nous avons subis, les vieilles dettes dont le remboursement pourrait bien nous incomber encore, enfin à notre avoir les vieilles créances sur lesquelles nous pourrions encore compter.

La mémoire est une arme puissante. Aux mains du sage, elle embellit. Aux mains de l'ignorant, elle blesse et celui qui la porte et celui dont il garde le souvenir. Aux mains du sage, la mémoire est tendre et sans rancune, même s'il s'agit d'un tort et d'un préjudice subis dont la loi impose une exacte compensation. Aux mains de l'ignorant, la mémoire sera dure et vindicative: elle exigera bien complète la livre de chair.

Par grâce, il est ordonné que nos souvenirs restent pauvres, même si nos préférences et nos aversions nous en font percevoir le reflet, Pour que la mémoire puisse nous être confiée sans
[Page 39] danger, il faut que dans le domaine spirituel nous soyons assez âgés.

Ainsi le passé est une page blanche et, dans notre pensée, nos proches actuels n'ont pas joué d'autres rôles que leurs rôles présents. Pourtant le passé n'est pas tout à fait dénié. Il y a l'enfant préféré. Il y a le père et la mère spécialement aimés. Il y a l'ami parmi d'autres amis. Il y a la grand'mère que peut-être nous craignons et le grand-père qui est notre confident le plus intime. Toujours des sympathies et des antipathies qui nous sont absolument inexplicables et pour lesquelles il n'y a point de raisons, la mémoire étant absente. La mémoire entre pour une part si essentielle dans la faculté de raisonner avec justesse!

Quoiqu'il en soit, en rentrant dans votre famille, vous renouvelez des liens anciens. Vous avez connu déjà et bien connu tous les membres de la famille. Vous avez été intimement et pendant très longtemps associé à chacun. Avec chacun vous continuerez votre marche vers l'avenir, jusqu'au moment où vous formerez un petit cercle de fraternité parfaite appartenant au cercle universel qui contient à la fois votre cercle et tous les autres. Pour mieux comprendre la notion de ce cercle universel, rappelez-vous que chaque membre de votre propre cercle fait partie d'un cercle avec lequel vous n'êtes qu'indirectement en rapport, Et si vous poussez
[Page 40] assez loin cette idée, vous verrez que l'universalité est la conséquence naturelle et inévitable de la particularité dont vous-même faites partie.

Disons-le cependant: rien n'exige que vos camarades particuliers renaissent en même temps que vous. Il se peut que des parents et amis nombreux ne soient pas en incarnation; qu'ils ne doivent pas naître cette fois, mais plus tard. Vous ne les rencontrerez donc pas ici-bas avant que votre existence actuelle ne soit déjà assez avancée. Vous pouvez même, cette fois, ne pas les rencontrer du tout bien que, durant les heures de ce que nous appelons sommeil, il y ait souvent d'heureuses réunions des membres de votre famille évolutive particulière.

Il se peut que vos amis les plus intimes et les plus chers soient pour les meilleures raisons éloignés de vous, du moins en ce qui regarde le plan physique. Vous pouvez, ou non, sentir que quelque chose vous manque. Cela dépend de la force de votre mémoire. N'imaginez pas que vous soyez toujours au complet dans chacune de vos incarnations. Mais, nous dit la Théosophie, il y a quelque part, non seulement solidarité, mais plus encore unité de .camaraderie individuelle que ni la naissance, ni la mort, ni la présence, ni l'absence ne peu­vent altérer. Quelque part, votre famille d'alliés et d'amis est toujours complète. Quelque part, les fils d'or de vos individualités forment un [
Page 41] indissoluble et parfait lien de camaraderie si même, à tel moment, tel fil particulier s'occupe d'une perle (naissance), alors même que parmi les autres fils aucun n'en fasse autant.

Quelque part? Où cela? La réponse à une question posée avec autant de raison et d'insistance se trouvera dans la littérature théosophique qui explore en profondeur et ne se borne pas aux surfaces dont seules peuvent traiter ces pages. Il existe un monde où la fraternité règne toujours, où l'amitié n'est jamais rompue, où la séparation n'est point, où la tristesse est inconnue. Ce monde-là est le monde réel. La Compagnie des Camarades y est toujours réunie. Pourtant c'est encore un monde limité, alors qu'il ne devrait présenter aucune barrière. Afin de rendre illimité un monde aussi glorieux, vous et tout le reste de la vie en manifestation, vous prenez et reprenez naissance et combattez sans trêve l'ignorance, la tristesse, les privations, la séparation, la frustration, afin de dissiper l'obscurité, faire tomber les barrières et préparer la route à recevoir le perpétuel rayonnement, dans tous les mondes, de cette lumière du monde intérieur qui, dans le monde extérieur, demeure si longtemps terne et faible. La Théosophie reflète ici-bas la vie du monde réel. Privés de la Connaissance, la cherchant à tâtons, nous pouvons croire que la Théosophie n'est que doctrine, hypothèse, théorie,
[Page 42] philosophie spéculative, mais il y a des gens qui reconnaissent dans la Théosophie un fait, et l'expression, sous une forme nécessairement imparfaite, de la vie une et universelle.

Que la Théosophie, comme une torche électrique, jette la lumière sur ces faits qui, à mesure que vous les comprendrez mieux, vous permettront de faire servir les circonstances, agréables ou pénibles, à une fin heureuse et féconde tant pour vos camarades que pour vous-même.

Considérons maintenant dans votre vie les divers incidents exprimés en termes d'éducation, de bien-être, de malaise, de circonstances, d'occasions, d'impuissances, de tendances et hoc genus omne. [Page 43]


CHAPITRE -3-

VOTRE  EDUCATION


Qu'enseigne un système éducatif ? A qui donne-t-il l'éducation? Ordinairement, nul ne s'occupe de savoir à qui., pour la raison très simple que la plupart des gens ne peuvent même pas commencer à répondre. Il en est ainsi, même à notre époque dite "civilisée" où chaque enfant est élevé comme s'il était en particulier personne, mais en général tout le monde. Sans doute l'éducation vise à la simplicité et à la commodité dans ses méthodes et son organisation, mais il en résulte pour l'enfant un labeur infini et pour la nation de bien maigres avantages.

La Théosophie — on doit maintenant s'en apercevoir — a beaucoup à dire quand se pose la question: "A qui le système éducatif donne-t-il l'éducation? ".

D'abord point de "qui", coup de tonnerre dans un ciel serein. L'élève est une individualité indépendante qui a déjà longtemps suivi
[Page 44] le chemin de la vie. Il est déjà parvenu à un certain niveau dans le règne humain après avoir fait les expériences appropriées aux règnes animal, végétal et minéral; il monte plus haut encore dans le règne humain et un jour en émergera, comme tous les autres humains, un roi de l'humanité.

En second lieu tout "qui" a eu dans le passé son propre genre d'évolution, distinct et sui generis, quelle que soit sa ressemblance apparente avec tous les autres "qui" dont chacun possède son propre tempérament spécial, son propre génie spécial, sa propre place spéciale dans le grand dessein et dans le grand plan.  

Ainsi, quand nous élevons un enfant, nous élevons une âme très âgée, une individualité unique. Le corps physique peut être jeune, mais c'est la seule jeunesse possédée par l'enfant que nous désignons par son corps, car de son âme nous ignorons tout, et pouvons même, dans notre ignorance, nier qu'il en possède une.

C'est pourquoi le parent sage et l'instructeur sage, se rappelant l'existence de l'âme, se rappellent aussi qu'ils font l'éducation d'un voyageur doué d'âge et d'expérience qui, sachant au fond ce qu'il lui faut, s'attend à voir parents et instructeurs découvrir ce dont il a besoin. Par leur sagesse ou par leur maladresse, ils
[Page 45] peuvent soit favoriser l'aventure, parmi nous, de ce vieux voyageur, soit y faire obstacle.

Il incombe aux parents et à l'instructeur d'aider l'individualité à se mettre aussi vite que possible en liaison avec ses véhicules nouveaux. Parents et instructeurs ont occupé leurs corps physiques plus longtemps qu'il n'a occupé le sien. Ils ont plus d'expérience et devraient la mettre à sa disposition tant pour lui éviter dangers et difficultés que pour l'aider autant que possible à acquérir sans détours inutiles l'expérience nécessaire. Seulement ils ne doivent jamais le contraindre, sauf dans les cas les plus graves, encore moins en faire une réplique d'eux-mêmes en ce qui touche aux pensées et aux sentiments. Ils doivent l'aider à découvrir sa propre vie éternelle et à la poursuivre, dût-elle être fort différente de leur propre genre d'existence. Ils doivent l'aider à devenir non pas une copie d'eux-mêmes, mais sa propre continuation.

Assurément la plupart des membres de la famille humaine ont encore quelque chemin à faire avant d'atteindre le point où ils deviendront capables de se montrer, même dans leurs corps physiques, des reflets fidèles de leur royauté future. Mais les reflets sont là et plus sera judicieuse l'éducation, plus vite poindra l'aube de la splendeur royale.

Parent et instructeur doivent au moins aider
[Page 46] l'enfant à découvrir sa royauté, non pas en essayant de deviner le genre de royauté encore latente, mais plutôt en étant eux-mêmes toujours plus animés d'esprit royal. Dès lors cet esprit pourra faire appel à la royauté de l'enfant dans le langage qui leur est commun.

Que de fois, nous dit la Théosophie, le vieux voyageur a été contraint de renoncer à faire de son nouveau corps un usage efficace, tout simplement parce que des ouvriers éducateurs maladroits n'ont pas su lui offrir les moules de la dignité, du raffinement et du bonheur! Que de fois le vieux voyageur a trouvé ses canaux encombrés d'ordures quand ils devaient donner libre cours à sa puissance ! Plus souvent encore il trouve que son véhicule a été affaibli par les mauvais traitements, ou par la crainte, peut-être même par la cruauté. En cela, sans doute, point d'injustice même pour l'enfant. Il se peut que ces infortunes lui soient destinées, mais ni le parent ni l'instructeur ne devraient se prêter à leur manifestation. Qu'elles viennent, s'il le faut, mais nous n'avons aucun besoin de contribuer à leur apparition, à moins que la loi inviolable ne l'exige.

Une immense responsabilité incombe au parent ou à l'instructeur, telle que la conception d'une demeure pour un vieil ami, ce qu'est en vérité tout enfant. Parent et instructeur ont la possibilité de faire d'une naissance nouvelle soit
[Page 47] une bénédiction, soit un malheur; d'aider l'individu à progresser vivement ou d'entraver sa marche.

La Théosophie a beaucoup à dire sur le "qui" dont l'étude ne peut ici trouver place. A la vérité l'éducation théosophique est à elle seule une science.

Sur quoi porte une méthode éducative? Ici encore l'idée générale est que nous avons affaire à une combinaison réunissant le corps physique, les sentiments, les émotions, l'intellect et peut-être un soupçon d'autre chose.

Une fois encore la Théosophie transforme le chaos relatif en un cosmos fort bien ordonné. L'individualité, nous dit-on, emploie une série de corps distincts, entre autres le corps physique par l'entremise duquel s'établit ordinairement une communication avec le monde extérieur au moyen des divers sens. Mais il y a d'autres corps tout aussi distincts que le corps physique. Il y a le corps des émotions où les sentiments et les émotions ont la vie, le mouvement et l'être. Il y a le corps mental, siège des fonctions mentales. Il y a le corps de l'intuition, spécialisé pour loger et exprimer l'état de conscience appelé par nous l'intuition. Et il y a encore des corps plus élevés.

Tous interpénètrent le corps physique, bien qu'ils soient plus grands que lui et que leur densité aille en décroissant. Chacun a son
[Page 48] existence propre et séparée. En même temps, ces corps dépendent beaucoup les uns des autres. Quand, à la mort, le corps physique se désintègre, les autres corps survivent et peuvent même être conservés pour les naissances prochaines; le cas d'ailleurs est rare. En général. ces autres corps se désintègrent à leur tour et l'individualité revêt un corps mental propre et neuf et un corps des émotions propre et neuf, comme il revêtira des vêtements physiques propres et neufs.

Ainsi, en demandant sur quoi porte notre méthode éducative, nous constatons que c'est sur divers genres de conscience à la fois autonomes et très étroitement associés par leurs réactions mutuelles.

Alors une question se pose: commençons-nous simultanément l'éducation de tous ou leur développement comporte-t-il un certain ordre ?

Évidemment, notre attention doit d'abord se porter sur le corps physique. Il se développe le premier et de son éducation judicieuse dépend beaucoup le fonctionnement normal de tous les autres corps, car il est le canal de communication les reliant à ce monde extérieur par lequel eux aussi doivent croître.

Du commencement à la fin de la méthode éducative, la formation du corps physique exige une attention constante et même, comme la formation
[Page 49] du corps émotionnel, une attention dominante.

Le corps des sentiments et des émotions est avec le corps physique le coeur de toute la famille des corps. Sans exception, nous vivons tous, durant la majeure partie de notre existence, dans nos corps physiques et dans nos émotions. Visiblement nous sommes physiques. Susceptibles d'émotion, tout autant, bien que beaucoup de gens, fiers de leur sang-froid ou de la prépondérance de leur intellect, le nieront avec fureur. Quelle que soit l'attention consacrée, avec raison, au corps physique, nous devons en consacrer tout autant au corps des émotions afin qu'il devienne discipliné et actif. Un individu bien maître de ses émotions, non pas anémiées et rigides, mais assouplies à de nobles fins, et dont le corps physique est un excellent serviteur plutôt qu'un maître capricieux, cet individu est vraiment bien préparé à faire de sa vie le point de départ d'une ascension plus haute.

Quand nous employons le mot "attention", il exprime l'idée d'une éducation tendant à développer la grâce, le raffinement, la subordination à la volonté (c'est-à-dire à l'individu), enfin la dignité. Le corps physique doit être rythmique, souple, capable d'endurer la fatigue et les privations — tel un cheval ayant besoin de soins constants, mais dont l'obéissance est
[Page 50] immédiate. Il peut y avoir naturellement des gens dont les corps physiques sont handicapés dès le début. Tout ce que l'on peut faire, c'est d'atténuer autant que possible ces désavantages et de cultiver dans les autres la sérénité et le courage.

Le corps des émotions doit être habitué par son éducation à n'admettre que les beaux sentiments et les belles émotions. Pour un corps des émotions bien discipliné, l'égoïsme, la colère, la vulgarité, la grossièreté, les passions les plus basses, tout désir ignoble doivent être désagréables. Il devrait rester très peu de corps des émotions; ayant encore besoin, pour leur développement, de l'expérience donnée par la haine. Goûter avec joie et, autant que possible, créer la beauté (belles formes ou belles attitudes) : tel devrait être l'objectif de l'éducation émotionnelle. Cette éducation-là est bien peu donnée aujourd'hui dans les écoles et collèges!

Peut-être faut-il dire que, théosophiquement parlant, l'éducation doit être comprise dans son sens étymologique: extérioriser, par l'attrait de l'extérieur et avec son aide, le principe qui attend son développement dans ces divers corps, reflets de l'âme éternelle. L'ambiance frappe à la porte. La puissance attend la liberté. L'éducation est le trait d'union. Elle a pour tâche de former ou plutôt d'affermir le caractère, les dis­positions, la faculté de distinguer de plus en
[Page 51] plus nettement entre le moins et le plus utile, le moins et le plus vrai, le moins et le plus beau. Ce que l'on appelle un "fait", se rattachant à un sujet quelconque, n'a jamais, en réalité, d'autre but. Néanmoins, on admettra certainement que les "faits" dont nous bourrons si souvent les victimes de notre éducation méritent bien peu leur nom. Quand nous parlons d'information à donner, nous ne pouvons entendre par là qu'une chose: c'est que nous présentons à l'élève les théories les plus récentes concernant certains aspects de la vie. Combien plus efficace serait une éducation qui insisterait moins sur les formes et sur les faits, et infiniment plus sur la vie et sur nos dispositions.

Si l'on demande à la Théosophie ce qu'elle pense de la liberté, sa réponse est immédiate. La liberté? Bien certainement. Chez le parent comme chez l'instructeur, aucune velléité de contrainte imposée aux tendres pousses (les nouveaux corps) pour les former et les discipliner à l'image de leurs aînés. Point de cruauté. Point d'éducation par la crainte; ces deux termes se contredisent. Point de châtiments, mais quelque­fois de la restriction. La liberté? Oui, mais une liberté réglée, utile; liberté de croître sous le rayonnement de la souveraineté future; liberté de devenir le Feu présagé dans l'étincelle qui, voilà d'innombrables siècles, alluma comme un combustible la forme en manifestation; liberté
[Page 52] d'avancer en ligne droite; liberté de mettre à profit le temps, mais sans gaspillage.

En un mot, la liberté dont les corps ont besoin est celle de coopérer parfaitement avec l'individu qui est leur roi; celle de faire sa volonté et de seconder ses intentions. Quelle difficulté le parent ou l'instructeur n'éprouvent-ils pas à connaître la volonté du souverain alors qu'ils comprennent à peine la nature de ses sujets! C'est cependant leur devoir commun et ils doivent, par leur affection, leur patience et leur instruction, agir de leur mieux.

Nous arrivons maintenant au corps mental, corps important, beaucoup moins cependant que ses compagnons émotionnel et physique.

La précision et l'acuité du jugement sont peut-être les qualités les plus nécessaires à développer. Le savoir est exigé, naturellement, par le corps mental. Mais le savoir, à notre époque, change si vite que l'on se demande si ce corps a bien besoin de faits. Ne serait-il pas plus exact de dire que le corps mental doit être aussi pleinement en contact avec les tendances dans tous les départements de la vie, sans trop s'y attacher. Alors de ces tendances naîtront, avec le temps, des tendances plus justes. Enfin, sera prise la direction foncièrement bonne. Le Sentier de la sagesse sera trouvé.

La science elle-même commence à se rendre compte que l'abstrait reflète le réel, mieux que [Page 53] ne le fait le concret; elle tend, dans sa recherche de la vérité, à préférer l'abstrait.

Le corps mental doit être amené à distinguer sans peine entre ce qui pour lui est vrai et ce qui pour lui est faux, car le vrai et le faux sont tels surtout relativement à l'individu. On doit enseigner au corps mental à discerner le réel au milieu de l'erreur, la lumière au sein des ténèbres. C'est l'aider à remplir sa fonction supérieure: réunir des matériaux, choisir les bons, laisser les autres.

Il y a des états de conscience plus élevés. Eux aussi ont besoin d'éducation. L'alimentation et le fonctionnement de la conscience intuitive dépendent surtout de l'expérience. Il y a aussi un état caractérisé par la vision. La vision est faculté percevoir au loin les splendeurs de la vie s'offrant à reconnaissance et à la conquête; faculté inestimable, elle devrait être encouragée de toutes manières, en familiarisant'individu avec les vies de ceux qui manifestement ont possédé à un degré appréciable la faculté de vision.

Quel que soit le corps soumis à l'éducation, ne jamais oublier que nous n'écrivons pas sur un feuillet blanc, mais sur un feuillet portant déjà, nettement tracées, les innombrables expériences faites par l'individu avant d'atteindre son présent niveau de développement. Déjà les tendances abondent en lui. Il est dans une [Page 54] certaine mesure pourvu de connaissances, de facultés, d'aspirations et, bien entendu, de faiblesses et d'inhibitions. Le parent et l'instructeur doivent chercher par intuition à s'en rendre compte. L'éducation pourra ainsi, autant que possible, tenir compte et du passé et du présent.

Avertissement spécial: ne pas essayer, par contrainte ou persuasion, de faire avaler aux jeunes corps, d'un seul coup, ce qu'ils doivent auparavant mâcher. Beaucoup de parents et d'instructeurs ont leurs croyances et convictions propres, bien définies. Ils peuvent avoir, concernant la religion, leurs idées préconçues et immuables et, sûrs d'avoir raison, d'affirmer qu'à moins de se laisser ainsi discipliner ces jeunes corps vont à leur perte.

Être dans le vrai. On n'y est jamais qu'un peu. Tout homme est beaucoup plus ignorant et, disons même, dans l'erreur, qu'il n'imagine. Il y a beaucoup, beaucoup plus de bons chemins que la voie suivie par un individu quelconque.

Il est donc extrêmement important, si l'on présente à l'enfant telle ou telle façon de concevoir la vie, de ne jamais lui en imposer l'absorption totale. En fait rien n'est jamais avalé en une fois. Le parent ou l'instructeur peuvent s'imaginer le contraire, parce que l'enfant semble se conformer, et peut-être se conforme en effet à leur avis. Mais un conformisme pareil n'a qu'un temps. L'enfant n'a pas vraiment [Page 55] absorbé le concept en question. Il ne le pouvait pas. Il gardait la bouchée dans sa joue et, au moment opportun, voilà le concept rejeté; d'autant plus vivement que l'enfant l'avait gardé sans savoir, par ignorance, peut-être à contre-coeur. Tous les droits et tous les devoirs nous appartiennent s'il s'agit de mettre notre expérience au service de l'enfant, mais nous devons arriver à comprendre que seules ses propres expériences auront une valeur pour lui. Il faut l'aider à les faire et non pas les nôtres.

A notre époque, l'éducation s'applique à l'analyse, à la dissection et à la critique, dans le sens généralement donné à ce mot, plus qu'à l'appréciation. Développer l'appréciation : telle devrait être en éducation notre devise. Apprenant ainsi tout d'abord à apprécier ce qui est près de nous et familier, pourrons tâcher aussi d'apprécier ce qui est aussi lointain et peut-être nous semblait étrange. Les êtres humains ressemblent fort aux animaux par leur disposition obstinément grégaire. Celle-ci, sans doute, a sa valeur et son but, mais également ses limitations. L'éducation reste inférieure à sa tâche si, faisant de l'esprit grégaire une application judicieuse, elle n'offre pas un moyen de dépasser qui en somme, représente une expérience à faire en cours de route et non pas un lieu où nous devons nous retrancher sans jamais vouloir avancer. [Page 56]

Le blâme est assez facile, surtout si notre façon d'envisager l'existence est étroite. Beaucoup de gens ne cessent de combattre tout ce qui n'est pas inclus dans leur manière de concevoir la vie. Ils trouvent à redire aux religions d'autrui; aux nationalités, aux opinions, aux coutumes, aux habitudes d'autrui. Ils semblent incapables de comprendre que les leurs sont, chez d'autres personnes, l'objet de critiques tout aussi vives.

Nous devons apprendre à reconnaître le bien et non le mal. A tout prendre, il y a chez les autres tout autant de bien qu'en nous. De même pour leurs religions, leurs nationalités, leurs habitudes, leurs coutumes et leurs opinions.

L'éducateur doit veiller à ce que ses leçons soient bien comprises, en évitant les malentendus si fréquents aujourd'hui.

Quant aux détails de l'éducation, nous ne pouvons en donner ici qu'une simple esquisse.

Certaines occupations sont indispensables; certaines qualités sont essentielles. Nous devons faire porter l'éducation sur le courage, la véracité, l'enthousiasme, l'esprit chevaleresque. Quels que soient les moyens employés, point d'éducation réelle qui n'éveille en chaque enfant, et à un certain point, ces quatre qualités.

Afin de développer des facultés semblables, il faut enseigner l'adresse manuelle, la musique, [Page 57] les jeux, le développement corporel, le chant, les divers métiers, la cuisine, l'assistance directe, la tenue générale du ménage, les connaissances d'ordre sexuel, les vertus d'un bon citoyen, national et international. Sans oublier qu'enseigner à employer les loisirs représente au moins 75 % de notre devoir.

Quant au choix d'une carrière, en ces temps modernes où règnent la compétition, la dépression et la confusion, il est à peu près impossible d'éviter une vie pénible. Sous son aspect psychologique, la Théosophie reconnaît sept différents types d'évolution dont l'un domine en chaque individu, l'action des autres étant secondaire. Développer le type, c'est suivre la ligne de moindre résistance et par conséquent celle du développement le plus rapide. Mais, comme nous ne discernons pas les types, les individus d'un type donné se trouvent engagés dans une activité appartenant à un type complètement différent.

Le prêtre se trouve marchand; le marchand,notaire; le soldat, comptable; l'homme d'État, mécanicien; l'instructeur, négociant; le serviteur, homme de gouvernement. Et la plupart sont sans emploi!

N'est-il pas évident qu'une nation ne peut être bien menée si le personnel dirigeant n'est pas composé d'hommes et de femmes adaptés par leur tempérament à leurs devoirs? N'est-il [Page 58] pas évident qu'un individu ne peut conduire efficacement sa vie s'il ne suit sa propre ligne de développement, individuelle et éternelle.

Cependant, nos regards ne pénètrent guère plus loin que la surface. A une éducation au petit bonheur succède une vie au petit bonheur. Comment s'étonner de la dépression subie? Comment s'étonner de la guerre?

Il est d'autant plus nécessaire que la Théosophie nous dise qui nous sommes et ce que nous sommes.

Il n'est pas inapproprié, dans un chapitre concernant l'éducation, de souligner une vérité sur laquelle la Théosophie est seule à insister: c'est que nos aînés d'aujourd'hui seront dans un avenir assez proche les cadets de ceux qui alors seront vieux. L'âge n'a sur la jeunesse qu'un avantage temporaire, en ce qui concerne les ans et l'expérience. Les jeunes les acquerront à leur tour, et les vieux aborderont une jeunesse nouvelle, en s'attendant à ce que leurs aînés, la jeunesse présente, les aident à progresser, comme les vieux (espérons-le du moins) contribuent maintenant au progrès des jeunes. Que la jeunesse respecte l'âge et que, tout autant, la vieillesse respecte la jeunesse. Elles ont besoin l'une de l'autre. Ensemble elles peuvent, étant complémentaires, et par leur action collective, faciliter et rendre plus fructueuse la vie de chacun. A la jeunesse il faut l 'âge, à celui-ci [Page 59] la jeunesse. Les jeunes deviendront les vieux. Les vieux deviendront les jeunes. Si seulement cette vérité pouvait être comprise et constituer un facteur puissant dans les vies des jeunes et des vieux, celle des premiers deviendrait infiniment plus effective et celle des seconds infiniment plus utile et plus joyeuse. Dans la vieillesse, rien à redouter; dans la jeunesse, rien à mépriser. En chacun il y a tout ce dont l'autre peut bénéficier avec reconnaissance. Il ne devrait pas exister, car ils seraient inutiles, des compartiments étanches, séparant la jeunesse de la vieillesse. La Théosophie, tout en leur assignant leurs valeurs respectives, ne voit en elles que des aspects de la croissance, que des phases d'un seul mouvement. Spécifiquement, l'instructeur a autant à apprendre de l'étudiant que celui-ci de l'instructeur. Instructeur et élève apprennent en fait à s'instruire et à se développer ensemble. En termes de vie, qui oserait dire: " Un tel est instructeur, tel autre, étudiant" ? Quand l'instructeur a compris que lui-même est un enfant tout comme ceux qu'il instruit, alors seulement, il aura commencé à comprendre la science de l'éducation.

Un dernier mot. Toute l'éducation objective peut se résumer en un terme, celui de "respect". Le respect mène à la croissance et en marque le terme; il est la puissance et le but [Page 60] de l'évolution et, dans la vie, la joie et la paix. Savoir, c'est être respectueux. Plus les connaissances sont étendues, plus prédomine un respect qui n'exclut pas même les plus humbles manifestations de la vie. Le respect doit régner entre l'homme et la femme, entre l'aîné et son cadet, entre le saint et le pécheur, entre les règnes naturels humain et sous-humains; respect de toute vie dans ses innombrables genres de manifestation, qu'ils soient beaux ou laids, barbares ou civilisés.

Chez peu d'entre nous s'affirme le sentiment de respect. Or, l'éducation n'est réelle et efficace que si elle encourage.[Page 61]

CHAPITRE 4

VOTRE  PLUS  GRANDE   FAMILLE

Vous connaissez bien sans doute vos parents et vos proches, vos amis et vos relations. Vous sentez qu'un lien vous unit à vos coreligionnaires et à vos compatriotes. En outre, vous n'ignorez peut-être pas votre consanguinité avec d'autres membres de votre race, avec l'empire dont votre nation est partie intégrante.

Quant à l'humanité globale, elle ne représente probablement pour vous rien ou presque rien, un principe et rien de plus.

Or, déclare la Théosophie, la vie est une, quelle qu'en soit la forme. La vie qui coule dans les veines d'un sauveur coule dans celles des individus les plus ignorants. Dans tel département naturel il se peut que la vie soit encore à l'état de semence; que, dans le règne immédiatement au-dessus, elle soit devenue une pousse; que, dans le règne suivant, elle ait atteint le stage du bouton; que, plus haut encore, le bouton se soit entrouvert; qu'enfin le bouton qui va s'épanouir prenne l'apparence [Page 62] d'une fleur. Ainsi la vie progresse et s'élève. Il n'y a qu'une seule vie, dit la Théosophie, quel que soit son degré de développement.

II existe donc dans chaque règne, pas nécessairement en forme ni moins encore en apparence, mais bien en fait, la plus étroite affinité entre tous les genres de manifestation. L'évidence grandit quand nous entendons la Théosophie déclarer que la vie des individus a passé par les formes et par les phases de manifestation les plus basses, en sa progression ascendante.

Plus est avancé le développement, plus est étendue et complète l'expérience. Pas une seule expérience faite en cours de route, par la vie, dans les règnes minéral, végétal, animal ou humain, que ne connaisse l'homme parvenu au degré royal. Des faiblesses, des vices, des misères ou des tristesses subis par la vie, rien, d'une façon ou d'une autre, n'est ignoré d'un roi semblable. Sa royauté est pétrie dans l'argile de succès et d'échecs, de joies et de douleurs innombrables. Il a triomphé, aussi triompherons-nous, où que nous soyons placés, et qui que nous soyons.

En vérité, les grands Êtres dont nous avons entendu parler ou que nous avons eu le bonheur de voir sont pour nous, même si notre ignorance nous empêche de le constater, des témoins affirmant l'avenir qui nous attend [Page 63] tous. "Vous êtes des Dieux", disent tous les Sauveurs. C'est bien là notre nature et donc notre destinée. Cette vérité, de mieux en mieux comprise, devrait nous aider à établir avec notre entourage des relations normales, à mieux l'apprécier, à vivre auprès de lui dans un esprit plus fraternel et surtout à ne plus lui infliger de souffrances pour nous assurer d'imaginaires avantages personnels.

La parenté la plus étroite nous unit, nous qui sommes dans le règne humain, aux formes de vie dont nous sommes entourés dans les règnes animal, végétal et minéral. Nous sommes frères consanguins de tout animal, de toute fleur, de tout arbre, de toute herbe, de tout rocher et de toute pierre, de la montagne et de la boue. Au premier abord, cette idée peut sembler tout au moins discutable. Nous sommes portés à dire que nous n'éprouvons envers telle ou telle forme aucun sentiment fraternel. Nous ne nous sentons pas le frère des formes nombreuses dans notre propre règne ou règne humain. Cela nous est possible envers quelques personnes qui nous sont proches et chères; impossible envers tous et envers le premier venu.

L'objection est naturelle, au point d'évolution atteint par la plupart d'entre nous, mais si le sentiment de fraternité nous est étranger, il ne s'ensuit pas que n'existe pas. Au [Page 64] contraire: plus est évolué l'individu, plus il est certain de la fraternité universelle de toute vie.

La naissance dans ce monde extérieur est parfois appelée un processus de réadaptation. Réadaptation à quoi? Au réel, au véritable, à l'éternel, à la paix qui surpasse toute conception, à la joie inaltérable. Réadaptation à la vraie relation qui doit unir la vie et la forme et les règnes naturels entre eux-mêmes. Réadaptation à une vie de paix, de compréhension, de camaraderie, de service, sans distinction de stades atteints en évolution. Pour chacun de vous, la plus grande famille, c'est le monde entier, chacun des êtres humains, chacune des créatures qui s'y trouvent. Tôt ou tard nous devrons apprendre à vivre en amis avec la création entière et à respecter toute vie.

Il faut apprendre à traiter toute forme avec respect et délicatesse, moins pour la forme que pour la vie ascendante qui réside en elle. Il n'y a aucune raison pour ne pas en user quand cela est nécessaire ou opportun, mais il ne faut jamais en abuser. L'abus est le grand danger couru quand la puissance s'arroge tous les droits sur l'impuissance. Le respect (nous l'avons montré dans le chapitre sur l'éducation) est la suprême vertu, la suprême puissance, car il porte en soi la fleur des relations normales et de l'adaptation parfaite. [Page 65]

Nous devrions être capables de nous rapprocher étroitement de ceux qui, avec nous, sont membres du règne humain.  En somme et  à tous les points de vue, nous sommes au même stade d'évolution. Nous suivons  ensemble  un même chemin.  Il nous fait vivre étroitement associés. Notre dépendance mutuelle est grande. Les membres du règne humain devraient être — un jour, il le faudra bien — d'excellents amis et des camarades généreux, non pas en dépit, mais à cause des différences qui séparent les associés.  Tolérer les faiblesses et les insuffisances d'autrui  doit nous être d'autant plus facile qu'à chacune nous sommes à peu près certains de trouver, dans nos propres natures  individuelles,  des  défauts similaires. La critique est aisée.  Il  devrait l'être davantage de nous critiquer nous-mêmes, nous connaissant mieux que nous ne connaissons jamais les autres. Mais en réalité rien n'oblige à critiquer personne, quand ce serait nous-mêmes, sauf en de rares occasions où il faut noter un défaut appelant la réadaptation.

Nous devrions aussi pouvoir nous rapprocher des membres du règne animal qui ne sont pas, après tout, si éloignés de nous. Ce sont là des frères puînés; ils ont donc droit à notre protection et à notre direction. On peut bien dire que nous avons sur eux tous les droits d'empêcher leurs empiétements et de les [Page 66] maintenir à leur place. Mais cela ne doit pas nous empêcher de leur témoigner notre respect, sous forme de douceur et de bienveillance. Les membres du règne animal cherchent la voie menant au règne humain. Nous les avons précédés. Ils nous suivent. Donnons-leur notre assistance, comme nos propres prédécesseurs nous accordent si généreusement la leur.

Pour l'individu évolué, la cruauté est inconcevable. Infliger la souffrance à des cadets pour la satisfaction d'un aîné : voilà qui ne lui vient pas à l'idée. Enlever à un cadet ce qu'il possède afin de rendre plus agréable la vie d'un aîné, voilà ce que ne peut imaginer l'individu évolué. Cela ne veut pas dire que, dans certaines circonstances et pour nous défendre, il ne faille pas tuer, mais, à coup sûr, que le règne humain n'a pas le droit de s'engraisser égoïstement aux dépens des animaux, ses frères.

Le même principe est applicable aux relations des règnes humain et végétal. Aucun principe n'est plus nettement soutenu par la Théosophie que celui d'éviter la laideur. Prostituer un animal au bénéfice de l'homme, sauf dans des cas précis et graves, est laid et sordide. Nombreux d'ailleurs sont les êtres humains à ne pas admettre qu'aucune circonstance, aussi urgente fût-elle, ne saurait justifier une pareille laideur. [Page 67]

Éviter la laideur en ce qui touche le règne végétal, c'est lui éviter les destructions inutiles; c'est ne pas lui associer la laideur (comme le fait si souvent notre manie de publicité); c'est ne pas traiter avec indifférence tels végétaux que nous déracinons ou cueillons pour satisfaire nos goûts décoratifs et "artistiques" ; c'est éviter cette superstition que, dans le règne végétal, la vie n'a au fond aucune importance et peut tout supporter.

La vie que maintenant nous chérissons en nous-mêmes a dû passer par le règne végétal comme par le règne animal. Nous avons occupé jadis les échelons où se trouvent aujourd'hui végétaux et animaux qui, à leur tour, atteindront celui où nous sommes actuellement. Aidons-les de notre mieux, c'est-à-dire par notre respect, notre bienveillance et nos services.

La laideur est tout autant à éviter en ce qui concerne le règne minéral. Nous sommes ses débiteurs, comme nous sommes débiteurs des règnes végétal et animal. En lui la vie poursuit sa progression vers les règnes de au delà.

Pour éviter la laideur au règne minéral, il faut éviter les vilaines formes matérielles qui, dans ce règne, obligeraient la vie à voir en laideur le monde ambiant. Façonner la laideur en pierre, en terre, en acier ou en fer ou en toute autre substance appartenant au règne minéral, c'est avilir ce règne par [Page 68] l'enlaidissement et augmenter, pour la vie qu'il enrobe, la difficulté de son développement. Il est bien vrai, sans doute, que la plupart d'entre nous ne sont guère capables de distinguer entre la laideur et la grâce et, si la laideur  prime, l'esprit commercial en est largement responsable. Cependant, les objets gracieux et beaux peuvent être aussi bon marché que les objets laids; ils peuvent même, à la longue, coûter moins cher, leur influence étant beaucoup plus grande

S'il nous était possible de bannir la laideur du commerce, de la cuisine et, généralement parlant, de la maison, de nos villes et de nos cités, et surtout de ce que l'on nomme l'art, un monde plus heureux ne serait plus pour nous très lointain. Car le bonheur du règne humain n'est pas, pour assurer celui du monde, la seule condition essentielle. Le règne minéral doit être heureux à sa manière. De même pour le règne végétal. De même pour le règne animal. Toutes les vies, nous dit la Théosophie, sont soeurs. Aucune d'elles ne peut être heureuse aux dépens d'une autre. Ou nous croissons ensemble ou nous ne croissons pas. Point de bonheur véritable sans être un bonheur partagé, ne comportant pour celui d'une partie quelconque aucun élément nuisible.

Impossible, par la souffrance, d'acheter le bonheur. Il y bien, en apparence, un gain passager, mais c'est un gain illusoire. Némésis [Page 69] rejoindra tôt ou tard l'individu qui s'imagine pouvoir fouler aux pieds les autre vies pour assurer la sienne. Impossible d'ajouter à votre propre vie en soutirant la vie d'autrui. Il semble, mais pas pour longtemps, qu'on y soit parvenu, mais, tôt ou tard, vous serez forcé non seulement de soustraire tout ce que vous avez accumulé, en payant pour votre emprunt un pénible intérêt, mais encore de sacrifier à autrui ce que vous avez pris tant de peine à lui extorquer. Telle est la loi de réadaptation qui équilibre dans la vie l'ignorance humaine et la justice.                                                              

Dans tout ce chapitre, nous avons jusqu'ici considéré les règnes minéral, végétal, animal et humain. Nous avons mis en présence les règnes humain et sous-humains. Mais ne devrions-nous pas voir que les règnes surhumains dépassent d'aussi loin le degré d'évolution du règne humain que celui-ci dépasse lui-même les règnes sous-humains ?

La vie s'arrête-t-elle au faîte du règne humain, là où nous voyons placés les hommes et femmes les plus éminents de notre monde humain? La vie serait-elle incapable d'achever rien de plus élevé que notre humanité? N'y aurait-il pas des cimes plus hautes que celles du règne humain? Il y a, nous le savons, des sommets plus élevés que ceux représentés dans le règne minéral par le diamant, l'émeraude, le [Page 70] rubis, le saphir; des sommets plus élevés que représentent dans le monde végétal l'arbre le plus imposant, la fleur la plus éclatante; des sommets supérieurs à ce que l'on trouve dans le règne animal, dans ses représentants les plus intelligents, les plus fidèles et les plus chers au coeur humain.

Ne devrions-nous pas savoir aussi qu'il y a des sommets plus élevés que ceux du règne humain; plus élevés que le saint le plus auguste, le héros le plus chevaleresque, le génie le plus pénétrant?

Par bonheur, la Théosophie nous éclaire sur certains des sommets qui s'élèvent au delà de l'humanité.

D'abord, on nous dit qu'il y a, au delà du règne humain, des règnes bien caractérisés. Les degrés divers atteints par l'expansion de la conscience les différencient comme ils différencient nos quatre règnes.

Deuxièmement, on nous dit que nous aussi, en croissant, nous pénétrons successivement dans ces règnes, tout comme nous avons pénétré successivement dans les règnes inférieurs.

Troisièmement, on nous dit que les citoyens de ces règnes s'appliquent à aider de toutes leurs forces les êtres qui grandissent dans des règnes qu'ils ont déjà eux-mêmes dépassés. On ajoute que nous pouvons connaître ces citoyens dans la mesure permise par notre  [Page 71] développement et même que, de temps à autre, ils prennent comme élèves spéciaux certains de leurs jeunes frères qui, dans le règne humain, semblent offrir des dispositions. Ils le font afin de former plus vite des recrues pour le règne au-dessus du règne humain, non pour l'avantage personnel de l'individu choisi, mais afin qu'un individu de plus soit libre de servir le monde avec sagesse et puissance.

Dans chaque règne naturel la vie individuelle commence au premier échelon et s'élève graduellement jusqu'au sommet. Dans la littérature théosophique est exposée en détail la manière dont la vie, parvenue dans un règne quelconque au degré royal, cesse de vivre dans ce règne pour naître dans le règne immédiatement supérieur. Il s'agit alors d'apprendre les leçons qui sont spéciales au règne nouveau. C'est long et souvent pénible. Puis l'on quitte ce règne comme par une mort, ou plutôt l'on passe par une ascension dans le règne naturel suivant. Une mort, une ascension pareilles nous attendent quand nous aurons appris à devenir des rois dans le règne humain. Et quand nous approchons du degré royal, l'assistance nous est donnée pour accélérer notre marche et nous permettre de devenir bientôt citoyens du règne surhumain qui s'ouvre au delà.

Les incarnations se succèdent et à chaque fois nous mourons pour que notre vie grandisse. [Page 72] Nous passons, par une mort, de règne en règne afin d'entrer dans le règne supérieur et d'en connaître la vie plus vaste.

Toutes les fois que nous voyons le génie, l'héroïsme, la sainteté ou toute autre qualité éminente alliée à la connaissance de la sagesse éternelle en ce qui concerne la vie et dédiée au service de tous, quelles que soient les différences de foi, de race, de nation, de coutume, d'opinion ou de règne naturel, nous sommes en présence d'individualités qui approchent du stade royal, faîte du règne humain et, nous pouvons en être sûrs, les êtres surhumains leur accordent toute l'assistance qu'ils sont capables de recevoir.

La Théosophie déclare aussi que ces personnages surhumains forment une Société, une confrérie organisée pour diriger et guider l'évolution de ce monde, par le sentier le plus court, vers son but.

Il est impossible d'exposer dans les limites de ce volume les perspectives extraordinairement fascinantes que la Théosophie nous ouvre dans ce domaine particulier, mais d'autres ouvrages nous parlent des Frères Aînés, si nous pouvons leur donner ce nom, de leur travail splendide et de la manière dont nous pouvons les approcher et même les seconder. [Page 73]

CHAPITRE 5

VOS CIRCONSTANCES ET VOTRE ENTOURAGE

Vos circonstances, vous en êtes l'auteur. Telle est la suprême vérité à saisir quand vous examinez vos conditions d'existence. Point de hasard, ni chance. Seule règne la loi. Nous ne croyons voir que son contraire, mais en loi est présente, même si elle invisible

Nous voyons partout l'inégalité, qu'il s'agisse des conditions ou des occasions de progrès.

Nous voyons des milieux favorables et d'autres qui ne le sont pas.

Nous voyons des individus capables de faire bon usage de peu de chose et d'autres qui, mal­gré toutes les occasions offertes, n'arrivent à rien.

Nous voyons des individus nés dans la fortune et dans le bonheur et qui passeront leur vie dans l'aisance et dans la joie. Nous en voyons d'autres nés dans une misère profonde et qu'attend le plus sombre avenir.[Page 74]

Nous voyons des individus handicapés, dès le début, par la maladie, la débilité mentale, les dispositions criminelles et les passions incoercibles. Nous en voyons favorisés dès leur naissance par tous les avantages imaginables, si bien qu'ils sont assurés du succès, quoi qu'ils entreprennent.

Nous voyons des individus destinés au génie, à l'héroïsme, à la sainteté. Nous en voyons condamnés à mener les existences les plus ordinaires et les plus sordides.

Nous voyons des individus s'élevant au pouvoir et d'autres asservis.

Nous voyons autour de nous de belles formes et de laides, des coeurs généreux et d'autres égoïstes, des intelligences vives et d'autres obtuses, des natures raffinées et d'autres vulgaires.

Partout l'inégalité. C'est inévitable, car chacun de nous se trouve à son degré particulier de développement et nul ne se trouve exactement au même échelon qu'une autre personne.

Mais quelles que soient les circonstances, elles ont été créées par nous. A la façon dont nous avons vécu dans nos existences passées correspond ce que nous sommes aujourd'hui. De la façon dont nous avons semé jadis dépend maintenant notre moisson. La loi de la nature ou de la vie est telle que chaque individu, [Page 75] affirme la Théosophie, obtient exactement le milieu approprié à son degré de développement. Il y a des milieux plus ou moins pareils communs à beaucoup d'hommes, mais ce fait montre seulement que beaucoup d'entre nous sont plus ou moins, mais pas complètement pareils. Et chacun de nous, quelle que soit la nature commune de son entourage, réagit, au moins dans une certaine mesure, à sa façon particulière.

Mais il ne suffit pas de dire que nos entourages sont appropriés à nos divers stades d'évolution. Il faut dire aussi que ces entourages comportent ce qui nous est nécessaire pour avancer d'un pas dans notre évolution progressive. Nos milieux et nos circonstances remplissent ainsi une double fonction. Ils expriment notre stade de développement et présentent les matériaux qu'exige la suite de notre construction, c'est-à-dire des achèvements et des possibilités.

Vous êtes né pauvre parce que vous avez, d'une façon ou d'une autre, investi vos intérêts dans la pauvreté. Mais celle-ci contient ce qui vous permettra de la vaincre. Vous souffrez, dès votre naissance, d'une maladie incurable parce que, d'une façon ou d'une autre, vous en avez créé les conditions. C'est la conséquence naturelle et inévitable de quelque activité passée. Mais c'est une bénédiction tout [Page 76] autant qu'une malédiction apparente. Pour en triompher, il y a mieux à faire que de guérir. D'ailleurs, vous ne le pourriez pas, votre mal étant supposé incurable.

Si vous êtes né parmi des circonstances qui ne vous donnent aucun espoir, c'est que, pour le moment, elles sont adaptées à votre stade d'évolution, mais elles le sont également à la nécessité, pour vous, de leur échapper et d'en être délivré.

Vous êtes né peu intelligent, sans amis. Nul ne se soucie ou prend soin de vous. A chaque pas, vous trouvez un obstacle. C'est la loi, votre loi; c'est vous-même. Seul, vous pouvez vous changer et ainsi modifier votre entourage: il n'est qu'une extension de vous-même.

Cette façon d'envisager la vie et ses circonstances est, en fait, extraordinairement encourageante, car elle oppose le "Moi" éternel à toutes les circonstances passagères et montre que, de l'éternité ou du temps, c'est l'éternité qui vaincra. Elle montre que nul entourage, quelle qu'en soit l'apparence accablante et dévastatrice, n'est supérieur à ce qui le créa. Le "Moi" peut défaire ce qu'il a fait. La Théosophie invite le "Moi" à se connaître et à marcher plus vite vers le stade royal. La Théosophie s'applique davantage à éveiller le "Moi" qu'à en modifier l'entourage. Dès son réveil complet, sachant ce qu'il est en réalité, il transforme [Page 77] lui-même son entourage et ne cessera plus d'avancer, toujours libre.

Aux "Moi" innombrables, tels qu'ils sont, est dû le monde, tel qu'il est. Pour que l'effet soit modifié, la cause elle-même doit l'être d'abord. Si, au nom de l'universelle unité de la vie, les "Moi" philanthropes doivent s'appliquer à supprimer la laideur autour d'eux, le "Moi" individuel est seul seul capable, à la longue, d'améliorations durables et profondes. A coup sûr, nous devons faire activement le bien dans le monde extérieur, en aidant le plus possible nos frères dans chaque règne naturel, mais nous devrions, avec une activité plus grande encore, aider les " Moi" qui nous entourent à se connaître et à mener des existences plus parfaites.

Chacun de nous peut, du dehors, assister autrui, car c'est exprimer la vérité que sommes frères, engagés dans une même aventure. Mais notre aide plus efficace d'aider un "Moi" à s'aider lui-même.

Il est donc déraisonnable de s'élever contre le "destin", contre "l' injustice", contre l'inégalité, contre le fait que d'autres possèdent ce qui nous est dénié. Chacun de nous est maître de son propre sort : il le crée, il doit le subir, il doit en faire son profit, jusqu'au jour où ce sort devient si beau qu'il le nomme faveur.

Aussitôt que possible, il faudrait aider [Page 78] l'individu  à  comprendre qu'il s'est équipé  lui-même, pour ce qu'il possède comme pour ce qu'il est.  Il faudrait l'encourager à constater son  "avoir" et sa "dette", son actif et son passif, afin de chercher à augmenter de son mieux le premier,  à minimiser le  second et, si possible, à les supprimer tous deux. Il faudrait l'encourager à se considérer comme engagé dans les affaires comme chef d'une entreprise en pleine activité. Il dispose de crédits, de marchandises (ses facultés); il a des dettes représentées  par ses faiblesses et, sans doute aussi, par des obligations dans son entourage envers des individus que, dans des vies anciennes, il peut avoir traités d'une façon non-professionnelle. Il ne doit pas perdre son temps à se préoccuper de ses dettes ni en être impressionné au point de ne plus trouver assez d'énergie pour  employer ses crédits,  même  s'il  en possède peu. Ses affaires lui semblent-elles péricliter? La Théosophie, avec une force extrême, lui affirme qu'il ne peut et jamais ne pourra s'en dégager. Il est chef de la maison. Ses divers états de conscience (émotions, intelligence, corps physique) sont ses associés et son fonds et aussi, bien entendu, son passif. Son milieu représente les  conditions dans lesquelles il  a décidé de mener son affaire, sachant qu'il en peut tirer profit mieux que de tout autre milieu, quelque étrange et même douteux que ceci [Page 79] paraisse. Souvent nous nous écrions: "Ah! si mon milieu était différent! Si seulement j'avais ce que je n'ai pas!" Cri futile; cri d'ignorant. Ce que nous avons est pour nous la meilleure des occasions et c'est parce que nous méconnaissons encore cette vérité que si souvent nous restons esclaves de notre entourage, impuissants mécontents.

La demeure que vous habitez en famille, les circonstances de cette vie commune, vos relations avec les autres membres votre famille, le mobilier et autres éléments de votre maison, la rue où elle se trouve, district dont vous faites partie, les occupations de votre milieu, peut-être les vôtres, l'école ou collège ou vous suivez des cours,vos amusements, les restrictions qui vous sont imposées, le cercle d'amis qui vous entoure, la paix et l'orage domestiques dans leur alternance, les indispositions, les préoccupations très diverses qui absorbent vos pensées, les espérances, les anxiétés, les joies, les chagrins, les aspirations, les bonnes intentions, tout cela fait partie de vous, est votre mise en scène pour l'existence nouvelle dans laquelle vous vous trouvez placé.

Vous les avez préparés depuis des siècles et même depuis des millénaires. Rome n'a pas été bâtie en un jour. Vous n'êtes pas devenu tout [Page 80] vos circonstances et votre entourage d'un coup ce que vous êtes. Les détails de votre vie journalière n'apparaissent pas instantanément, d'une seconde à l'autre. Chacun fait partie d'une longue séquence, et sa nature actuelle a été déterminée il y a très longtemps. Malgré son apparente simplicité, il est l'effet complexe d'un conglomérat de causes.

Pour ne pas vous donner une impression de tristesse et d'impuissance, celle d'une mouche qui se débattrait désespérément dans la toile d'araignée tissée par une détermination impitoyable, la Théosophie vous assure que rien, absolument, n'est jamais définitif : en partie parce que vous pouvez, ici et maintenant, modifier sensiblement ce qui, fruit du passé, vous atteint aujourd'hui; en partie parce que l'avenir, chose étrange, exerce sur le présent une influence tout aussi puissante que celle du passé. Des nuages peuvent s'être élevés ou commencer à paraître vers l'Occident que nous appelons le passé. Mais, de l'avenir, le soleil nous éclaire bien que cet avenir soit appelé par nous l'Orient. Le soleil brille, même s'il ne nous est pas toujours visible, même si nous élevons entre nous et lui la barrière de notre ignorance. Le passé doit se relier au présent. Le présent doit aussi se relier à l'avenir. Plus l'avenir nous devient connu, plus nous sommes capables, par la vertu magique de la sagesse, de vivre dans l'avenir aussi bien que dans le [Page 81] présent; plus il nous devient possible d'atténuer les coups de vent froids qui nous viennent de jadis, en leur opposant les puissants rayons du soleil qui, un jour, luiront.

Nous ne pouvons empêcher les causes de générer leurs effets, mais nous pouvons modifier les causes si nous leur en ajoutons d'autres. Nous modifions ainsi les effets.

Quand nous aurons compris cette vérité, le passé sera pour nous comme un livre ouvert, car il ne nous inspirera plus la moindre crainte. Nous saurons tout ce qui concerne nos existences passées. Nous saurons ce que nous apportent et le soleil et l'orage. Mais, tant que nous redoutons le passé, ignorant que nous en sommes maîtres, il nous reste miséricordieusement caché, si bien que nous en sommes arrivés à croire qu'il n'existe point. Quand l'ignorance inspire la sécurité il serait prématuré d'être sage. Mais, dans la succession des naissances, le courage grandit et un jour le voyageur veut savoir et, pour savoir, consent à tout. Alors se déchirent pour lui les voiles de l'ignorance. Il connaît le passé, brave le présent et met sa gloire dans l'avenir.

Examinons maintenant quelques moyens spéciaux offerts, dans sa croissance, à l'individu : par exemple la religion.

Si un individu est né dans une certaine religion, c'est en partie parce qu'elle lui convient [Page 82] en partie parce qu'il en a besoin. La religion dans laquelle il se trouve placé est, en son genre, un reflet de la vérité, un des rayons composant la grande Lumière Blanche. Il y a d'autres religions. Elles sont également issus du même foyer et sont adaptées aux besoins de leurs fidèles. Toute religion est dans la grande école de la vie, une classe avec programme, ses méthodes, ses principes spéciaux. Quand un individu naît à nouveau, il entre généralement dans l'une de ces classes et y reçoit l 'instruction qu'elle donne.

S'il est encore jeune dans le stade humain de son évolution, il affirmera sans doute que sa classe est sans égale et même qu'elle est la seule vraie, toutes les autres étant illégitimes et leurs doctrines sans aucune valeur. Souvent les très jeunes enfants assurent que leurs jouets personnels valent beaucoup, beaucoup mieux que ceux de leurs petits amis. Ils vous diront que leurs parents sont bien supérieurs à ceux de leurs camarades. Ils vous parleront de la splendeur des objets qu'ils possèdent, merveilleux auprès des biens misérables d'autres familles. Comme nous sommes fiers de ce qui est à nous ! Il semble que nous ayons été choisis pour bénéficier de faveurs uniques et inestimables ! Comme nous aimons à nous sentir différents, plus fortunés, plus près de la vérité que d'autres! Et nous en sommes à croire que la fierté, s'ajoutant [Page 83] au sentiment de la sécurité et d'une protection spéciale, est en définitive la vérité !

La Théosophie nous rend plus modestes et nous aide à comprendre que nous sommes parties d'une grande collectivité dont chaque élément a ses avantages et ses désavantages spéciaux. La Théosophie coupe, dans sa racine, le sentiment de supériorité né de l'ignorance, qui persuade un individu, fidèle d'une religion donnée, qu'il possède la vérité et que d'autres, fidèles d'une religion différente, ne possèdent tout au plus qu'une erreur camouflée. La Théosophie nous dit que nous sommes nés dans une religion afin de bénéficier des vérités qu'elle comporte, elles nous sont nécessaires, même quand arrive le temps où nous nous libérons de toutes les formes, étant devenus capables de pénétrer au-dessous de la surface que présentent les religions à la plupart des hommes.

Pour s'élever au-dessus de la religion, il faut qu'un individu se sente "chez lui" dans toutes les religions. A un certain point de vue les religions peuvent sans doute être des prisons mais, à moins d'apprendre à frapper contre ce que nous prenons pour les barreaux d'une geôle, nous ne sommes pas prêts à jouir de l'espace qui s'étend au dehors. Dès la leçon apprise nous voyons qu'en fait il n'y a pas de barreaux mais seule­ment des occasions à saisir. Dès lors nous sommes libres, dans toutes les religions comme [Page 84] au dehors d'elles. Nous appartenons à toutes et à aucune en particulier. Nulle ne nous entrave. Nous sommes libres dans le rayon coloré spécial à chacune, et forts dans le rayon blanc qui les réunit toutes.

Si les conditions nous semblent encore être des barreaux ou des prisons, c'est que nous n'avons pas encore saisi leur nature. Nous ne les comprenons pas encore. En fait nous y sommes encore captifs. L'individu qui répudie religion, cérémonies ou convictions, ou ce qui pour autrui est vérité, doit encore apprendre les leçons que l'on en tire; elles sont nécessaires à chacun. Il s'en est échappé, ou du moins le croit, mais trop tôt. En ce monde il n'y a que des occasions, bien que certaines puissent nous être devenues inutiles. Le sage est libre partout, dans les religions comme en dehors d'elles, avec ou sans cérémonies, avec ou sans nationalité, dans les formes ou en leur absence, à l'étroit ou au large. Le sage dispose de la vie complète et s'en réjouit, Le sage ne connaît pas de frontières à son royaume, point de prisons ni de barreaux. Il est roi partout et partout vit en roi.

Pour finir, considérons la nationalité. Même principe pour elle que pour la religion. Un individu naît dans une nation parce qu'il a besoin des leçons qu'elle peut lui enseigner, car chaque nation représente dans la grande école planétaire un type de classe particulier. Il ne doit pas, [Page 85] séduit par le plus oublier le moins, c'est-à-dire tout ce qu'il doit apprendre comme élève de la classe nationale, en contemplant l'immensité de la grande école planétaire. <à-dire tout ce qu'il doit apprendre comme élève de la classe nationale, en contemplant l'immensité grande école planétaire.>

Beaucoup de gens, dans une hâte irraisonnée, veulent sauter les leçons de classe pour errer dans toute l'école. Ils s'intitulent internationalistes. Seulement l'internationalisme comporte une série d'éléments, nationaux. On ne peut en négliger aucun sans altérer l'ensemble dont ils sont des parties essentielles. Il faut apprendre le beau nationalisme afin de pouvoir plus vite atteindre le bel internationalisme. Il faut savoir fournir à l'ensemble international une belle contribution nationale. Il faut être animé d'esprit national, c'est-à-dire d'un patriotisme qui, dédié à une fraternité moins étendue, est lui-même fort et harmonieux et contribue à la puissance d'une fraternité plus large. La lumière blanche ne peut exister sans ses couleurs constitutives. Sans elles point de lumière blanche. De même l'internationalisme ne mérite son nom que si aucun de ses éléments nationaux n'en est exclu.

Étudions sérieusement et avec zèle notre religion, notre nation, nos classes. Soyons fiers de ces classes à cause des vérités qu'elles renferment pour notre développement. Il faut devenir de plus en plus capables de sonder avec joie la sagesse dont elles sont les gardiennes. En [Page 86] général, si nous n'arrivons plus à percevoir la vérité dans aucune de ces classes, c'est que nos yeux n'ont pas encore la force de percer, sous la surface, jusqu'aux profondeurs qui d'ordinaire demeurent inconnues aux gens restés uniquement superficiels. [Page 87]

CHAPITRE 6

VOS OCCUPATIONS  ET VOS  LOISIRS

 

La Théosophie, pourrait-on croire, a peu de chose à dire sur les moyens employés par l'individu pour gagner sa vie, ou sur la manière dont il devrait employer ses heures de loisir. Or sur ces deux points elle a fort à dire.

La Théosophie voit dans l'individu une unité en évolution; unité qui évolue en partie pour son propre compte en partie pour celui de la vie Une. C'est là un des grands principes de la Théosophie. Elle considère toute attitude ou activité de l'individu comme partie intégrante du processus évolutif, si bien que ses aspects, ses idéaux, ses espérances, ses émotions et ses sentiments, ses occupations représentent ce processus en action — en action avec l'effet double et simultané de le faire avancer, lui et en même temps sa vie toute entière, dans la voie du développement.

De quelle profession l'individu fait-il le choix? Cette détermination et la mise en jeu d'énergies spécialisées qui en résulte étaient latentes, [Page 88] accompagnées de la faculté de croître. Or ce qui était latent devient patent, que le choix, au jugement du monde extérieur, réussisse ou non.

Quand même le choix tourne mal, l'expérience d'un échec apparent offre des compensations. Pas une expérience dont, tôt ou tard, le souvenir ne nous satisfasse, malgré l'effort dévastateur qu'elle a pu jadis représenter. Pas une expérience dont nous ne dirons pas: " Eh bien, si elle fut alors terrible, si elle me déprima et me fit perdre du terrain, je ne voudrais point quand même ne l'avoir pas subie, tout simplement parce qu'elle me permet d'éprouver une sympathie intime pour tous ceux qui font ce genre d'expérience. "

Passons donc en revue, au point de vue théosophique, une série de choix sans nous occuper beaucoup de la façon dont ils tournent mais sans oublier que tout cela n'est que mouture pour les moulins de notre croissance.

Pour la Théosophie, une profession ou une entreprise est un moyen de réalisation, tant pour le moi individuel que pour le moi collectif.

Dès lors, qu'importe la nature de la profession ou de l'entreprise? Elles rendent service à l'individu qui s'y adonne, à la communauté, au monde entier.

Certains types de service sont mis par la Théosophie au premier rang : services de l'homme d'État, du prêtre, de l'instructeur, du [Page 89] soldat, du défenseur, du guerrier, du souverain, du marchand, de l'industriel, du négociant, du travailleur spécialisé dans aucune profession particulière, de l'artiste, du musicien, du sculpteur, du philosophe, de l'architecte, de l'acteur.

En chacun de ces services la Théosophie voit à la fois un moyen de servir la communauté et un gagne-pain. L'individu met-il entièrement à profit ses affaires ou sa profession? Une pierre de touche en décidera : c'est la mesure où, satisfait de lui-même et fidèle à ses obligations, il est capable de partager les fruits de son travail entre le soi individuel et le soi collectif dont il fait partie.

A coup sûr il a raison de consacrer une partie de ses bénéfices tant au confort qu'aux nécessités, afin de pouvoir mener une vie tranquille et favorable à ses aspirations. Mais il a, envers la communauté, un devoir aussi péremptoire qu'envers lui-même. Aucun de ces deux devoirs n'est rempli sans que l'autre ne le soit égale­ment. La dépression actuelle est due pour une grande part à la concentration sur le moi individuel aux dépens du moi collectif. Ils croissent ensemble ou ne croissent point.

Si, en ce monde, les méthodes éducatives étaient à hauteur de leurs devoirs, les premières années d'un jeune citoyen serviraient a indiquer avec exactitude le genre de profession la plus conforme à son tempérament. Au cours de son [Page 90] éducation ultérieure il recevrait, en vue de cette profession, l'apprentissage correspondant. Une nation théosophiquement organisée se rendrait très nettement compte de l'inestimable avantage, pour sa prospérité nationale, de voir chaque jeune vie naître et grandir en partie intégrante de l'organisme total.

Dès lors plus de criminel gaspillage de vie, tel que nous le voyons quand les jeunes citoyens cherchent en vain un emploi et une façon de mettre en jeu leurs énergies juvéniles et enthousiastes. Une nation théosophiquement organisée percevrait clairement l'impossibilité pour elle-même de perdre une seule unité de puissance civique, surtout à l'époque où cette puissance est en plein développement. Un gouvernement théosophique considérerait comme son devoir primordial d'attacher ses jeunes gens au service de la nation. Il y aurait une tâche toute prête pour chaque citoyen devenu majeur, mais sans aucune intervention dans les accords, en matière d'emploi, conclus à titre privé.

Actuellement la vie ne présente guère que des adaptations fautives. Les citoyens qui devraient exercer telle profession, tel type de service particulier, languissent dans d'autres, au détriment de leur propre croissance et du bien-être national. La culture souffre, à un degré presque inconcevable, du fait que les gens dont elle dépend spécialement — artistes, musiciens, [Page 91] sculpteurs, acteurs, architectes­ sont généralement laissés à leurs propres efforts, la nation ne comprenant pas que de ces hommes dépend sa vie réelle. Une nation meurt, est-il écrit, quand il n'y a pas de vision (Proverbes 29,18) Elle périt de même si elle ne sait apprécier effectivement la culture.

Les principes fondamentaux communs à toutes les entreprises, à toutes les professions, sont la probité, la dignité, l'efficience et le service au point de vue théosophique, le développement de ces qualités est la raison d'être des hommes d'affaires et des professionnels. A un point de vue semblable il n'y a aucune distinction entre le travail manuel et tout autre. Le premier, quel qu'il soit, a tout autant de valeur qu'un travail cérébral. La main nourrit le caractère aussi abondamment que le font l'intelligence et les émotions, et rien ne forme le caractère comme l'occupation manuelle qui met l'individu en contact direct avec la nature.

Le temps viendra, sans doute, où les populations ne s'entasseront plus dans les grandes villes, loin de la terre qui est si véritablement la mère; où elles retourneront à la campagne qu'à certains égards elles n'auraient jamais eu besoin de quitter. L'expression retour à la [Page 92] terre présente, théosophiquement parlant, une très profonde vérité. Vivre auprès de la nature, se contenter des plaisirs naturels, revenir à la simplicité et à la paix, tout cela non seulement s'accorde avec la croissance mais lui apporte en fait l'encouragement le plus puissant. On peut dire, et c'est à peine exagérer, que plus l'individu est rapproché de la ville, plus lent est souvent son développement.


Si nos méthodes éducatives étaient plus judicieuses et moins ignares, beaucoup de jeunes citoyens des deux sexes, grâce à leur éducation, trouveraient leur satisfaction et leur gagne-pain dans des genres de vie naturels. Ils se contenteraient de plaisirs simples et obtiendraient par leur communion avec la nature, tout ce qu'exigent pour leur alimentation le corps, les émotions et l'intelligence. Les livres, la société continuelle d'autres personnes, la stimulation artificielle, par notre civilisation des appétits d'ordre mental et émotionnel, tout cela n'est pas du tout indispensable comme, en nous éduquant, on nous l'a fait supposer. Nous avons extraordinairement compliqué la vie alors qu'elle a pour but la simplicité. Nous avons soif de sensation et le bizarre a pénétré jusque dans l'enceinte sacrée de l'art, si bien que, au nom même de l'art, hommes et femmes déforment la beauté et la simplicité au point de les rendre méconnaissables. Au temps de la Révolution [Page 93] française la déesse Raison remplaça le grand Fondateur de la foi chrétienne. De même, aujourd'hui, la laideur a dans une certaine mesure détrôné la grâce et règne en son nom.

Nulle nécessité, jamais, de donner aux affaires un caractère de laideur et de sordidité. On nous dit souvent que les affaires sont un vilain jeu. C'est de notre faute. En réalité les affaires sont un jeu parfaitement propre, où chaque joueur croît et contribue à la croissance de ses partenaires. Gardons-nous d'imaginer que ce soit pour nous un malheur d'avoir à consacrer aux affaires presque tout notre temps alors que nous voudrions nous occuper de questions plus spirituelles et plus utiles à nos semblables. Nous commettrions une lourde erreur en croyant que l'on ne peut faire le bien qu'en le prêchant ou en se livrant à une activité philanthropique. Que de braves gens souhaitent sans cesse de ne plus avoir à gagner leur vie afin de pouvoir mieux se consacrer au service! Comme si le devoir de gagner sa vie ne constituait pas un service tout aussi réel que l'effort qui, trop souvent, naît et prend fin sur une estrade publique. Comme si une affaire honorablement conduite n'était pas pour la communauté une aussi belle contribution que le temps passé en exhortations émotionnelles et en appels sollicitant des fonds destinés aux bonnes causes.

Il faut apprendre à exalter les affaires, les [Page 94] professions, le travail et ne pas laisser dire qu'il est impossible de réussir en affaires si l'on reste honnête. N'y a-t-il pas d'hommes honorables parmi les négociants et les professionnels? Tout, dans leur existence est-il donc corrompu? Le contraire saute aux yeux. En même temps il est indéniable que certains hommes d'affaires, surtout ceux qui visent une fortune rapide, ne savent pas mener de front l'honneur et le succès.

Parlons maintenant des loisirs.

Les affaires exigent, et c'est inévitable, la discipline et la maîtrise de soi. En affaires on se propose un but défini et l'on se rend compte que seules ces conditions permettent le succès. Le repos est, à certains égards, inséparable du travail entrepris. Comme celui-ci, c'est une manière de croître, mais sous la forme spéciale de délassement, de détente ou de divertissement détournant l'attention de son occupation et même de ses préoccupations normales.

Le loisir véritable et constructeur est caractérisé par le bonheur et par le raffinement.Tout délassement devrait comporter, avec un sentiment de gaîté, une absence de vulgarité, surtout en ce qu'il y a de plus beau et de plus sacré dans la vie — la relation entre l'homme et la femme. II est bien a déplorer que les journaux, les livres, les théâtres et les cinémas flattent souvent et follement la sensation, la passion, la licence. [Page 95]

S'appliquant à la vie égoïste et destructrice, indifférents au mal causé par eux à la communauté, surtout à ses jeunes membres, beaucoup d'éditeurs et de propriétaires de journaux, beaucoup d'auteurs, beaucoup de directeurs de théâtre et de cinéma stimulent cyniquement, jour après jour, ce qui est vulgaire, sordide, sensationnel, indifférents aux lois, à l'ordre et à tout respect dû à la forme humaine. Il faut bien vivre, disent-ils, et donner au public ce qu'il demande.

En ce qui concerne la première assertion on est tenté de répéter le mot cruel et faux de Talleyrand : Je n'en vois pas la nécessité. Ils ont droit à la vie; c'est évident; mais ils pourraient vraiment vivre en humains civilisés et pas sauvages, barrant la route à l'évolution, lui faisant obstacle, s'opposant à elle. Némésis les rejoindra tôt ou tard, car du grain semé dépend a moisson. Mais comme souvent Némésis reste en suspens afin de laisser les hommes agir à leur guise et leur permettre de mieux s'instruire, il semble parfois qu'il n'y ait ni Némésis, ni certitude qu'à la cause doit succéder l'effet. Il est aisé de lire, empreinte dans les traits des gens qui se livrent à de tels délassements , l'action de ces ennemis de tout ce qui, dans la vie et dans ses formes, est merveilleux et glorieux. Quant à l'allégation qu'il faut donner au public ce qu'il demande, n'est-il [Page 96] pas vrai que le public demande en général ce qui lui est donné?

Le loisir actif et agréable est un des grands objectifs, tant de l'éducation que de tous les autres moyens de faire passer la vie intérieure en sommeil à un complet réveil.

Les délassements devraient viser à la grâce et à la vigueur corporelles, à la simplicité, à la régularité de l'alimentation et des habitudes. Le corps ne devrait être ni trop, ni insuffisamment développé. Il y aurait déformation dans le premier cas, débilité dans le second. Il faut amener le corps, par la discipline, à devenir un serviteur digne de toute confiance, jamais un tyran hargneux.

Le loisir devrait servir à stimuler toutes les émotions, tous les sentiments supérieurs; à faire dépérir tous les autres. L'appréciation du beau, la joie trouvée dans l'aspiration, le bonheur dans le service, l'enthousiasme pour tout ce qui est noble, l'usage respectueux des énergies créatrices, la tendresse envers les faibles et les ignorants : tels sont les seuls buts légitimes à donner au loisir.

Il devrait encourager l'intelligence à s'accorder avec les plus hautes conceptions de la vie; au moins jusqu'à un certain point sonder l'abîme des infortunes humaines; contempler avec vénération les sommets atteints par la fleur de notre humanité ; voir avec ravissement [Page 97] s'ouvrir les vastes perspectives de progrès; enfin, mettant en jeu une discrimination infaillible, distinguer entre ce qui, pour l'intelligence particulière dont il s'agit, est bien et vrai, et ce qui est faux et mal, la croissance n'y trouvant plus avantage. Le concept du bien et du mal n'est-il pas absolument relatif et basé sur le principe très juste exprimé par le dicton: "Ce qui pour l'un est nourriture, pour l'autre est poison". Or ce qui pour l'un est poison peut fort bien être, pour un autre, nourriture et l'est probablement.

La Théosophie affirme que, si l'occasion s'offre partout, partout aussi règne la vérité — vérité absolue sur son propre plan mais ici-bas relative. Toute intelligence, en établissant une distinction entre le bien et le mal, devrait donc bien spécifier: POUR MOI.

Le loisir devrait servir aussi à éveiller les états supérieurs de conscience qui, chez la plupart des hommes, sont encore en sommeil ou à peine actifs. La Théosophie mentionne une série d'états de conscience: ils partent du niveau physique et atteignent des régions très élevées dont fort peu d'entre nous ont la moindre expérience. Dans la méditation, dans la contemplation, dans l'aspiration il est parfois possible d'arriver à ces états et à en percevoir faiblement les splendeurs. Dans les extases et dans les visions il est même possible d'en faire [Page 98] l'expérience, sans pouvoir cependant les comprendre. Toutes les descriptions qui en sont faites doivent forcément être inexactes et faussées par l'équation personnelle de l'observateur. Le loisir peut même fort bien nous servir, parfois à nous abstraire des états de conscience trop familiers, ceux où normalement nous avons la vie, le mouvement et l'être; parfois à gagner les cimes intérieures de notre individualité, afin d'y apprendre que la Vie est bien véritablement Une et que les prodigieuses virtualités de l'individu sont illimitées.

Il se peut que votre labeur soit comme le corps de votre vie, mais à coup sûr le loisir en est l'âme. En réalité, ajoute la Théosophie, le corps et l'âme ne font qu'un. Le corps est le miroir de l'âme, et l'âme est l'apothéose du corps.[Page 99]

CHAPITRE 7

VOTRE MONDE, EN PAIX ET EN GUERRE

Nous nous faisons de la paix et de la guerre les plus étranges idées. Au fond nous restreignons le sens de ces deux mots à celui de conflit armé ou absence de ce conflit entre pays différents. En l'absence de lutte physique nous disons que la paix règne; dans le cas contraire, que nous sommes en guerre.

A notre époque nous ne cessons, par nos prières, de solliciter la paix et, pendant que nous prions, nous luttons ou nous préparons à la lutte.

La Théosophie analyse très à fond toute cette question de la paix et de la guerre. Ce que nous appelons la guerre, affirme-t-elle d'abord, est simplement le dernier signe, extrême et visible, d'une série de conditions antérieures, engendrées dans d'autres états de conscience, peut-être aussi élevés que le domaine mental. Un état de guerre physique a déjà existé ailleurs et trouve son expression ultime sur le plan physique.

L'assassinat de l'archiduc autrichien a été en [Page 100] fait une des causes de la guerre mondiale. Il appartenait à une série d'alternatives inévitables, créées par une guerre déjà soutenue dans d'autres états de conscience. Quand le mot guerre est employé, il est synonyme de haine. Il n'y a point guerre; il y a haine, non pas nécessairement dans l'âme de ceux qui combattent sur le plan physique mais certainement chez les hommes dont les pensées et les sentiments s'expriment en termes belliqueux.

La guerre a ses racines dans les conditions mentales et émotionnelles et n'arrive que tout à la fin sur le plan physique, lors de quelque événement précipité par une convergence d'intensités mentales et émotionnelles.

De plus la Théosophie affirme qu'il ne faut pas du tout regarder la guerre comme un phénomène spécial à la race humaine. L'esprit belliqueux règne dans l'humanité dont il soulève les sections l'une contre l'autre. L'état de guerre règne entre l'humanité et les règnes naturels inférieurs au règne humain. L'humanité ne cesse de combattre le règne animal, le règne végétal, le règne minéral. Ces derniers sont à leur tour engagés dans des luttes intestines, ou encore se font la guerre entre eux.

L'esprit belliqueux règne parce qu'il a sa place, son but et sa valeur dans le processus évolutif, au moins jusqu'à un certain point. Le pacifiste le plus convaincu peut déclarer qu'il [Page 101] abhorre la guerre, et ne rien faire pour y contribuer. Il se distinguera comme objecteur de conscience et, en vertu de cette conscience, subira toute espèce de souffrances et de pénalités. Pourtant il peut contribuer à la guerre comme le plus ardent combattant, car sa conscience n'y voit peut-être pas bien loin.

S'il mange de la viande, se vêt de fourrure; s'il est vivisecteur ou participe à la chasse des animaux; ou si, de toute autre façon, il impose sa force aux faibles et à leurs droits, il prend part à la guerre, et cela contre ses frères puînés dans la famille universelle.

Il peut, en lui-même, justifier la guerre, invoquer la loi fausse de la survivance du plus apte, montrer que nul homme doué de sens commun ne peut considérer l'usage de la viande comme une exhibition de bellicisme —  "idée ridicule, absurde et de celles que l'on peut s'attendre à voir soutenues par l'un de ces fanatiques déséquilibrés" ; il peut être sûr d'avoir raison mais, en fait et absolument, il propage la guerre. Abhorre-t-il certain genre de guerre, le dénonce-t-il même avec fureur, il n'en travaille pas moins activement à déchaîner une guerre différente. Et il y aura des gens aussi enragés contre son bellicisme qu'il est enragé lui-même contre celui des personnes qui ne condamnent pas la guerre entre humains comme lui-même la condamne. [Page 102]

L'esprit belliqueux est essentiellement un et indivisible, quel que soit son expression. Nous pouvons le dénoncer sous une certaine forme et y participer autre, mais, en vitalisant dans direction, nous augmentons sa puissance dans toutes.

La Théosophie ne condamne pas d'une façon absolue l'esprit belliqueux. Elle y voit un stade dans l'évolution. La guerre a sa tâche à remplir et, jusque là, ne disparaîtra pas. Elle subsistera tant que l'esprit belliqueux n'aura pas cessé d'exister : en ce qui concerne le règne humain, pas avant que l'humanité n'ait appris à le dominer non seulement dans le règne humain mais aussi et tout autant dans ses relations avec les autres règnes. Tant que l'humanité, dans son ensemble, fera la guerre aux règnes naturels sous-humains, elle la nourrira dans ses propres rangs.

Ainsi la guerre mondiale peut se rattacher directement à des causes humaines. Jusqu'à quel point ce conflit a-t-il été l'expression de l'esprit belliqueux comprimé, généré au cours des siècles par la guerre constante faite aux règnes naturels incapables de résistance ? L'esprit belliqueux revient sur son possesseur, comme le boomerang sur son lanceur. Dirigé contre d'autres règnes il revient dévaster le règne humain.

Mais, dira-t-on, les membres du règne humain [Page 103] ont pour tâche première de supprimer la guerre entre eux-mêmes; quand les guerres entre hommes n'existeront plus il sera bien temps d'abolir les autres. En fait cependant, une "ligue pour l'abolition de la guerre entre les règnes humain et animal (guerre de règne à règne) importerait beaucoup plus qu'une ligue pour abolir les guerres entre les hommes. Celles-ci au moins se passent jusqu un certain point entre égaux capables de rendre les coups. Une certaine dignité, un certain point d'honneur s'y constatent. Mais la guerre dans laquelle un des partis est en somme somme tout puissant et l'autre désarmé, n'est plus du tout la guerre mais seulement un massacre; c'est la ruse mentale opposée à l'ignorante faiblesse.

Aucune ligue pour abolir la guerre dans le règne humain n'aura la plus minime chance de réussir tant qu'elle n'aura pas, et ce serait logique pure, visé aussi la guerre entre les règnes humains et inférieurs. Mieux vaut, dira-t-on peut-être, quelque chose que rien et il est préférable de former une ligue dont l'objectif est restreint que de n'en avoir aucune. C'est vrai, mais ne nous flattons pas de voir cesser la guerre tant que la volonté de la faire, sous toutes ses formes, n'aura pas disparu du coeur humain. Orthodoxie, conventions qui remplacent à notre époque la raison et le sens commun, contribuent toutes à maintenir l'esprit de guerre [Page 104] sous une forme ou sous une autre. Seulement, le jour où la société commencera à y voir plus clair, à raisonner plus juste et à transformer en sens commun ce qui en attendant est si rare, ce jour-là prendront fin les guerres entre nations et entre peuples.

Quels sont les éléments de l'esprit belliqueux? En fait, ils sont nombreux. Tout d'abord, naturellement, la haine et surtout la haine dite religieuse qui justifie son venin. Exemple: les inquisitions du moyen âge. Et cette haine là survit bien que, sur le plan physique, elle se traduise moins par l'infliction de tortures physiques. Notre civilisation étant en progrès, nous avons découvert des méthodes plus subtiles.

Nombreux sont les départements de la vie où la haine reste prééminente. Haine entre gens aux opinions politiques diverses. Haine entre gens dont les convictions religieuses diffèrent et même au sein d'une même religion. Haine entre les nationalités, entre les races. Haine entre les hommes dont les opinions et les habitudes ne concordent pas. Partout soupçons et méfiance, précurseurs de haine.

Au lieu de la compréhension et de l'appréciation règnent l'orgueil et son concomitant, le sentiment de supériorité. Or il n'y a pas loin de l'orgueil à la haine. Nous trouvons ainsi dans l'orgueil, dans toutes ses permutations et toutes [Page 105] ses combinaisons, un autre élément de l'esprit belliqueux. Et leur influence devient de plus en plus irrésistible quand les imprègne la conviction qu'on est dans le vrai et qu'on fait son devoir (terme impropre). Que de haine générée d'un côté, par ceux dont le sentiment de leur supériorité piétine les "inférieurs" ; de l'autre, par ceux qui, sans moyen de se révolter, sont obligés de subir ce traitement. Il y a des chiens de grande classe et des chiens communs, mais, dans la mesure de leur haine mutuelle, ils se ressemblent souvent beaucoup. Que choisir entre les deux extrêmes? Des côtés on a le culte de la haine et tôt ou tard dieu exaucera prières tous ses adorateurs fera fondre sur eux toutes les dévastations.

L'orgueil est également présent chez ceux qui sont franchement opposés à l'orgueil de race, de nationalité, de foi, place, pouvoir.

L'internationaliste ou communiste, comme on l'appelle, est souvent tout aussi enragé que ceux qu'il dénonce si haineusement.

Mais l'élément vital, dans l'esprit belliqueux, c'est l'ignorance. Point de haine sans ignorance. Point d'orgueil sans ignorance. Point d'oppression, ni de sentiment de supériorité, point d'injustice ni de tyrannie sans ignorance. Celle-ci génère la haine et toutes les guerres. Or, sans apprendre à reconnaître l'ignorance dans ses [Page 106] déplorables effets, rien ne nous pousse à acquérir la sagesse. Voilà pourquoi la Théosophie peut constater la place tenue par l'esprit belliqueux, par la guerre et même par la haine et ses concomitants dans le processus d'éducation suivi par la vie dans son développement. La disparition de l'ignorance précédera seule celle de la guerre. Pour que tout conflit local disparaisse, il faut que partout la guerre ait disparu.

Si l'on me demande: "Le monde en a-t-il fini avec la guerre? La guerre mondiale ne devait-elle pas être la dernière?", me plaçant au point de vue théosophique, je réponds: sans le moindre doute, le monde n'en a pas fini avec la guerre. Le dernier conflit, qui aurait dû suffire à la supprimer, si l'humanité avait compris la leçon à fond, n'a point du tout, comme nous le voyons si clairement aujourd'hui, fait pénétrer dans les  esprits  son affreux enseignement. L'esprit belliqueux, sous une forme quelconque, n'est-il plus répandu? Avons-nous si bien remis notre épée au fourreau que toute trace d'hostilité ait disparu entre nations, entre religions, entre préjugés. Les incursions dans le règne animal ont-elles pris  fin?  Avons-nous cessé de terrifier les animaux en leur faisant la chasse, de les torturer pour en tirer des ornements, de les tuer pour satisfaire nos appétits? Avons-nous cessé de déshonorer les campagnes par la publicité hideuse prônant des inventions [Page 107] sans valeur; de sacrifier les arbres et les fleurs à nos convenances et à nos goûts; d'enlaidir la nature en la souillant d'une architecture de cauchemar? Avons-nous renoncé à emprisonner la vie latente du règne minéral dans des formes horribles, sous prétexte d'utilité?

Partout règne une fièvre belliqueuse, et nous croyons pouvoir nous en délivrer complètement en essayant de l'atténuer.

L'humanité ne peut échapper aux guerres intestines alors qu'elle fait la guerre à ces jeunes membres de la famille universelle dont elle est, comme un frère aîné, moralement et spirituellement responsable. La guerre est la Némésis de l'injustice, de la cruauté, de la tyrannie. Tant que subsisteront ces formes de l'ignorance, la guerre subsistera entre nations, entre religions, entre individus.

Mais il est extrêmement important de bien comprendre que la Théosophie ne s'arroge pas le droit de juger, ni ne prêche dans un esprit dogmatique. Il ne prononce pas de paroles qui condamnent, bien moins encore de celles qui damnent. La Théosophie déclare la vérité, mais laisse ses auditeurs libres d'accepter ce qu'ils peuvent et de laisser, à leur gré, ce dont ils ne veulent pas. Nous possédons la vérité dans la mesure où, à notre stade présent, notre ignorance a diminué. Un individu incapable d'accepter telle vérité particulière n'est pas plus à blâmer [Page 108] que ne l'est un enfant de ne pas être plus âgé.

Comme beaucoup des assertions précédentes pourraient sembler dogmatiques et prêter fortement à la controverse, ajoutons que toutes les idées contenues dans ce chapitre, comme dans tout autre, représentent d'abord une façon individuelle de comprendre les vérités théosophiques et ne peuvent donc être que partielles, colorées par l'équation personnelle. Deuxièmement elles représentent la vérité dans mesure où l'auteur est capable de la saisir. Troisièmement, il ne faut absolument pas y voir formulé un credo indispensable à qui veut arriver au salut.

L'auteur n'est que partiellement capable d'incarner certaines vérités par lui découvertes. Il ne dit pas: Voilà comment je vis, mais plutôt: "Voilà comment un jour je vivrai".

Chaque lecteur prendra ce qui lui convient et laissera le reste, sans s'exposer au jugement :"Tu as été pesé dans la balance et tu as été trouvé léger [Daniel, 5, 27]

La Théosophie montre clairement que tout le monde est constamment mis sur la balance et atteint invariablement le poids voulu, sauf peut-être pendant très peu de temps. La Théosophie montre avec la même clarté que nul ne court [Page 109] le danger de manquer son salut, pour la simple raison que nous ne cessons d'être sauvés, pas toujours, il est vrai, au même degré.

Le salut est le coeur du temps, car, si le temps existe, c'est pour que nous soyons certains d'atteindre le salut (quelle que soit la signification de ce mot). Chaque instant nous mène, lentement mais sûrement et souvent invisiblement pour les regards humains, toujours plus près du salut. C'est pourquoi, en examinant toutes les assertions faites par exemple dans le présent chapitre, il n'en faut considérer aucune comme pierre de touche de nos mérites. Nul, théosophiquement parlant, ne peut être regardé comme étant de seconde classe parce qu'il ne se conforme pas à telle ou telle exhortation. La Théosophie nous laisse tous libres: pour elle il est probable que chacun de nous se dirige aussi rapidement que possible vers le terme de son voyage.

Les pots théosophiques ne reprochent pas aux autres bouilloires d'être noires, car ils ont le sentiment très vif de ne pas être eux-mêmes très brillants. Rien donc n'est mis en avant dans le moindre esprit de dogmatisme agressif — "Je vaux bien mieux que vous, car je fais ceci et vous ne le faites pas." Pour un Théosophe, une telle attitude est inconcevable.

Cependant, les vérités subsistent, quelle que soit notre façon de les juger. Et rien n'est [Page 110] meilleur pour nous, rien de plus réellement roboratif et stimulant pour l'homme décidé à trouver la vérité, que de voir exposées devant nous des vérités qui remontent au commencement des âges et sont comme le souffle même de la vie.

Peut-être remercions-nous tous  Dieu  de ne pas être comme les autres hommes, mais ceux-ci peuvent être beaucoup plus près du but que nos personnalités confites en dévotion et très contentes de soi. Sommes-nous des fanatiques, des réformateurs, etc. (il serait excellent pour quelques-uns d'entre nous et très mauvais pour nous tous de partager ces idées), gardons-nous de la vilaine et désastreuse illusion qu'on ne peut être notre adversaire sans être celui de la vérité. Ces idées peuvent être opposées au fragment de vérité bien imparfaitement acquis par nous, mais il se peut aussi qu'elles touchent à un fragment de vérité qui nous est absolument invisible, peut-être même un fragment plus important que le nôtre dont nous sommes si absurdement fiers.

"A" est-il végétarien, ne se livre-t-il pas à la chasse par amour du "sport", est-il fort attristé de voir "B" assez peu développé pour demeurer carnivore et chasser; "A" mène-t-il dans les termes plus ardents une campagne acharnée contre "ces horribles cruautés", en déclarant que d'espoir nous reste tant qu'elles [Page 111] n'auront pas pris fin? ce "A" a parfaitement raison. D'autre part, " B" peut, en fait, être fort supérieur à "A", plus noble à bien des égards, et pratiquer des vérités dont "A" ne se doute pas encore.

Il nous appartient de défendre énergiquement les principes mais jamais d'attaquer les personnes; ce que nous pouvons savoir de leur vie est peu de chose. Identifier les personnes aux maux que nous combattons, voilà une des sources les plus abondantes de dissentiments qui, si souvent, aboutissent à la guerre. Nous sommes, pour la plupart, si personnels qu'en l'absence de quelqu'un à combattre, la satisfaction de lutter perd la moitié de son charme.

Par bonheur, la Théosophie n'est pas un credo, moins encore un dogme ou une doctrine, ni une mise à l'épreuve de notre jugement. La Théosophie est la science de la vie. Elle est impersonnelle, ne juge point, ni ne critique. Chacun de ceux qui s'y rattachent en prend ce qui lui convient, étant donné son présent stade d'évolution. Il laisse ce qu'il ne peut pour le moment comprendre et se garde bien de le nier. Point de distinction entre les Théosophes, même s'ils ne partagent pas tous les mêmes idées.

Dans la guerre nous voyons le signe extérieur et visible de l'ignorance que nous cherchons à [Page 112] remplacer par la sagesse. L'ignorance met longtemps à disparaître. Pour la guerre il en sera de même.

La paix est le signe extérieur et visible de la sagesse. Où la paix est absente, point de sagesse. Où la paix règne, la sagesse a remplacé l'ignorance. Rejetons l'idée superstitieuse que l'ignorance puisse jamais donner le bonheur et qu'il soit parfois insensé d'être sage. Être sage n'est jamais une folie, car la sagesse seule donne le bonheur, et l'ignorance peut seule être une folie.[Page 113]

CHAPITRE 8

VOUS ET VOS DECISIONS

La Théosophie aide infiniment à prendre une décision, ce qui, pour beaucoup de gens, est assez difficile.

La Théosophie vous dit, par exemple, que très probablement vous Le faites non seulement dans le domaine mental, mais aussi dans celui des émotions, car celles-ci ont plus de poids que l'intelligence même dans l'influence qu'elles exercent sur la détermination.

La Théosophie déclare ensuite qu'au moment où vous fixez de la sorte un but à votre intelligence et à vos émotions (ce qui reviendrait à dire, pour la plupart d'entre nous, que vous leur donnez libre cours, votre passé intégral, votre présent et l'ombre de votre avenir deviennent les facteurs déterminants. Jusqu'à un certain point votre décision est déjà prise, mais, à moins qu'il ne se trouve des influences en action, trop puissantes pour être affectées par le présent et par l'avenir, vous pourrez franchement modifier cette décision et même la faire diverger de sa ligne normale. Ajoutez à l'intelligence et aux émotions, et à toutes les forces [Page 114] peut-être mises en jeu depuis fort longtemps, ajoutez à tous ces facteurs qui contribuent à vous faire prendre un parti la volonté — ce reflet le plus fidèle de votre Moi éternel, dont vous pouvez disposer dans monde extérieur.

Rares sont les hommes qui emploient beaucoup la volonté. Pour la plupart, nous nous contentons, au cours de notre vie, d'être des volants envoyés de raquette en raquette, c'est-à-dire le jouet des circonstances qui surgissent devant nous, comme celui des pensées et des émotions passagères et flottantes qui, de temps en temps, traversent notre conscience. Nous sommes enfants du vent ou, pour employer une expression moins pittoresque, nous sommes des pailles emportées ça et là par les vents changeants de notre existence. Nous vivons "en bas" et c'est principalement parce que nous ignorons qu'il y a un "en haut".

Mais la Théosophie attache une extrême importance au second et montre que l' "en haut" attend simplement l'occasion, si souvent refusée par le premier, de participer à la vie d'en bas et de se montrer son plus précieux conseiller; bien plus — une force dont on reconnaît bientôt les jugements quasi-infaillibles. En fait, dit en haut, un jour viendra où en bas dira: "Je ne comprend pas comment j'ai pu si longtemps me passer de cet en haut auquel je me suis, avec reconnaissance, associé ". [Page 115]

La volonté, voilà l'en haut,non point ce qu'à tort on appelle volonté; celle-ci n'est souvent qu'une impulsion aussi variable que les images du kaléidoscope. J'entends la volonté propre de l'étincelle vitale dont nous suivons le pèlerinage, allant du stade de la flamme à celui du feu, dans le jeu réciproque de l'individualité et de son entourage.

Il faut, pourrions-nous même suggérer, non seulement que l'intellect et les émotions doivent prendre une décision, mais qu'il en soit de même pour la volonté. Seulement celle-ci a pris sa décision depuis un temps immémorial et, si l'intellect et les émotions doivent en faire autant, c'est pour livrer à la détermination de la volonté les domaines de l'intellect et des émotions dont la population est si turbulente dans les premiers stades de l'évolution. L'intellect doit se décider à agir en maître et servir de miroir à la royauté intérieure de la volonté. Les émotions, de même, doivent gouverner et servir de miroir à la royauté interne de la volonté. Alors seulement, quand l'intellect général et les émotions générales auront soumis, pour leur seigneur, leurs territoires respectifs, fera-t-il, volonté souveraine, son entrée triomphale dans ses nouveaux états.

Une décision doit-elle être prise; l'intellect et les émotions doivent-ils prendre un parti ; il est extrêmement désirable que l'on cherche à [Page 116] connaître les désirs de la volonté ou Moi supérieur.

La consultation pourrait être formulée dans la question: "Que devrais-je faire?" Mais ce genre de question donne à la référence un caractère d'irréalité; de plus, elle semble admettre l'existence d'un conflit entre deux possibilités de décision: ce que je devrais faire et ce que je voudrais faire, et il paraît souvent cruel de faire céder à l'ennuyeux et peu sympathique "devoir" la persuasive et flatteuse préférence .

Plus exactement il faudrait demander: " Quel est mon véritable désir? Que l'intellect et les émotions soient vos conseillers et même, si vous voulez, des conseillers exigeants, mais ils doivent connaître leur place et n'en pas sortir. Donnez la parole au Moi supérieur. Donnez à la volonté l'occasion de s'affirmer.

Au fond, que désire votre Moi réel? Il veut (point de différenciation sexuelle dans ce domaine plus vaste) étudier les frontières de sa conscience, jusqu'aux dernières limites de l'intellect, des émotions et du corps, afin de pouvoir, aussi tôt que possible, dans sa vie, atteindre la plénitude de ses diverses royautés. Il sait que ces mondes doivent être conquis et leurs richesses recueillies pour son usage. Il sait que ces agents extérieurs doivent prendre leur temps et ainsi ne rien manquer; qu'ils doivent parcourir la gamme des expériences fondamentales mais pas, naturellement, dans les moindres détails.[Page 117] C'est avec reconnaissance qu'après la moisson il verra les expériences recueillies dans son trésor.

Il ne veut pas ici d'agents timorés, ce qui les empêcherait de travailler utilement pour lui.Il les veut sans haine, colère ou irritabilité. Il entend que ses agents soient enthousiastes, car la nonchalance et l'indifférence rendraient vaine leur action. Il veut que ses agents soient honorables et chevaleresques, car la moindre absence d'honneur et de révérence rendrait infructueux leur travail, du moins celui qui lui est dû. Il veut que, chez ses agents, débordent la bienveillance et la serviabilité envers tous, sans exception, car si leur bonté dépendait de leur humeur et s'ils n'étaient serviables que dans la mesure où ils comptent en profiter, ils ne pourraient fournir un travail efficace.

Il lui faut des agents ni distants, ni fiers. Tant qu'ils se croiraient supérieurs aux autres agents ls ne pourraient bien travailler pour lui. Il les veut pleins de grâce et de dignité, de charme et de raffinement, sans l'ombre de grossièreté, de vulgarité ou de laideur; autrement, ils ne pourraient le servir utilement.

Comme vous le voyez, il exige beaucoup, mais rien que de raisonnable. Il demande simplement ce qu'il sait être essentiel à son propre bonheur, celui de ses agents, au bonheur tous.

Nous ne pouvons, bien entendu, lui donner immédiatement tout ce qu'il exige, mais vaut [Page 118] la peine de savoir ce qu'il demande, afin qu'en formant une résolution nous puissions faire en sorte qu'elle s'accorde, dans la mesure du possible, avec ses besoins. Or ceux-ci, à vrai dire, sont les besoins mêmes de l'intellect, des émotions et du corps physique. Ah ! si ces gens pouvaient le comprendre! Tôt ou tard il obtiendra ce qu'il faut, mais, en attendant, point de bonheur pour lui, ni pour nous, ni pour la vie du monde dans aucun de ses domaines.

C'est là une raison pour nous souvenir de faire appel à la volonté afin qu'elle nous assiste dans notre décision. Car, dans votre famille des "Vous", il est seul à connaître bien clairement ses besoins d'aujourd'hui et de toujours. Le reste de la famille veut maintenant une chose et, plus tard, en voudra une autre, et ses variations sont inséparables de ses nombreux besoins. Mais la volonté, le Moi supérieur, connaît avec une absolue certitude ses propres besoins; ses appels sont invariables; jamais il ne se lasse de demander sans obtenir et finalement il aura gain de cause, car l'intellect, les émotions et le corps reconnaîtront alors qu'il est le plus sage.

Avant tout, il exige la vérité; elle est l'âme de ses intentions. Il ne se contente pas de ce qu'ici-bas vous prenez avec une absolue certitude pour la vérité: ce n'est là, il le sait, qu'un fragment de la vérité et encore probablement un assez vague fragment. [Page 119]

Peut-être vos principes religieux, vos observances cérémonielles, un livre, une série d'articles représentent-ils à vos yeux la vérité pure. C'est possible pour vous, ici-bas, à votre degré d'évolution, mais il connaît leur pauvreté en comparaison de la vérité qu'il lui faut. Aussi, malgré toute l'insistance avec laquelle d'éminentes personnalités ou des textes fort anciens affirment que telles ou telles notions représentent la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, il ne faut pas trop s'attacher à elles car le Moi supérieur ne se tiendra pas pour satisfait avant que vous ne les ayez modifiées au point de les rendre à peu près méconnaissables.

Ayant cessé d'appartenir à une église, d'en pratiquer les observances cérémonielles, de souscrire aux dogmes de la religion qui fut la vôtre, vous supposez peut-être qu'échappé de prison vous respirez le grand air de la liberté.

Vous pouvez déclarer fièrement que, ayant abandonné une bible, déserté les cérémonies et rejeté les formes, vous vous êtes par cela même rapproché de la vérité. Vous avez trouvé sans doute une autorité suivant laquelle de pareils abandons ressemblent à une libération.

Tâchez de vous en souvenir: la volonté est cynique (puisse le mot nous être pardonné) en ce qui concerne les innombrables déclarations que telle ou telle idée exprime seule la liberté et la vérité et qu'enfin telle ou telle personne [Page 120] est parvenue à savoir qu'elle avait touché au vrai. En ce monde, que de gens ne cessent d'assurer que la vérité se trouve là où vous n'êtes pas, ou dans ce que vous ne possédez pas ! Leur insistance a pour seule base le fait que ce qu'ils sont, ou ce qu'ils possèdent, se trouve pour l'instant représenter pour eux la vérité. Notre vanité est si extraordinaire que nous attachons beaucoup trop de prix à nos propres possessions et bien trop peu aux possessions des autres; celles-ci ne nous conviennent pas, sans doute, mais peuvent leur convenir parfaitement.

Nous ne pouvons mieux faire que de laisser là, de temps en temps, livres, autorités, personnalités et toutes opinions extérieures, pour nous retirer dans le Moi supérieur, la volonté, ce "Moi" ultime que nous atteignons dans nos moments de plus haute exaltation. Prenons l'habitude de communier avec nous-mêmes, à nos plus hautes altitudes, loin de l'intellect, loin des émotions, loin des personnes et des livres, loin des collines, et de nous élever, quand ce ne serait qu'un instant, aux Everest de notre être éternel.

Alors nous saurons la volonté du "Vous" ou "Moi" véritable, en ce qui concerne un choix quelconque, même trivial, qui se présente à nous et attend le jugement de notre suprême Cour d'appel. Bientôt nous nous familiariserons avec la procédure invariablement suivie par ce [Page 121] tribunal. Devons-nous faire, ou dire, être, ceci cela? Pour satisfaire cette Cour, notre décision doit présenter certaines qualités dont nous venons de citer quelques-unes: le raffinement, la dignité, charme, bonté, courage, l'honneur, l'efficience. Une seule de ces qualités fait-elle défaut, tout choix reste, en fin compte, inacceptable aux yeux du tribunal.

L'intellect peut se contenter de moins; les émotions aussi. Ils peuvent se contenter de beaucoup, beaucoup moins, souvent même de ce qui est la négation des qualités en question. Le jugement et la conscience peuvent être fort au-dessus de ce qu'exige le tribunal. Mais la volonté sait. En se référant sans cesse à elle, jugement, conscience, intellect, émotions s'exalteront et un temps viendra où tous ne feront plus, à jamais, qu avec elle.

La volonté sait. Nous croyons savoir et souvent nous en sommes persuadés. Quand, à la fin, nous saurons que nous sommes ignorants, nous serons vainqueurs car nous commencerons alors à vraiment savoir.

Mais, dira-t-on, il est ridicule de faire tant d'histoires quand la décision à prendre est sans importance. Or en fait rien absolument, dans la vie, n'est trivial. Nous imaginons que certaines choses importent très peu, d'autres point du tout. C'est là une des causes engendrant les difficultés dans lesquelles nous nous trouvons [Page 122] continuellement placés. S'agit-il de se décider sur un point apparemment insignifiant; nous le prenons à la légère, comme si notre choix importait peu. Alors, les effets ayant suivi notre décision, nous nous trouvons pris dans des conditions et dans des circonstances que nous n'aurions jamais supposé pouvoir naître de commencements aussi minimes et aussi triviaux. Or dans la vie rien de trivial. En toute chose couve une puissance capable de créer une conflagration. Un mot fortuit, une action minime, un geste fortuit, une attitude prise tout à fait inconsciemment, une décision non réfléchie, peuvent très bien déterminer une série de conséquences accompagnées d'effets énormes.

En réalité, au point de vue théosophique, la force même la plus petite en apparence est le premier ruissellement qui annonce un torrent dévastateur.

Or la volonté seule est vraiment capable de diriger ces énergies virtuelles. L'intellect a, bien entendu, sa valeur; de même les émotions, mais leur développement est incomplet. La volonté (le moi supérieur) les a députés, reflets d'elle-même, pour étendre son empire jusqu'aux dernières limites de la vie manifestée. Mais ils mettent longtemps à choisir, à désirer, à accepter, à rejeter, avant de devenir capables de donner à la volonté exactement ce qu'elle veut, Par suite vous n'êtes jamais certain de pouvoir,[Page 123] à un moment donné, vous en rapporter à l'intellect pour le meilleur jugement, aux émotions pour le meilleur désir. Consultez ces deux messagers mais demandez à la volonté la solution finale du problème.

Souvent, direz-vous, le temps manque pour la réflexion qu'exige nécessairement une procédure semblable.Il faut parfois se décider vivement, sans quoi l'occasion est perdue. Mais consulter la volonté ne prend aucun temps, moins en fait qu'il n'en faut pour consulter l'intellect et les émotions qui si fréquemment (vous le savez sans doute) gaspillent les jours, étant instables et flottants.

Si vous n'avez pas acquis l'habitude de consulter la volonté, en vous demandant: "Quel est réellement mon but?" Cette manière de procéder vous semblera peut-être plus difficile et moins directe que celle de questionner l'intellect et les émotions. Mais si tout d'abord il vous faut pour cela un peu plus de temps, plus vos consultations seront fréquentes et plus il sera bref), ce temps représente un investissement de premier ordre, étant donné que votre décision sera probablement beaucoup plus sage et vous apportera beaucoup plus de bonheur et de paix durables.

Bien entendu, l'intellect et les émotions peuvent vous dire qu'en les écoutant vous obtiendrez plus vite satisfaction et qu'un bon [Page 124] " tiens" vaut mieux que deux " tu l'auras". Mais la volonté répond, si on le lui permet, que l'oiseau capturé ne restera guère dans la main et probablement s'envolera. D'autre part, les oiseaux libres feront sans doute leurs nids, multiplieront le peuple ailé et augmenteront ainsi votre félicité. Le bonheur que l'on tient dans la main est presque toujours un bonheur passager. Il est à vous aujourd'hui; il disparaîtra demain, mais le bonheur en liberté a bien plus de chance d'être permanent. L'amie, c'est la liberté, non point la main.

Le bonheur que l'on tient peut fort bien avoir moins de valeur, même qu'un seul bonheur goûté de loin.

C'est pourquoi, toutes les fois que vous avez à prendre une décision, essayez la manière théosophique, celle de laisser décider votre volonté, déjà beaucoup plus résolue et infiniment plus clairvoyante que l'intellect et les émotions.

Lancez un appel et vous recevrez probablement une réponse immédiate. La volonté aime à être consultée, car pour elle cette expérience n'est que trop rare. Vous me direz: "Mais ne dois-je pas employer mon jugement?" Oui, de toutes façons, mais le jugement n'est tout au plus que la Cour d'Appel; elle n'est pas la Chambre des Lords, ni le Conseil privé.

La Théosophie maintient qu'il y a en nous un principe plus précieux que le jugement ou [Page 125] la conscience. Rien, pouvons-nous supposer, n'a plus de valeur que ceux-ci mais — ne l'oubliez pas et c'est le point de vue théosophique — le jugement et la conscience représentent seulement le fruit de l'expérience acquise ici-bas. Ils indiquent dans quelle mesure nous avons poussé notre évolution ici-bas, dans le monde extérieur. Ils ont leur valeur propre et il faut assurément en faire un bon usage. Mais il y a encore le jugement supérieur et la conscience supérieure auxquels le jugement inférieur et ]a conscience inférieure cherchent à ressembler. Il y a le Dessein que jugement et conscience cherchent à exécuter.

Pourquoi ne pas consulter le plan aussi bien que les constructeurs? Si nous nous habituons à connaître le plan, c'est-à-dire la volonté, même dans les circonstances les plus triviales de la vie quotidienne, nous verrons notre jugement et notre conscience éclairés d'en haut et simultanément édifiés ici-bas. Mais il y a plus: nous constaterons aussi que nous commençons à moins vivre en termes de la vie inférieure, ceux de l'intellect, des émotions, du corps, et davantage de la volonté et d'une haute décision. Nous commencerons à vivre dans l'éternité plus que dans le temps, dans la vie plus que dans la mort.

Vous avez une décision à prendre; il s'agit d'une action triviale en apparence. Si vous en [Page 126] avez le désir employez-la pour aiguiser votre jugement et votre conscience. Mettons que ceux-ci prononcent le "Nihil obstat". Très bien. Maintenant faites appel à la conscience supérieure, celle de la volonté. Comment faire? Quelle est la procédure normale?

Cessez de penser à votre affaire; qu'elle ne vous touche plus. Laissez de côté jugement et conscience; ils ont dit leur mot. Maintenant le SILENCE doit régner, car dans le régner,car dans le silence seul peut s'entendre la voix volonté. volonté vit entourée de silences infiniment plus puissants que notre bruyante existence. Le mécanisme de la vie est incomparablement plus vibrant dans le domaine de la volonté que ne le sont ses contreparties dans les domaines de l'intellect et des émotions. Pourtant les vibrations dans les régions supérieures règnent dans le calme et le silence. Il faut à la volonté, pour parler et être entendue, ce calme et ce silence. La voix de la volonté est ce silence.

Vais-je mettre tel ou tel vêtement; manger ceci ou cela? Telle ou telle chose me sera-t-elle agréable? Que vais-je dire? Où vais-je aller? Que vais-je faire ? Vais-je me ranger à tel ou tel avis?

Autant de questions en apparence triviales. Les soumettre à la volonté serait, semble-t-il, faire beaucoup de bruit pour rien. Mais, comme [Page 127] nous l'avons déjà dit, le mot rien est impropre; bruit l'est également. Consulter la volonté: tel est le parti le plus naturel, bien plus naturel, bien plus réel que celui de consulter exclusivement le jugement et la conscience. La volonté: voilà le vrai!

Mais il faut consulter la volonté en silence, avec calme, sérénité, sans prévention; dans ce silence où n'entrent ni crainte, ni ce que nous appelons désir, ni influence perturbatrice de l'équation personnelle inférieure, ni influence limitative du temps; dans ce silence qui exalte le jugement et la conscience de l'expérience et du temps, si bien qu'ils deviennent le jugement et la conscience du grand Dessein qui jadis nous fit connaître le triomphe et la victoire et nous réserve l'un et l'autre à tout jamais.

La décision peut être en conflit avec le jugement des tribunaux inférieurs et comme en général nous nous reposions uniquement sur leurs décisions, sauf à de rares intervalles, nous pouvons ne pas être convaincus que c'est bien le tribunal suprême dont nous entendons le jugement quand soudainement nous percevons ce qui ressemble à un éclair dans le ciel bleu.

Si nous parvenons à faire une pause avant de nous conformer à la décision, nous constaterons que plus le temps passe et plus le jugement du tribunal supérieur devient insistant, plus sa sagesse devient évidente. Plus [Page 128] nous méditons sur l'éclair qui semble nous avoir frappé (nous évitons expressément le mot "réflexion"), la pensée faisant naître si souvent la confusion et l'obscurité, plus, si c'est bien un éclair de la réalité, grandit notre conviction qu'il dit vrai. Si, d'autre part, l'éclair a une autre origine, sa valeur apparente vacillera, présentera des hauts et des bas; si bien que nous ne saurons plus où nous en sommes. Le jugement inférieur et la conscience produisent souvent cet effet, mais un véritable éclair de la volonté: jamais!

Si nous n'avons pas le temps d'attendre, l'intensité et l'éclat vous serviront d'indices. Si vous avez l'impression d'un éclair dans le ciel bleu, il convient de vous conformer au message. Autrement nous pourrions nous croire forcés d'accepter l'avis du jugement inférieur et de la conscience, mais en veillant dans la mesure du possible à ce qu'ils ne soient point, pour employer la phrase expressive prononcée par un juge à une époque ancienne de l'histoire d'Angleterre, "la conscience d'un sot".

En principe, du moins, ayons coutume de consulter la volonté dans les choix les plus inférieurs, et de hâter ainsi le moment, qui viendra sûrement, où dans son royaume la volonté exercera une souveraineté absolue et où l'intellect et les émotions seront ses parfaits agents. [Page 129]



CHAPITRE 9

VOUS ET L'AMOUR

Théosophiquement parlant, l'amour est la puissance ou qualité la plus merveilleuse du monde. De toutes les puissances, de toutes les qualité, l'amour est la plus grande.

L'amour est, en fait, le plus pur reflet, à la fois de l'unité et de l'énergie créatrice de la vie, de Dieu, de la nature. L'amour représente Le savoir le plus certain que puisse jamais posséder aucune individualité appartenant à un règne naturel quelconque, sur tout ce qu'est en réalité la vie, sur tout ce qu'elle peut être, sur tout ce qu'elle sera.

L'amour est la grande expérience, la transcendance mystique du moins, le séjour mystique sur les cimes olympiennes, la splendide fusion du temps et de l'éternité dont le temps est issu.

L'amour crée le monde, le soutient, le régénère. L'amour est le commencement, la voie et la fin de la croissance.

L'amour est au coeur de toutes choses; il les amène à leur parfait développement; il brille [Page 130] de plus en plus en elles et par elles. Rien dont l'amour soit absent, quelles que soient la laideur ou la dégradation apparentes. Rien que ne glorifie l'amour. L'amour est la chaîne d'or qui unit toutes choses. Personne, rien qui ignore l'amour ou en soit privé, ne fût-ce que l'amour que lui témoigne la vie. D'être humain à être humain, de l'homme à l'animal, de l'homme à la fleur, à l'arbre, à la plante ou à la terre, d'un être à un autre l'amour peut tomber mais l'amour qui porte la vie à tous ne faiblit jamais. Car pour la vie l'amour ne connaît pas d'exclusions; il est constant envers toutes choses et sa tendresse est présente là même où les yeux mortels ne perçoivent pas d'amour.

L'amour est la loi et son accomplissement. L'amour est la justice. L'amour est l'ami universel et réconforte chacun dans la mesure de ses besoins.

L'amour est le réel dans l'irréel, la lumière dans l'obscurité, la vie dans cette ombre de vie que nous appelons la mort.

L'amour est la vie, le bonheur, la paix, la confiance, l'endurance, la camaraderie, l'immortalité.

Tel est l'amour comme le comprend la Théosophie. Telle est la nature de votre amour, fût-il faible, indigent, égoïste, étroit. Cet amour peut être passionné, exigeant, agressif, intéressé. Il peut naître et disparaître, voleter d'un objet à [Page 131] un  autre,  d'une  personne  à  une  autre,  d'un désir à un autre; il peut être grossier.

Mais dans toutes ces scories vulgaires, ignobles, sordides, laides, grossières, un diamant jette ses feux et, malgré sa petitesse, rayonne de beauté; ses promesses sont infinies. Ce diamant c'est le dessein sublime et l'éternelle signification de la vie. Point de circonstance extérieure, d'ignorance, de négligence ou de vulgarité humaines qui puissent ternir ce diamant de l'amour, bien qu'elles puissent en voiler l'éclat.

Chacun de nous a fait quelque part ou de quelque façon l'expérience de l'amour. Infinies en sont les permutations et les combinaisons. Il relie d'innombrables objets. Il vit là où nous croyons souvent que règne seule la mort.

Évoquez votre passé: vous trouverez l'amour manifesté en mille circonstances: amour pour vos proches, pour tels objets précieux à l'enfance, tel petit camarade votre contemporain, pour telle occupation préférée, pour un jeu, pour un instructeur. Vous le trouverez dans le culte des héros avec ses objets changeants, dans ces délicieuses camaraderies entre garçons et filles, amitiés qui se forment et se dénouent, sans permanence mais qui sont, tant qu'elles durent, vraiment éternelles; dans l'adoration que vous avez pu éprouver, dans votre jeunesse, pour une personne beaucoup plus âgée que vous [Page 132] mais qui s'est trouvée capable de faire naître en vous la flamme; dans l'éveil de votre goût pour les causes et les entreprises aventureuses, et même de vos préférences en ce qui concerne le vêtement et la parure.

Alors vient l'heure des grandes passions. Elles aussi naissent et s'évanouissent, impermanentes, mais tant qu'elles durent, sont interminables. Le culte des héros, un sentiment plus profond se manifestera, lui aussi: admiration pour un maître, un professeur, un athlète hors de pair, une étoile de cinéma, un acteur ou une actrice. Peut-être un enthousiasme ardent pour une cause désespérée, pour une croisade contre une injustice ou pour un tort passionnément haïs. Peut-être encore un attachement à la profession dont vous vivez, à quelque sport, à certains délassements.

Plus tard c'est le mariage, la conception des enfants et leur naissance. Vous les gardez et les dirigez dans leur jeunesse; fiers d'eux, vous les surveillez quand ils commencent à suivre avec assurance le sentier de la vie. Et puis vient la joie teintée de mélancolie quand vous les perdez, au jour où ils trouvent et prennent le même chemin que tous les autres ont découvert et pris avant eux. Enfin c'est l'attachement aux souvenirs; il vient s'ajouter à l'amour qui [Page 133] nécessairement doit se modifier, sans pourtant décroître, comme se modifient ces objets chéris.

A tout cela doit, en son temps normal, succéder l'amour de l'avenir et même (est-ce exagérer?) celui de la mort, en laquelle on reconnaît enfin non pas un démon qui nous inflige séparations et pertes, mais l'ange d'une vie élargie. L'ignorance interdit à la plupart des hommes un amour pareil et c'est pourtant l'une des plus magnifiques manifestations de l'amour et qui un jour nous comblera de joie. Oui, c'est un amour puissant que celui d'un glorieux avenir, que l'ardeur de son attente, que l'impatience de voir arriver le temps où il n'y aura plus de séparations, même apparentes, où auront été apprises les leçons du règne humain, où avec vos proches et ceux qui vous sont chers vous avancerez, tous ensemble, unis par une camaraderie inaltérable et une joie toujours croissante. Cet amour-là, vous devez aussi l'éprouver.

Exaltons encore cet admirable signe de ce qui fait la gloire de la vie, cet insondable mystère, ce sacrement: la naissance de l'amour.

Non, rien n'est plus merveilleux que de s'éprendre (mieux vaudrait dire s'élever à l'amour), même si chaque attachement doit avoir une fin. Tant qu'il dure c'est la perfection et jamais nous n'éprouvâmes rien de pareil. Tant que subsiste l'amour il nous soulève du temps dans l'éternité, de nos petites [Page 134] personnalités dans une infinité presque incroyable et, à coup sûr, indescriptible; il est la Divinité descendue sur la terre; il est la terre élevée jusqu'au ciel. Peu importe s'il ne dure qu'une heure, un mois, une année, suivi de désespoir, de dévastation, de désillusion, d'obscurité. Tant que dure l'amour il est éternel et cela suffit.

Que dire du sexe —sujet dont nous avons si peur que nous le déclarons redoutable et tabou afin de justifier notre crainte?

Qu'est-ce que l'amour, ou le sexe, ou même la sexualité (nous donnons à ce mot le sens généralement accepté), sinon l'instinct, dans l'Unique, de la préservation et, dans l'individu celui de ressembler davantage à la vie qui ne cesse de créer et de se reproduire? Qu'y a-t-il de plus naturel et de plus nécessaire que le sexe?

En soi, rien de mauvais dans le sexe ou dans la sexualité, mais souvent leur expression dans ces mondes inférieurs laisse gravement à désirer. Nous voulons parler de l'égoïsme: c'est le mal que nous commettons trop souvent au nom de l'amour, au nom du sexe. La sexualité, dont nul n'a à rougir, devient un objet de honte parce qu'elle est égoïste et parfois cruelle.

Plus purs l'amour, le sexe, la sexualité, plus ils donnent, plus ils sauvegardent et protègent, et moins ils exigent de réciprocité, moins ils sont indifférents à leurs fruits. Quand, aimant [Page 135] pour notre petite satisfaction personnelle, nous commettons un acte sexuel pour satisfaire un désir momentané, puis rejetons, n'en ayant plus besoin, le principe qui nous a été commode, alors en vérité les scories enlaidissent l'amour et sur le diamant nous verrons la fange. L'acte d'aimer, sexuellement ou d'autre façon, est un des plus hauts sacrements de la vie; il la sanctifie afin qu'elle parvienne plus vite à l'unité. La puberté est un sacrement. Devenir pleinement citoyen de la patrie est un sacrement. Embrasser une carrière est un sacrement. Le mariage est un sacrement. La génération est un sacrement. Mourir est un sacrement. Il y a encore d'autres grands sacrements conférés par l es religions de ce monde; mais quel sacrement plus auguste que celui de s'éprendre et d'en recueillir les fruits; que d'ouvrir la vie mesquine à une conscience élargie, c'est-à-dire à l'amour, dans le sens le plus vrai et dans sa réalité la plus profonde?

La vie ne nous offre-t-elle pas son plus merveilleux mystère : l'Un devenant multiple puis, de cette multiplicité, deux s'unissant afin que de nouveau l'Un puisse devenir multiple.

La tragédie, de nos jours, c'est que l'amour est devenu banal, sans importance, une transaction commerciale, un échange où rien ne se donne sans retour, une petite satisfaction que l'on peut bien s'accorder à l'occasion, une [Page 136] affaire dont on ricane, dont on fait lourdement mystère, qui fait plaisir comme font une cigarette, tel aliment, telle sensation journalière.

La tragédie, dans la vie moderne, c'est que nous sommes assez lâches pour être esclaves de nos désirs et pour nous dérober bassement à leurs effets naturels. Point de mot ne condamne davantage notre manière de vivre que le mot anticonceptionnel. L'idée qu'il comporte est, souvent et à très juste titre, abhorré. Mais en ces jours de demi sauvagerie il faut aux faibles une certaine protection contre les cruelles et insouciantes passions des forts. Jamais l'amour ne devrait être ainsi avili et dégradé. Il l'est pourtant. Il faut des armes pour combattre cette ignominie, tout comme nous avons besoin d'une police qui protège les bons citoyens contre les criminels.

La tragédie de la vie moderne c'est que l'amour conjugal, cette apothéose, est dégradé: ce n'est plus qu'une simple affaire laissée au hasard, union sans importance que nous pouvons accomplir ou refuser d'un coeur léger. Le mariage est peut-être l'acte le plus saint auquel puisse participer un individu. C'est une dédicace et une consécration solennelles, suivies d'une création divine que seule rend possible l'intervention du Coeur de la vie Lui-même. L'amour invoque. Le mariage prépare le chemin. La vie descend. Par le mariage nous [Page 137] entrons dans le lieu très saint de la vie. Là, dans un sentiment de respect infini, nous devrions trouver un bonheur abondant. Or la civilisation nous a conduit à ce point que, pour la plupart d'entre nous, le mariage ne présente guère de signification, ou même aucune. On y donne libre cours à ce qui est, en somme, l'immortalité sous sa forme la plus certaine: pas de maîtrise de soi, pas d'honneur, pas de dignité. Le divorce est si facile! Il le faut bien, le mariage étant plus facile encore. Oserons-nous condamner le divorce quand, par nous, le mariage n'est pas honoré?

Le sacrement du mariage peut sans doute exister en dehors des formes conventionnelles, cérémoniales et religieuses. Il n'est pas nécessaire de participer à une cérémonie pour être véritablement solennellement mariés. Mais le caractère profondément sacré du mariage ne devrait pas moins se trouver noblement réfléchi, reconnu, figuré, dans une observance extérieure où s'affirment notre respect, notre volonté de vivre honorablement dans l'état nouveau qui nous est accordé. Un mariage, le mariage civil! Le Sublime tombe au ridicule... on pourrait dire au blasphématoire. Comment espérer le bien-être pour l'humanité alors que nous traînons dans le ruisseau les dons de la vie les plus précieux.

Dans d'autres départements de l'existence [Page 138] nous jugeons souvent nécessaires une reconstruction, une réadaptation nouvelle. Cependant nulle part ne se voit plus de dépression et de misère que dans le domaine de l'amour. Si, en amour, le monde partait sur des données nouvelles, si nos méthodes éducatives s'occupaient sérieusement d'enseigner à la jeunesse le véritable art d'aimer, les autres activités de l'existence seraient vite délivrées de leur dépression. Si nos éducateurs éveillaient, avant tout, l'esprit de service, l'amour reprendrait bientôt sa place légitime dans la vie des deux sexes. Mais l'éducation a perdu ou point trouvé encore son âme, et cette absence d'âme se reflète dans la laideur des formes où le bel amour est prisonnier.

Ne redoutons pas l'amour, mais plaçons-le dans un sanctuaire. Là nous lui rendrons un culte.

Ne craignons pas de nous attacher et de nous détacher, mais que notre attachement soit respectueux, notre détachement reconnaissant et honorable.

Surtout chérissons les fruits de l'amour, car ils pourraient succéder à des actes prouvant, par leurs conséquences, notre réelle divinité, ne fût-elle même que virtuelle. C'est la Divinité en nous qui nous rend capables d'accomplir ce qu'il y a ici-bas de plus merveilleux. Il ne faut pas craindre notre divinité, bien moins [Page 139] encore la fuir et bassement l'abandonner. Et souvenons-nous toujours que la femme est le sanctuaire de ce qui représente, en tout règne naturel, l'événement suprême de l'existence. Son rôle est la protection de toutes les vies, dans leurs naissances successives et dans leur pèlerinage. Elle éveille aussi dans l'homme ces nobles qualités qu'il a de son côté, pour mission et pour objet de manifester dans leur royale splendeur.

Que les femmes soient traitées comme souvent elles le sont en ce monde ignorant; qu'elles-mêmes oublient souvent leur féminité au point d'en prostituer les gloires à la recherche de la laideur; que les hommes prostituent leur inestimable esprit chevaleresque à une cruauté, à des horreurs bien pires que les plus affreux crimes commis en temps d'inquisition et de persécution: tout cela prouve que nous sommes encore infiniment éloignés, même d'un genre de vie raisonnablement civilisé, et tout aussi éloignés comprendre la vraie nature l'amour.

Cependant l'amour habite nos coeurs et y règne comme il peut. Sans être bien puissant n'est jamais tout à fait détrôné. D'où notre certitude pour l'avenir, au milieu des ténèbres actuelles.

La haine rôde souvent aux alentours. Souvent la cruauté ne semble pas rencontrer [Page 140] d'opposition. L'égoïsme paraît constituer dans la vie la règle la plus obéie. L'oppression des faibles par les forts semble ne devoir jamais cesser. La laideur porte haut la tête et ses regards tombent, avec mépris, sur la beauté. La guerre menace constamment. L'injustice a libre cours. La discorde est prospère.

Pourtant l'amour n'est pas vaincu, car il est invincible. Tout le reste passera, l'amour jamais.[Page 141]

CHAPITRE 10

VOUS   ET   LA   MORT

Quelles merveilles que la mort

La mort et le sommeil son frère.

Quand nous abordons le sujet de la mort, la Théosophie par toutes ses lumières nous est extraordinairement utile.

Dans l'opinion générale la mort est l'ennemi public no. 1, bien que, rarement, on admette que sa véritable nature est la délivrance.   La plupart des gens redoutent la mort, non qu'ils la connaissent à fond, mais parce qu'en réalité ils ne possèdent à son égard aucune notion. Mourir paraît souvent douloureux, peut-être un martyre. Et quand la mort est complète, qu'est-ce qui la suit? L'anéantissement? La scission finale avec tout ce que nous aimons? Un vague état de conscience dont la nature spirituelle exacte est un mystère que ni la religion, ni la philosophie n'élucident à notre satisfaction?

En réalité la mort détermine un changement radical et, aux yeux de la plupart des hommes ici-bas, catastrophique. En vie nous savons où [Page 142] nous sommes. Mourants ou morts, nous nous sentons à la merci de forces inexorables et insensibles dont nous ne savons et ne pouvons rien savoir. Ces forces nous enlèvent à des conditions qui normalement nous procurent un certain sentiment de sécurité; elles nous mettent en présence d'un inconnu dont aucune description, en religion, en philosophie, en spiritisme, ne peut inspirer de conviction générale. Et toujours la possibilité qu'il n'y ait rien à décrire. Il se peut, pour une raison insondable, que la vie se résume en la vie présente, sans passé ni avenir.

La Théosophie jette une vive lumière sur cet urgent problème; elle montre que la mort est, non point une ennemie, mais une amie.

Quelle que soit son action apparente, elle ne nous enlève rien qui soit or, seulement ce qui est scories. Toutes nos idées à son sujet résultent de notre ignorance. Notre deuil, notre chagrin, notre consternation de voir disparaître quelqu'un à la fleur de l'âge; notre révolte quand un petit enfant "qui avait en perspective tout ce que la vie peut offrir" est enlevé peut-être au milieu le plus tendre, nos orthodoxies exprimées dans les mots "perte irréparable", "coup accablant", "cruelle séparation", ne représentent que mauvaises herbes là où devrait fleurir le savoir.

La mort délivre. La mort nous fait [Page 143] progresser. La mort est la porte s'ouvrant sur une vie nouvelle et plus large, après un temps de repos et de bonheur.

Le mort ne brise pas d'amitiés, ne dissout pas de camaraderies, ne rompt pas de liens, ne frustre aucun dessein. Si nous avons des amis, la mort aide à consumer tout ce qui est inférieur à notre amitié, tout ce qui est passager, et rapproche le moment où la séparation devient impossible. La mort nous aide à vaincre la mort.

S'agit-il d'êtres qui nous tiennent de plus près que des amis, la mort contribue à cimenter pour toujours, dans sa puissance et sa pureté complètes, le lien qui nous est si cher.

Si, d'autre part, nous nous sentons éloignés de certains par une antipathie plus ou moins vive, la mort s'attribue le rôle d'un grand alchimiste et nous aide à rétablir si bien la situation que, peu à peu, l'antipathie se change en compréhension et en bienveillance, enfin en amitié, sinon davantage.

La mort apporte toujours un gain; toujours elle donne et ses dons sont des beautés, littéralement "des joies éternelles". Il y a bien un point sur lequel nous pourrions avec révérence critiquer la mort — avec révérence car elle est la grande bienfaitrice. Il faut nous attendre à ne plus retrouver ni la forme que nous avons aimée, ni la proximité physique qui fut pour [Page 144] nous une source de joie continuelle. A coup sûr aucune religion, aucune philosophie, pas même la Théosophie, ne peut absolument, tout au moins à notre présent stade d'évolution, oblitérer le sentiment d'un vide douloureux, quand avec le corps physique disparaît tout ce qu'il a représenté pour nous pendant de longues années camaraderie. Nous restons sur la terre et automatiquement mettons en jeu des actions dont attendons des réalités, étant incapables, pendant un certain temps, de comprendre que la réponse à nos appels ne peut avoir un caractère physique.

Claire est la réponse de la mort. Elle nous dit: "Je le reconnais: vous pouvez vous croire à plaindre quand disparaît une forme aimée. Je regrette un peu pour vous d'être obligée, l'avantage même de l'individu que vous aimez si tendrement, de l'aider à se débarrasser d'une forme qui nuit à son développement. Mais laissez-moi vous assurer que je suis venue à lui pour son bien. Il faut donc tâcher d'être heureux pour lui, alors même que pour votre propre personne vous êtes attristé. Maintenant laissez-moi vous expliquer un peu le processus qui, je le sais, m'a valu tant d'impopularité et a fait si peur aux hommes."

II est vrai, naturellement, que l'enveloppe extérieure de votre ami, qu'il devait porter pour endurer les rigueurs du plan physique, n'existe [Page 145] plus. Mais votre ami n'a perdu que cela. Il est vivant, autant votre ami, aussi heureux que jamais. Que dis-je? Il est plus vivant, plus votre ami, plus heureux que jamais il ne fut. Et il voudrait vous faire comprendre que votre chagrin personnel constitue en réalité pour lui un surcroît de fardeau. Il se sent plus libre, plus près de vous que jamais. Sa joie et son espoir ne furent jamais plus grands; au point que l'on peut dire sans aucune exagération: II danse autour de vous, exalté par le sentiment d'une délivrance merveilleuse.

" Et vous? La dépression et la tristesse vous entourent de leurs nuages sombres. Vous êtes replié sur vous-même et vos nuages interceptent son soleil. Vous croyez que son départ (en fait ce n'en est pas un) pour vous est un coup dur. Lui, trouve votre mélancolie lui est pénible. Dites-vous, et votre ignorance en serait une excuse, que vous n'y pouvez rien? Il répond que vous pourriez essayer de réagir et que pour cela il est un moyen: chercher à découvrir ce qu'au fond est la mort."

L'ignorance ne se dissipe pas en un moment, mais plus notre savoir grandit, plus augmente notre bonheur. En fait c'est de la Théosophie dont nous avons besoin.

La mort, déclare la Théosophie, nous aide à quitter nos vêtements usés ou qui ne répondent plus à nos besoins, nous libère de leurs [Page 146] effets restrictifs et, par là, de toute douleur et de toute souffrance, renouvelle en nous le sentiment de puissance qui s'exprime si mal quand nous habitons le corps physique, nous aide à progresser vers un ciel où nous trouvons tous les éléments de bonheur véritable, où la vie devient béatitude et nous donne tous les espoirs. Et finalement la mort nous ramène sur la terre pour y semer et moissonner encore dans les champs du monde physique.

Le sommeil nous confère quelques-uns de ces avantages, car en dormant nous abandonnons aussi le corps que nous employons sur le plan physique, mais pour un temps seulement. Le lendemain matin, nous sommes de retour. Quand nous mourons nous revenons dans la vie prochaine. Point d'autre différence.

Comment, au cours de notre existence, nous préparer à la mort si bien que, lorsqu'elle nous atteindra, nous soyons capables d'en profiter pleinement et faire en sorte que sa venue soit, pour nos proches et nos êtres chéris, aussi peu cruelle que possible?

Certains lecteurs tiendront probablement cette question pour malsaine et déprimante. Ils diront que la mort est un sujet fort désagréable et qu'il y a tout avantage à y penser le moins possible.

Si la mort est un sujet désagréable, c'est que nous ne la considérons pas sous son vrai jour. [Page 147] II en est de même pour un sujet quelconque. Nous voyons dans la mort une destruction, un anéantissement, une ennemie personnelle, et notre jugement est d'autant plus sévère que, nous le savons bien, elle sera tôt ou tard plus forte que nous.

Un individu aux idées saines, possédant au sujet de la mort, cause de tant d'afflictions, un minimum de notions, nouera des amitiés avec la mort, la traitera en collègue et en auxiliaire et enfin, quand elle viendra, en secondera intelligemment l'action. Si, pendant des années, l'ignorant ne s'est pas évertué à élever contre la mort ce qu'il prend pour des barrières formidables, barrières qu'elle renverse aisément, la mort non seulement se montrera moins pénible, mais encore nous visitera en amie. Plus nous cherchons à repousser la mort, plus nous l'appelons à nous. Et la mort doit sourire en voyant nos frénétiques efforts pour demeurer vivants, quand si souvent elle aurait à nous offrir des conditions beaucoup plus avantageuses que celles offertes par la "vie", celle-ci n'étant que l'ombre d'une ombre.

A nous de tenir compte de la mort dans la façon d'organiser notre existence. Il faut, dans la vie, donner à la mort sa place légitime, car la mort est tout autant la vie que ce que nous appelons ainsi. Si on l'appelle "mort", c'est qu'elle est une vie d'un autre genre. [Page 148]

Un individu doué de la prévoyance nécessaire ferait bien, pourvu qu'il possédât en même temps assez de bon sens et un caractère exempt de morbidité, de se figurer parfois étendu sur un lit de malade et souffrant beaucoup. Bien portant aujourd'hui, il aura l'espoir de faire preuve, quand il sera malade, de patience, d'endurance, d'altruisme, de gratitude, de politesse, surtout envers les personnes qui s'occupent de lui et en général envers tous ceux qui, de temps à autre, lui rendent visite. S'il approche du moment où il aura besoin des services de sa servante, la mort, qui l'aidera à ôter son pardessus, il aura le désir de voir, sans aucune crainte, approcher cette assistante bénévole. Il voudra consoler ceux qui redoutent (pour eux-mêmes, notez-le bien) la séparation prochaine. Il exigera que son corps physique soit aussi discipliné que possible pendant tout ce déshabillage, afin de pouvoir avec aisance et facilité aller et venir, plus légèrement vêtu. Le temps viendra, bien entendu, où il devra quitter encore d'autres vêtements, mais pourquoi s'en préoccuper, du moment où le gros pardessus imposé par le temps assez inclément du plan physique lui est enlevé à son retour dans un climat plus tempéré.

Qu'il étudie cette affaire de la mort comme l'expose la Théosophie de si admirable et encourageante façon. Que pour cela il n'attende pas [Page 149] le moment où se présentera la mort. Qu'il en étudie la technique, car tôt ou tard il aura directement à l'observer. Cette préparation lui sera d'un secours immense au moment critique. Et quand on s'étonnera de lui voir considérer avec tant calme ce qui est en général si troublant, il répondra sans doute: "J'ai eu l'avantage de connaître déjà ce qui allait arriver. Prévenu, j'étais armé. Or je constate que tous les espoirs sont légitimes: tout est à gagner et RIEN ABSOLUMENT N'EST A PERDRE".

Voici, dirait la Théosophie, comment pourrait se traduire notre attitude générale. Nous sommes pourvus, avec un corps physique, de sentiments, d'émotions, d'intelligence et d'un certain degré de conscience supérieure. Voyageurs, nous arrivons pour nos affaires en un lieu donné. Ce lieu, c'est le monde où, pour le moment, nous vivons. Il faut en tirer le meilleur parti possible, comme aussi de toutes ses facilités, occasions ou désavantages. Seulement, nous avons soin de combiner un voyage qui, en aucune façon, ne se terminera là. Beaucoup de gens étudient un voyage, mais seulement pour le présent et pour l'avenir immédiat. Ils le font comme si la mort n'existait pas, ou bien c'est à elle que s'arrêtent leurs plans. Nous, au contraire, nous prenons nos mesures pour travailler et nous développer bien au delà de notre [Page 150] mort prochaine et de toutes les morts qui suivront celle-ci. Beaucoup de gens se contentent de garder leurs économies dans deux petits bas de laine, ceux du présent et de l'avenir immédiat. Nous, au contraire, nous les investissons dans la banque de la Vie qui ne connaît ni mort ni interruption. Nous faisons le meilleur usage possible de ce que nous sommes et de ce que nous avons. Mais nos dispositions sont telles que ce qui ne peut s'accomplir dans la vie actuelle nous occupe néanmoins dès aujourd'hui, afin qu'un jour nos rêves, nos visions, nos aspirations, nos idéaux puissent, étant vrais, devenir réels et actuels. La mort devient ainsi, non pas un obstacle, mais plutôt une auxiliaire.

Nous nous disons: "Eh bien! dans cette vie nous ferons ceci et cela. Nous allons essayer de remplir telle ou telle tâche. Mais, si nous ne pouvons réaliser tous les projets formés pour cette vie, nous en avons tout le temps. Nous irons aussi loin que possible. Alors viendra la mort et, grâce à elle, nous serons prêts à aller plus loin dans la vie prochaine. Nous avons échoué? Peu importe. Le temps dont nous disposons est limité: à nous d'en profiter le plus possible. Il n'y a pas lieu de regretter de n'avoir pu faire tout ce que nous espérions. Ce qui ne peut se faire dans l'existence actuelle [Page 151] pourra l'être dans celle de demain ou d'après-demain ou plus tard encore. Une vie n'est qu'un jour et les jours sont nombreux.

Tout sentiment d'impuissance et de désespoir s'évanouit. Pour l'étudiant en théosophie sachant mettre en pratique ses connaissances, point de découragement ni impression d'échec ou d'impuissance. "Ce que je ne puis faire aujourd'hui, je le ferai un autre jour. Comment me croirais-je capable de tout faire en une fois? Ce que l'on pourrait accomplir aussi vite et aussi facilement ne vaudrait guère la peine d'être entrepris."

C'est pourquoi le sage ne s'applique pas seulement à ce qu'il entend achever dans la vie présente; il entreprend aussi des tâches qui retiendront son attention pendant une succession d'existences. Il voudra par exemple devenir un grand musicien, un grand artiste, un grand savant, un grand philosophe, un grand homme d'état, un grand orateur, un grand écrivain, un grand instructeur religieux, un grand bienfaiteur de l'humanité, un grand soldat ou marin, un grand négociant. En ce qui concerne la vie présente, de semblables espoirs ne peuvent être que des rêves, mais s'il comprend la nature de la mort il commencera sans tarder à jeter les fondations qui lui permettront d'atteindre les cimes auxquelles il aspire. [Page 152] Certain de l'avenir, il sèmera tout de suite le grain; il en récoltera la moisson, dont il est heureux d'attendre le jour.

Que la vie serait différente si nos projets s'étendaient plus loin que la mort, dans la vie nouvelle et au delà!

Il est délicieux, comme le savent certains d'entre nous, de projeter ce que nous essaierons de faire dans notre vie prochaine et ce que nous sommes décidés à devenir; de considérer la mort comme une des bornes milliaires jalonnant notre route; de sentir que rien ne nous est impossible; de savoir que la mort, loin de clore définitivement la vie, a pour effet contraire son accélération.

Il est délicieux, comme le savent certains d'entre nous, de comprendre que les frustrations dont nous nous sentons prisonniers, nos malaises, nos infortunes, nos incapacités ne peuvent durer bien longtemps; que notre lassitude, surtout quand nous devenons vieux, disparaîtra sous l'action amicale de la mort; que celle-ci nous rajeunira et que nous aborderons la vie prochaine avec toute la joie de vivre qui marque, comme la plupart de nous le savent, les débuts de notre existence actuelle.

La mort peut venir, de temps en temps, nous priver de toutes les relations diverses que nous [Page 153] thésaurisons si passionnément et ainsi nous inspirer la révolte contre une apparente malédiction, mais en fait la mort vient simplement nous faire quitter des relations moins belles et moins éternelles qu'elles n'étaient destinées à être, et de les remplacer par d'autres unissant le même groupe de camarades, mais d'une qualité toujours plus voisine de la réalité, donc de la beauté.

C'est vraiment pour la mort un rôle ingrat que d'éveiller pareille hostilité, quand elle remplit une mission bienfaisante, sous l'affreux déguisement de fléau dont l'affuble notre ignorance.

Néanmoins, la mort demeure notre tendre amie, car elle est du nombre des plus grands et des plus vrais messagers de la vie éternelle. N'est-il pas temps que certains d'entre nous la connaissent et la voient sous son véritable jour?

En réalité, la mort a pour le Théosophe peu ou point de terreurs; aussi l'idée de s'y préparer quand il est en bonne santé lui semble-t-elle non seulement naturelle, mais encore prudente et prévoyante.

Ajoutons une ou deux observations. Voici la première. Le corps physique mène une existence particulière et indépendante, étrangère à l'individu; il résiste donc souvent à la mort alors même que l'individu, touché lui aussi par elle, y consent pleinement. Souvent un [Page 154] individu pour qui la mort n'a pas de terreur s'aperçoit qu'elle en a pour son corps et cherche à excuser celui-ci d'être à lui seul un élément de rouble. Les luttes et les angoisses qu'offrent parfois les lits de mort, et l'évidente répugnance du mourant sont bien souvent la preuve que le corps physique lui-même ne veut pas se dissoudre et c'est peut-être assez naturel, car effectivement il se désintègre. Ayant fait son temps, il cesse d'exister mais regrette que sa journée n'ait pas été plus longue.

L'individu, lui, est en général tout prêt à s'en aller, sachant que la mort n'a rien de terrible et qu'en réalité non seulement il passe d'une prison dans un jardin, mais encore ne perd pas une seule des joies éprouvées ici-bas, sauf les plaisirs sensuels qui n'ont rien à voir avec le vrai bonheur. Amitié, affection, camaraderie, toutes survivent à la mort, comme il s'en aperçoit si bien. En même temps il sympathise profondément, non sans impatience parfois, avec les personnes de son entourage privées de la perspective que lui ouvre la délivrance prochaine.

D'où l'importance, quand la discipline est plus facile, d'exiger que le corps soit un bon serviteur, son rôle normal, et non pas le dictateur qu'il est si souvent. Si la santé est bonne et surtout si elle laisse à désirer, il vaut la peine, par mesure de prévoyance, de maîtriser [Page 155] le corps, de lui refuser les satisfactions dont il est souvent si avide et de l'habituer ainsi à l'obéissance en un temps où l'individu est encore en mesure de l'imposer.

Aux approches de la mort il y aura ainsi plus de chances que le corps demeure soumis et ne se révolte pas quand faiblit notre contrôle. A elle seule, l'intention de l'individu, naguère le maître (toujours celle d'empêcher le corps d'agir à tort et à travers), suffira pour que celui-ci ne sorte pas de son rôle. Mais, si nous avons eu coutume de céder au corps, il fera une scène au seuil de la désintégration, d'autant plus que nous aurons vécu surtout en termes du corps physique et de ses désirs.

Ceci nous amène au deuxième point.

Le corps physique ayant cessé d'exister, nous n'avons plus le moyen de satisfaire les désirs qui intéressent plus spécialement le corps physique. Nous ne pouvons plus contenter les appétits qui, dans une certaine mesure, ne peuvent être en rien assouvis sans le corps physique. Nous ne pouvons plus subvenir à des exigences telles qu'aliments et boissons agréables, côté physique du plaisir sexuel, effets calmants d'une pipe, d'un cigare ou d'une cigarette, celle d'un stupéfiant, ni toute autre convoitise se rattachant au corps physique. Inévitablement il se produit dans ce qui reste de nous un sentiment vide pénible et [Page 156] nous luttons désespérément pour le combler, sans évidemment y parvenir, bien que, et ce cas n'est pas commun, le vampirisme puisse momentanément procurer une satisfaction illusoire destinée à être payée d'un prix terrible.

Il vaut la peine de faciliter immensément la vie d'outre-tombe en réduisant peu à peu l'aspect physique de l'existence, sans naturellement nuire en rien à la santé. Plus nous avançons en âge, plus il convient de renoncer aux habitudes dont la satisfaction exige le corps physique. Alors, quand viendra le temps de mourir, le corps se trouvant beaucoup plus affiné; nous ne serons plus suivis par toutes sortes de désirs dont nous serions esclaves et qui, littéralement, nous mettraient en enfer dans l'au-delà.

Quand des Théosophes conseillent ces préparations en vue de l'existence nouvelle qui suit la mort, on leur reproche parfois de condamner la joie parce qu'ils invitent à distinguer entre les plaisirs qui ne sont que des plaisirs et les plaisirs qui, tôt ou tard, se révéleront comme causes de souffrance. Bien entendu, si un individu déclare que l'avenir ne l'intéresse pas et qu'il tient à goûter ses "plaisirs" tant qu'il en sera capable, il en est parfaitement libre. Seulement, s'il est sage ainsi au point de vue de l'autre plan, il agit à coup sûr en insensé. [Page 157]

Les Théosophes, gens prudents, trouvent déraisonnable de vivre sans règle quand un peu de sagesse pourrait assurer à la vie entière beaucoup plus de bonheur que ne lui en procure la façon d'agir des gens moins prévoyants. Rien qui s'arrête à un plan quelconque ne saurait vraiment satisfaire. Tout à fait à part du corps physique, une vie où dominent les sentiments et les émotions nous donnera beaucoup de mal quand viendra le temps, pour le corps émotionnel, d'être abandonné comme le fut plus tôt le corps physique. Ici, de même, nous poursuivrons les désirs d'ordre émotionnel inférieur qui n'auront plus, pour les satisfaire, de corps émotionnel. De même encore, une vie gouvernée par l'intellect inférieur nous mettra en difficulté quand finalement nous dépouillerons ce corps-là pour aller au ciel, dans les régions supérieures du plan mental. L'orgueil et la froideur, dureté, l'étroitesse des pensées de toute sorte,l 'esprit séparatif, tout cela retiendra notre attention quand nous voudrions n'être plus distraits, étant impatients de nous réfugier dans les régions mentales supérieures, séjour des aspirations et des grands rêves.

Tous ces désirs devront prendre fin sur leurs plans respectifs et périr d'inanition avant que nous puissions aller plus avant. Par leur insistance et leur action rétrograde, ils ne peuvent que ralentir notre marche. [Page 158]

Sans tristesse et prévoyants, tenons compte de la mort avant qu'elle ne s'impose à notre attention. Cela nous est facile, si nous sommes étudiants en Théosophie.

Incidemment, occupons-nous de nos relations avec nos proches et nos êtres chéris. Leurs corps peuvent être précieux, et nous ne pouvons sans douleur les voir disparaître, mais leurs âmes, immortelles en chacun, devraient nous êtres plus précieuses encore. Et si, à travers le corps, nous pouvons percevoir l'âme éternelle et nous y associer bien plus étroitement qu'avec le corps, nous réduirons au minimum le déchirement de la perte physique. Ces proches, ces êtres chéris, nous verrons en eux des camarades anciens qui ont toujours voyagé avec nous et qui nous accompagneront encore jusqu'au jour où la mort n'aura plus d'aiguillon.

Autrement dit, adaptons-nous constamment à l'éternel et au réel, si bien qu'aucune circonstance extérieure, fût-ce la mort ou tout autre changement, ne puisse jamais nous donner l'impression que l'immortalité nous échappe, ni colorer de répulsion et de peur nos pensées et nos sentiments concernant l'inévitable. [Page 159]



CHAPITRE 11

VOUS  ET  UN  MODE  DE  TRANSCENDANCE

L'insertion de ce chapitre a, pensons-nous, sa raison d'être. S'il traite moins de "vous" et de votre vie quotidienne, il aborde un sujet qui devrait être profondément cher à tous; il exprime la manière dont l'auteur comprend la musique, illuminé par les principales vérités qu'expose la science théosophique. C'est à peine si l'on y trouvera le mot de Théosophie, mais chaque phrase respire la Théosophie, telle que l'auteur la conçoit. Ce chapitre est donc un exemple de Théosophie active dans le royaume musical de l'auteur. Dans le royaume musical d'un autre, la Théosophie chantera sans doute autrement. Pour l'auteur, la Théosophie a glorifié la musique et l'a rendue intime. Dans ce chapitre, il a essayé de traduire en paroles une sorte d'illumination qui cependant lui est personnelle. Si donc les pages en paraissent ennuyeuses, le lecteur ne doit pas oublier que, malgré l'insuffisance de nos efforts, elles furent [Page 160] écrites avec joie. Vous qui êtes tenté de vous arrêter aux premières, rappelez-vous qu'en vous-même règne votre propre musique et qu' à la lumière de la Théosophie vous pourriez également vouloir chercher à exprimer son premier jaillissement.

L'auteur du présent ouvrage est un musicien. De même pour chaque lecteur. A chacun donc devrait appartenir une façon musicale de s'élever au dessus du "moins", sans pourtant approcher de la transe dont la description suivra. D'où ce chapitre.

La vie ne présente aucun fait plus important que le processus évolutif. Les individualités qui le constituent font entendre dans leur ensemble un chant immense, une seule et prodigieuse symphonie dont le thème initial remonte au temps infiniment reculé où notre processus évolutif n'avait pas encore commencé. Ce thème, quelle en est l'origine? Voici une petite histoire relative à l'un et à l'autre.

Dans un incommensurable passé brillait une étincelle de vie, pareille à d'innombrables autres et sur le point d'entreprendre, pour son développement, un grand voyage. Elle voulait, étincelle divine, devenir flamme et puis foyer. Car elle connaissait la nature de son Géniteur et la nécessité de lui devenir semblable. Le grand Géniteur mit en route l'étincelle et, avec elle, ses pareilles en nombre infini et [Page 161] les bénit: "Va et deviens semblable à moi!". Et le grand Géniteur confia à l'étincelle une merveilleuse note musicale, note unique, eût-on dit, mais possédant en son unicité un chant virtuel d'une extrême complexité, jaillissement de sons inépuisable. Ce chant-là était en vérité un écho parfait où se retrouvait, avec d'innombrables variations, l'unicité prodigieuse du chant divin dans lequel, donnant une voix à sa propre nature, il rendait hommage à son Père Cosmique.

L'étincelle, étant fille du grand Géniteur, devait participer à sa nature.

Ainsi l'étincelle reçut la mission ou plutôt l'inspiration de chercher et de trouver le chant qui serait un jour le sien, son être même, afin qu'à son tour elle pût donner une voix à sa propre nature et rendre hommage à Celui dont elle est messagère. Elle vibrait déjà de développements musicaux potentiels. Maintenant elle découvre par degrés extérieurement à elle-même un monde sonore dont les ondes ne cessent de frapper en elle le moi lentement éveillé. Peut-être aussi, venues de très loin, dirait-on, de vagues intimations lui sont tout bas données de ce que, dans son incompréhension, elle avait d'abord pris pour une surabondance de sons tumultueux. Sans force encore, elle désira cette imprécision, comme un enfant tend les mains vers la lune. [Page 162]

Ainsi commença son aventure musicale, et aujourd'hui l'étincelle est devenue notre commun, notre puissant Géniteur.

Chacun de nous fut ainsi mis en mouvement avec un don, celui de sa propre note individuelle, avec une promesse aussi, celle de son propre chant individuel, de proclamer avec une gloire toujours croissante sa voie éternelle.

Le chant de notre Père qui est dans son ciel mélodieux, résonne dans toutes les existences et sa diversité correspond aux diversités innombrables qui forment l'orchestre du rocher, de la pierre et de la terre; de la rivière, du fleuve et de la mer; de l'herbe, de la fleur et de l'arbre; des animaux qui rampent ou qui sautent; de toutes les catégories d'êtres humains, depuis le sauvage jusqu'au saint et au génie; de toutes celles enfin des êtres qui peuplent des règnes infiniment plus avancés.

Supprimez une seule note, un seul chant éveillant par sa beauté un écho ancien et, par son inachèvement, présageant l'avenir — et le grand chef d'orchestre perd un instrument précieux et indispensable à son oeuvre. Voilà pourquoi toute vie est immortelle.

Dans le règne minéral la petite note entend l'appel de toute la vie minérale ambiante, qui lui enjoint de se connaître et de devenir un chant. Tonnerre, éclairs, séismes, avalanches, tempêtes, ruissellement du plus petit cours [Page 163] d'eau, torrents et cascades énormes, calme du lac profond, éternité sereine de la montagne altière et du roc immémorial, immobilité de la plaine et de la mer sans rides: tout cela c'est le chant de la vie, célébrant la splendeur et l'inconcevable majesté de la vie; c'est la vie qui chante sa propre éternité.

Peuvent le percevoir ceux qui ont des oreilles pour entendre.

La petite note a écouté ce chant pendant des siècles. Elle-même y a participé, comme un enfant se joint à un choeur d'autres enfants. Enfin elle sait le chant par coeur. Elle le répète dans les chants du diamant, du saphir, de l'émeraude, de l'opale et des souverains du monde minéral.

Peuvent reconnaître le chant triomphal, ceux qui ont des oreilles pour entendre.

Elle chante, progresse, s'élève et commence à apprendre le chant du règne végétal.

Chaque brin d'herbe, chaque feuille d'arbre ou d'arbuste, chaque graine, chaque bouton ou fleur, chante sa mélodie individuelle. Or la petite note qui, devenue maintenant un peu plus qu'une note, car elle résonne plus fort et sa musique cachée se fait tout au fond entendre, répond à une musique encore inconnue, mais en quoi elle reconnaît sa propre nature et son rythme éternel.

Et le son se propage sous formes odorantes, [Page 164] parfumées, colorées; sans cesse il chante dans les termes d'une vie déjà bien développée.

La petite note l'entend, l'entend toujours et finit par l'apprendre. Puis, d'autre façon et à sa  manière  propre  elle  ajoute  son  caractère distinctif spécial à ce chant de la vie végétale dont chaque membre interprète la mélodie conformément à sa propre unicité. Il en est ainsi, d'ailleurs, dans le règne minéral dont chaque membre, selon sa propre unicité individuelle, interprète le chant du règne minéral. 

Peuvent l'entendre ceux qui ont des oreilles pour entendre.

Ainsi commence la différenciation. Ainsi les types changeants, aux variétés presque innombrables, commencent à choisir les sons et les chants correspondant à leurs diverses natures. La nature du diamant se rapproche du diamant, son camarade. La nature de l'émeraude se rapproche de l'émeraude, sa camarade. La nature de l'opale se rapproche de l'opale, sa  camarade. Et dans le  règne  végétal  le  type fleur,  le  type  arbre  se  rapprochent de  leurs camarades, fleur et arbre, et tous ensemble chantent la mélodie issue de la note commune à  laquelle  participe  chacun,  bien   que  différemment.

Chaque petit groupe avance, peut-être collectivement, chantant la mélodie-type, entonnant la Parole qui était au commencement, qui était avec Dieu [Page 165] car elle est plus que Dieu, et qui est Dieu car elle exprime Sa vie et Son être.

Et ce chant triomphal, ceux qui ont des oreilles pour entendre peuvent le percevoir.

Arbre majestueux et fleur délicate, une vie dans le règne végétal atteint sa royauté et chante, dans toute sa gloire, le chant de victoire du règne végétal. Puis elle aborde les humbles degrés du règne animal afin d'y enrichir encore son chant, non point un autre chant mais une mélodie, une variation sur le thème originel qui n'a pas encore été perçu. Dans le règne animal résonnent le chant de la vie minérale et celui de la vie végétale. Dans ces chants va se détacher le motif qui maintenant dans un crescendo continu traverse la nouvelle phase de développement.

Dans le règne minéral nous pouvons percevoir le chant de la vie avant même qu'elle n'atteigne le stade minéral de sa croissance. Ceux qui ont des oreilles pour entendre peuvent entendre le chant de la vie quand elle grandissait dès avant son stade minéral. Et, complétant cette musique primitive, résonne le motif minéral, avec ses variations correspondant aux types et aux différences.

Dans le règne végétal le motif minéral devient l'arrière-plan immédiat. En même temps [Page 166] le motif pré-minéral s'éloigne sans pourtant être final, car le chant du grand Protagoniste est seul final. Encore son chant lui-même est-il un écho d'une autre mélodie qui fut chantée avant l'origine de notre temps.

A ces motifs s'ajoute alors celui de la vie dans le règne végétal qui arrive graduellement à son apothéose. Une fois encore le type choisit le type; il se rapproche de la vie et de la forme typiques, et le groupe progresse en chantant. Dès lors passe au premier plan le motif du règne animal. Il fait passer immédiatement derrière lui le motif végétal. La royauté s'atteint dans le règne animal sous ses plus nobles formes. On entend un chant plus riche et plus splendide:  chant de triomphe proclamant qu'une nouvelle étape de la Grande Voie a été parcourue et dépassée.

Imaginez que le plus bel animal connu de vous représente un chant. Cessez, un instant, de  voir  la  forme,  d'en  subir le charme, de vibrer à l'unisson de sa joyeuse vitalité. Tâchez d'écouter seulement le chant de son être, chant silencieux  pour  ceux dont l'ouïe n'est pas encore éveillée et pour lesquels cela ne représente peut-être  aucun  chant. Mais, pour  les autres, c'est un chant véritable et qui monte jusqu'au ciel.  Écoutez le chant de la vie où elle puise ses premières leçons. Écoutez, dans l'animal même, son chant de triomphe, celui [Page 167] de sa royauté dans le règne minéral. Écoutez en lui la voix triomphante déclarant à la Majesté Divine qu'un de ses enfants ayant obtenu à son tour des grands saluts, demande à Celui dont il est issu d'ouvrir la porte menant à salut nouveau. Écoutez dans l'animal, votre compagnon affectionné, le chant dont les accents vainqueurs ouvriront un jour à sa vie une autre porte lui permettant de se rapprocher du salut final propre aux règnes inférieurs.

Oui, vous pouvez percevoir ces autres chants dans les règnes inférieurs, ascensions successives vers un ciel d'où la vie reviendra sur une terre plus belle. Vous pouvez entendre le chant des vies minérale et végétale, qui accompagne leur marche vers une vie plus haute. Mais chez l'animal, placé au seuil de votre propre règne et qui bientôt va commencer à apprendre le chant que vous apprenez vous-même, le chant triomphal d'un salut qui fait de l'animal votre camarade en un même règne, doit vous inspirer une joie spéciale car ce chant vous le connaissez; vous l'avez chanté vous-même; vous vous en souvenez comme en une extase; vous avez le sentiment de vous réjouir une fois encore d'être sauvé; enfin, avec un courage accru, vous progressez vers le salut où se confondent tous les autres saluts moins complets. [Page 168]

Ceux qui ont des oreilles peuvent entendre les chants de l'animal sauvage, de l'animal domestiqué et surtout, des animaux de rang souverain.

Et maintenant, dans le règne humain, nous chantons tous le chant de la vie. Les motifs anciens forment un accompagnement inséparable, un arrière-plan, où se développe de plus en plus la mélodie éternelle qui, de règne en règne, résonne de plus en plus fort.

Enfin nous percevons ce chant de la vie comme nous ne l'avons jamais fait encore. D'abord endormis, nous ne l'entendions pas. Puis, bougeant un peu, nous percevions de faibles sons. Puis des fragments de mélodie frappèrent notre oreille. Puis naquit en nous la conscience d'un chant. Maintenant, dans le règne humain, nous nous entendons nous-mêmes, comme aussi notre prochain. Nous commençons consciemment à désirer la musique et à mener des existences musicales. Jusque-là, pourrait-on presque dire, nous avons été chantés. A nous maintenant de chanter; de nous rappeler nos notes éternelles, celles qui marquèrent le début de notre pèlerinage musical; enfin de traduire en notre chant toute la gloire du règne humain.

Il s'agit pour nous, maintenant, de chanter consciemment, en comprenant parfaitement la valeur de chaque note dans la mélodie de notre [Page 169] être. Ainsi les notes se suivront, au fur et à mesure que se développent la puissance et la sagesse de la nature individuelle.

Il faut apprendre à employer l'intellect pour chanter juste, avec élévation; les émotions pour chanter avec sensibilité, révérence, aspiration; le corps pour que notre chant soit pur; et, tous ensemble, pour qu'il soit créateur, afin qu'un jour, quand nous aurons obtenu les saluts des règnes supérieurs, nous puissions chanter intégralement le chant de notre être et amener autour de nous un océan de vie endormie à bouger, à s'éveiller, à progresser.

D'abord nous disons que la musique c'est ceci ou cela, qu'ailleurs sont la dissonance et la cacophonie. D'abord nous fermons l'oreille à ce que nous prenons pour un bruyant et vilain tapage. D'abord nous jugeons, applaudissons, condamnons, et telle génération condamne souvent ce qu'exaltera la génération suivante.

Cependant, par degrés, la mélodie de notre signification et de notre but individuels et éternels domine le chaos vocal qui nous entoure dans chaque règne naturel. D'abord, assez souvent, notre chant est très complexe; il abonde en permutations et en combinaisons énigmatiques. La vie paraît très complexe et notre chant en porte le caractère. Néanmoins, malgré la complexité de notre chant, il est [Page 170] bien une mélodie inachevée, car il n'exprime que nous, tout au moins pour notre oreille et tels que nous sommes en termes d'une époque donnée. C'est une mélodie incomplète car l'intellect, les émotions et toute autre conscience sont très imparfaitement développés. La mélodie est inachevée car nous croyons impossible de poursuivre au-delà du tombeau, comme des restrictions imposées par foi, race, nation, croyance. La mélodie est inachevée car si, jusqu'à un certain point, nous entendons chanter le passé et d'une façon plus claire le présent, l'avenir pour nous reste silencieux, bien qu'en fait il ne le soit pas.

Où sont parmi nous, à l'exception de certains grands poètes, artistes et musiciens et des caractères vraiment hors de pair dans tout autre département de la vie, où sont les gens capables d'entendre la musique de l'avenir ou la musique de l'éternel? Qui, entendant une gamme, pourrait dire d'une de ces notes : "Voilà ma note, dans la limite où l'instrument lui permet de résonner" ? Qui, entendant une mélodie ou une séquence d'harmonies, pourra dire: "Telle séquence mélodique, tel développement d'harmonie exprime l'essence de mon être" ? Qui, entendant chanter par un personnage éminent son propre chant de vie, est capable de dire: "Voilà un chant qu'un jour je chanterai mais, bien entendu, d'autre façon ?" [Page 171]

Nous chantons depuis des temps infinis, mais avons-nous commencé à entendre notre propre chant? Dans le règne humain nous devons arriver à une certaine perfection auditive, bien que la perfection absolue du chant ne soit pas encore demandée. Des complexités marquant nos débuts nous devons passer aux simplicités vocales qui forment la base même de notre être. Ainsi, toujours en quête de notre note éternelle, nous arriverons à percevoir la structure partielle édifiée sur cette base, grâce aux matériaux sonores accumulés par nous de règne en règne. Alors nous deviendra possible la construction partielle de la superstructure subtile, avec les matériaux réunis dans notre présent règne humain.

Point de vraie musique où nous ne puissions percevoir un son éternel et basique, un motif voulu, un mouvement vers une fin élevée ou vers l'intimation d'une musique pour laquelle nous manque encore un moyen de transmission.

Point de vie réelle si la musique de nos vies n'est ainsi caractérisée. Mais la musique des grands hommes, celle des Dieux, de la nature en ses aspects multiples, nous rappellent que nous pouvons rendre sublime notre propre musique.

C'est pourquoi nous écoutons la musique de la croissance, celle du triomphe et du salut, celle [Page 172] de l'avenir. Chacune chante autour de nous, en nous, partout et toujours.

Ceux qui ont des oreilles pour ouïr peuvent écouter et apprendre à s'ordonner en splendides ondes sonores, à la gloire du grand Compositeur et Chef divin de l'orchestre qu'est la vie; ils peuvent hâter ainsi leurs progrès individuels.

Où vous mènera votre musique — minérale, végétale, animale, humaine? Est-ce au chant du saint qui consacre sa vie à la contemplation mystique, à l'extase, à l'union avec Dieu? Est-ce au chant du scientiste qui consacre sa vie à la découverte, à l'analyse, à la synthèse, à l'expression précise de ses espoirs? Est-ce au chant du héros qui consacre sa vie à l'action valeureuse, à l'aventure intrépide, à la haute chevalerie? Est-ce au chant de l'artiste qui consacre sa vie à l'exaltation de la forme qu'il anime en termes de dessin exquis, de couleur, de son? Est-ce au chant du souverain, dont l'idéal est celui du chef irrésistible ou du grand homme d'état? Est-ce au chant du négociant qui s'applique à faire honnêtement fortune et à la bien employer; à obtenir de la terre maternelle ses trésors dont elle nourrira ses enfants dans tous les règnes naturels? Est-ce au chant de l'homme dont l'idéal est de servir, quel que soit le service, humble ou grand, qui lui est demandé? [Page 173]

Que sera l'unicité de votre chant triomphal, celui de votre salut dans le règne humain, celui qui fera s'ouvrir la porte vous permettant de passer au règne suivant? Ce n'est pas votre premier chant triomphal et chaque fois, parmi les citoyens de la Vie, vous vous êtes élevé d'un degré. Une fois de plus vous chantez le chant du salut approprié au règne humain afin de pouvoir passer de la royauté de ce règne à un droit de cité surhumain. Et de là, devenant de nouveau roi, vous monterez plus haut encore.

N'entendez-vous pas en vous-même, dans votre note primordiale, d'abord trop caché pour être perceptible mais aujourd'hui bien développé, n'entendez-vous pas, tout au moins comme chuchoté, l'hymne de votre être éternel et unique? Ne commencez-vous pas enfin, même vaguement, à connaître votre chant? Alors tâchez de le chanter dans votre vie, même s'il doit d'abord être incertain et comme l'ombre déformée de sa réalité. Que votre chant triomphal résonne comme un appel de clairon, afin de proclamer l'avènement royal d'une âme qui approche du terme humain et qui, par cette proclamation même, encourage les âmes, ses soeurs, à mieux se connaître.

Le son comporte des variétés presque infinies, toute musique en formation, son croissant, évoluant, se développant. Il y a la [Page 174] musique de la foule, tantôt aigre, tantôt sinistre et brisante, tantôt d'une beauté qui ennoblit; elle est en général assez discordante.

Il y a, dans une assemblée, la musique des auditeurs; elle dépend du degré où l'orateur, ne se bornant pas à prononcer des mots, agit plutôt en chef d'orchestre qui évoque et arrache la musique à ceux qu'il dirige. Elle exprimera ou l'appréciation, ou la désapprobation, ou une hostilité violente, ou une respectueuse adhésion, ou une considération critique.

Il y a la musique de la ville où se presse une vie en évolution, toujours en conflit. Souvent on la perçoit plus clairement de loin.

Il y a la musique du village, de l'église ou du temple, du théâtre, du cinéma, de l'habitation, de la parenté, des vêtements et des objets domestiques, des navires, des affaires, des machines, des enfants qui jouent ou travaillent, des trains et des avions, des grands travaux d'ingénieur, des tableaux et de la sculpture, des livres, des journaux, des revues et même de nos aliments.

Il y a la musique émotionnelle, la musique intellectuelle, la musique spéciale à chaque état de conscience, la musique exprimant chaque phase de la pensée, chaque nuance de sentiment, de désir, d'espérance. Il y a la musique du désespoir et de l'abandon, du chagrin, de la joie et du rire. Tout cela, en vérité, est [Page 175] musique bien que, à notre présent degré d'évolution, nous puissions ne point la reconnaître, tant y abondent ce que nous appelons les dissonances.

Or ce mot ne signifie que musique incomplète, "obscurité" devenant peu à peu lumière. Parfois aussi la dissonance n'est que musique endormie.

Essayez de suivre votre musicien ou compositeur préféré, au cours de ses explorations personnelles dans ces régions où le vrai artiste fait ses découvertes, que celles-ci s'expriment en termes de son, de couleur ou d'un autre genre de forme.

Tout grand artiste arrive à entrevoir l'âme supérieure quand, dans un état de véritable extase, dans un état où de la conscience normale il est élevé à un degré supra normal (qu'il s'agisse d'un artiste en paroles ou en une substance matérielle ou en tout autre médium se prêtant à l'expression de la vie), toujours il atteint une région de conscience supérieure, y répond à certaine vibration subtile, simple ou complexe. Puis il en rapporte une réminiscence qu'il s'attache à exprimer par une création merveilleuse, ou par ce qu'elle est en réalité: un reflet de la vie plus développée. De là naît une intimation de la conscience élargie.

S'agit-il de quelques génies créateurs, la vision qui est enfin rapportée ici-bas est perçue dans une simplicité fondamentale, note [Page 176] vibrante d'harmoniques; ligne unique mais peut-être infiniment suggestive d'implications; cou­leur unique où abondent les développements visuels. A mesure que la vision, s'éloignant de son propre plan, descend sur la terre, la simplicité s'épanouit et finalement devient symphonie, statue ou tableau.

S'agit-il d'autres cas de génie créateur, la vision est d'abord plus complexe. Il se peut alors qu'en descendant ici-bas elle perde un peu de sa splendeur, au lieu se développer.

Mais toujours, bien entendu, le médium de l'expression devenant plus dense, une certaine déperdition est inévitable. Souvent le voyant constatera tristement son incapacité absolue de reproduire sa vie telle qu'il la contempla, telle qu'il en fut enthousiasmé.

Essayez, en écoutant de la musique, d'en comprendre le sens et l'enseignement spirituel, car la musique peut, tout autant qu'un livre, offrir un texte sacré, comme le peuvent aussi un tableau, une statue, un édifice. Une bible peut s'exprimer en mots, mais aussi couleur et en son. Il en est certainement ainsi dans la nature, dans l'aurore et dans le coucher du soleil, dans le paysage et dans l'océan, dans les étoiles et dans les nuages. Perdez-vous vous-même en laissant la musique vous conduire vers votre Moi supérieur. Perdez le monde inférieur et séjournez dans les altitudes. Vous [Page 177] vous réadapterez ainsi à votre Moi réel. Pour la plupart, nous nous cramponnons beaucoup trop au moi inférieur, qui est le moindre. Nous nous  y attachons si  désespérément que nous en devenons les esclaves. Peu de moyens plus puissants que la musique pour échapper à une telle servitude, à condition que ce soit la musique supérieure et non l'inférieure. Le jazz est bien un genre de musique, où la musique est-elle absente? Mais en nous, celui-là devrait avoir bien  passé  au  second  plan.  Le  maintenir au premier nous fait reproduire en nous-même une période évolutive que les hommes civilisés devraient avoir dépassée depuis longtemps.   A   quoi   bon   répéter   une   leçon   déjà apprise, ou revenir dans l'école humaine aux premières classes, quand nous devrions approcher du terme de notre carrière scolaire?

Il est extrêmement important pour nous, non seulement d'écouter de la musique, mais encore d'en créer. En Occident, l'activité créatrice dans le domaine musical est peu encouragée et l'on insiste beaucoup trop sur l'appréciation de la musique déjà composée. Pourtant, dès les rudiments de l'étude musicale, il faudrait stimuler vivement le besoin de créer. Les premiers essais  peuvent être des plus naïfs, mais il importe beaucoup que le jeune musicien s'attache à découvrir la musique, à s'ébattre en musique, à faire des expériences [Page 178] en musique, à chercher sa propre note et son propre chant. Se borner à enseigner aux enfants les gammes et la technique générale et leur faire reproduire les compositions d'autrui, peut à peine s'appeler enseignement musical. Celui-ci consiste à révéler d'abord à l'enfant la vie et l'âme de la musique, et ensuite seulement à diriger son attention sur les formes. Il doit d'abord aimer la musique, puis chercher à se faire une petite musique à lui, puis chercher à reproduire la création d'un maître musicien. Avec le temps, l'appréciation toujours croissante des chefs-d'oeuvre devrait nous faire découvrir que nous sommes nous-mêmes des chefs-d'oeuvre musicaux, et nous inciter ainsi à nous reproduire nous-mêmes en sons, comme nous pourrions aussi bien le faire en couleurs, ou autres genres de forme.

Aux Indes, la musique ne présente pas les harmonies caractéristiques de la musique occidentale, mais elle a sur celle-ci un grand avantage: c'est qu'elle encourage la composition musicale avec un succès extraordinaire. Dans tout concert indien une partie du programme comporte une improvisation des divers artistes. Le chanteur improvise et le violoniste l'accompagne d'une façon étonnante. A son tour le violoniste improvise. Alors le merveilleux tambour indien en fait autant sur son propre instrument et démontre de façon [Page 179] saisissante la force et la musique au rythme pur.

Dans quel concert occidental nous attendrions-nous à entendre un chanteur, un violoniste, un violoncelliste, un hautboïste, un flûtiste ou le magicien qui tient les tambours, improviser en notre présence? Cependant l'improvisation et la composition importent beaucoup plus à l'art musical vrai. Pas un individu qui en composition musicale ne soit incapable de rien accomplir. Un individu déclare-t-il qu'il n'est pas musicien, ni artiste, ni peintre? Il ne dit pas la vérité. Il est tout cela au suprême degré, bien que la faculté de s'exprimer en termes intelligibles puisse lui manquer. Chacun de nous est dans son coeur un musicien, artiste et parfois, sans doute, se voit s'entend lui-même en termes couleur. Incapable peut-être jouer d instrument ou peindre, il a néanmoins en esprit fait la belle musique, peint tableau lumineux, conçu telle forme splendide.

Grâce à la Théosophie, grâce à son inspiration et à sa révélation absolument impersonnelle de l'éternelle vérité, la faculté créatrice finit par s'éveiller. Nous nous rapprochons ainsi de notre Divinité dont l'esprit créateur est l'âme. [Page 180]


CHAPITRE 12


VOUS, EN QUETE DE LA BEAUTE

Existe-t-il, des principes essentiels de la Théosophie tels que nous les comprenons, une application primordiale et générale? Un service que nous devions rendre individuellement à notre entourage en vertu des notions que nous possédons sur la vie?

La tâche de tout Théosophe, qu'il soit ou non de la Société Théosophique, est évidemment d'atténuer chez Les ignorants la faculté de faire le mal et d'augmenter chez les informés celle de faire le bien. Le but suprême de la Théosophie est, à coup sûr, de dissiper sous l'influence de son rayonnement lumineux les sombres nuages d'ignorance qui voilent et déforment la lumière nécessaire à tout être vivant, afin d'éclairer sa voie. Chaque individu, au moins dans le règne humain, devrait être conscient de son ignorance, bien constater [Page 181] les limites de son savoir, toujours aspirer à les dépasser et à tenter de franchir ces frontières que vous êtes convenus de tenir pour inviolables.

La Théosophie ne se borne pas à nous donner individuellement une idée plus claire des connaissances déjà en notre possession; elle nous donne aussi à entendre très nettement la nature de la sagesse qui dépasse encore notre compréhension. Aussi pouvons-nous, grâce à la Théosophie, non seulement mettre en ordre nos connaissances présentes, mais encore établir nos plans pour la demeure plus vaste que, tôt ou tard, nous serons pressés de construire.

Innombrables, bien entendu, les directions qui mènent à la clarification de nos connaissances actuelles et ainsi à la faculté de jeter les fondations d'une science plus haute. Mais nous trouverions avantage à savoir qu'il existe un principe général commun à toutes les directions et qui se rattache à l'éternelle et universelle base de la vérité.

S'il existe bien un semblable principe général, il serait utile de le renforcer là où il se manifeste déjà et de lui donner expression là où il est encore absent.

Le principe ou qualité de la beauté n'est-il pas inhérent à la vérité, à la sagesse? La Théosophie, en ce qui concerne sa vérité et sa valeur, ne tient-elle pas debout, ne [ Page 182] s'effondre-t-elle pas, dans la mesure où elle affirme que le beau seul est essentiellement vrai; où elle montre en lui l'héritage suprême de notre développement; où elle démontre que le beau est le parfum persistant de l'expérience; où elle donne à comprendre que le beau est un facteur toujours plus important dans l'existence des hommes dont la vie est naturelle et ne comporte, en conséquence, point de gaspillage. Si la Théosophie est vraie, il faut que beauté tienne plus de place dans la vie du Théosophe que dans celle de la plupart des individus ordinaires. Si la Théosophie est vraie, les plus petits détails de sa vie quotidienne doivent présenter un élément de beauté peu commun chez d'autres. Il doit mener une vie plus belle, éprouver des sentiments plus beaux. Chez lui, pensées, paroles, actions, espérances être plus belles.

Il doit être capable de percevoir plus nettement la beauté dans tous ceux qui l'entourent et de la mieux apprécier. Ses relations avec la nature doivent être plus belles, parce qu'il y a en lui plus de beauté pour entrer en contact avec la beauté extérieure. La beauté n'est absente nulle part. Il se peut que vous ne puissiez la percevoir, ou qu'elle soit faible, ou qu'elle vous soit cachée par bien des choses étrangères à son genre spécial et naturel. Impossible de jamais affirmer la non-existence [Page 183] de la beauté en un point quelconque, car la beauté et la vie sont de même essence, et la vie est universelle.

Un Théosophe bien instruit devrait sans peine reconnaître la beauté dans toutes les formes de vie possibles. La plupart des gens peuvent dire avec insistance que dans telle ou telle forme de vie il n'y a aucune beauté et que la laideur y surabonde. Mais, comme le sait le Théosophe, si tout paraît "laideur" dans telle ou telle forme de vie, elle est éternellement compensée par une étincelle de beauté, même peu brillante.

Qu'est-ce donc que la laideur? Existe-t-elle seulement? La laideur règne-t-elle partout dans le monde présent?

L'auteur sera-t-il compris s'il définit la laideur comme une beauté déplacée, c'est-à-dire qui, dans un stade d'évolution antérieur, aurait pu mériter son nom, mais qui depuis plus ou moins longtemps a cessé d'être la beauté appropriée à un stade d'évolution plus récent? La laideur c'est la beauté qui a fait son temps, la forme ou tout autre genre de conscience qui aurait dû quitter la vie pour épouser des formes se rapprochant davantage d'un développement plus avancé. La statue du Christ par Epstein peut bien sembler belle à un sauvage, mais certainement pas à un homme civilisé; elle est donc laide. Epstein, pourrait-on [Page 184] presque dire, a reproduit pour l'évolution présente la beauté d'il y a des milliers d'années. Or cette beauté ne peut plus s'acquitter pour nous des devoirs spéciaux de la beauté; nous l'appelons donc laideur.

Par conséquent, si la laideur existe, c'est que parmi nous nul ne se délivre assez vite de ce qui jadis a pu être beau pour lui mais est laid maintenant parce que nous y restons attachés alors qu'il faudrait l'abandonner. Si la laideur sévit dans le monde actuel, c'est que le monde ne monte pas plus vite, comme il le pourrait, de l'échelon évolutif où il se tient aujourd'hui à l'échelon qu'il est destiné à occuper demain.

La beauté abonde en chacun de nous; elle abonde aussi dans le monde entier; elle pourrait abonder davantage. Il pourrait y avoir plus de sagesse; il y aurait alors plus de beauté. Il pourrait y avoir plus de respect et de compréhension; il y aurait alors plus de beauté.

Serait-il donc possible de donner une définition générale de la beauté nécessaire à chacun de nous comme au monde extérieur?

Oui et non. Oui, en ce sens que la civilisation est arrivée à un certain degré qui, pour bien s'exprimer, exige certaines beautés. Il existe une suprême et commune mesure de [Page 185] beauté pour le monde dans son ensemble, pour le monde qui se déclare civilisé.

Non, en ce sens que chaque individu possède une beauté qui lui est spéciale et dont il a besoin.

La beauté que devrait déployer X et but de ses efforts peut fort bien être radicalement différente de la beauté convenant à Y.

Ce qui, par exemple, est beau pour un sauvage peut, à très juste titre, être laid pour l'individu plus civilisé, car celui-ci ne devrait plus avoir l'emploi de ce genre spécial de beauté.

Le beau, pour un animal et pour chaque espèce animale, ne sera pas le beau généralement approprié au règne humain. Il en est de même relativement aux règnes végétal et minéral.

Enfin le beau approprié à un règne surhumain sera sans doute radicalement différent de celui qui suffit au règne humain.

Beauté et laideur sont ainsi des termes relatifs. Le laid, c'est ce qui a fait son temps. Le beau, c'est ce qui exprime aussi parfaitement que possible, à son présent stade d'évolution, l'individu tel qu'il est et tel qu'il doit devenir. Mais dès que cet individu est prêt à passer du moins où il se trouve au plus qui l'attend, ce qui fut beau pour lui commence à devenir [Page 186] "laid" dans la mesure où il se refuse à laisser ce qu'il admirait jadis se perdre dans la notion nouvelle de beauté correspondant à la vie plus vaste au seuil de laquelle il se tient.

En toute vie tout est beau, car en elle tout a sa place, mais il faut que le beau soit effectivement à sa place, autrement il paraît être, il est en réalité laid. Est beau ce qui n'est pas déplacé et, pour nous, ce qui est conforme à notre stade d'évolution particulier. Autrement le beau n'est pas tel pour nous, au point où nous sommes, bien que nous devions arriver à l'apprécier là où il est. Plus haut que notre échelon actuel le beau n'est pas encore le nôtre, bien que nous devions apprendre à l'apprécier là où il est. Nous ne devons, sous aucun pré­texte, mépriser une beauté qui nous a aidés à atteindre notre stature présente. Là où elle est, cette beauté subsiste, même si nous n'en avons plus besoin. Nous ne devons point non plus nous contenter de la beauté qui pour le moment nous convient. Cette beauté, à son tour, cédera le pas à une beauté plus haute que nous devrions le plus tôt possible chercher à comprendre.

Il faut, humblement mais sans trêve, rendant ainsi hommage à la vie intérieure qui devrait couler en nous comme un fleuve toujours plus puissant et plus clair, examiner les moindres détails de nos existences [Page 187] quotidiennes, qu'ils soient d'ordre intérieur ou général. Alors nous serons certains d'exprimer toute la beauté qui est accessible à notre stade actuel.

Nos demeures, nos goûts, nos désirs, nos attitudes, notre langage, nos actions présentent-ils des laideurs? C'est-à-dire, n'atteignons-nous pas dans nos vies le "standard" qui est naturel à notre présent stade d'évolution.

Examinons nos vêtements, nos chambres, nos aliments, notre travail. Examinons à quel point nous sommes capables d'appréciation. Examinons nos loisirs, nos opinions, nos convictions, nos espérances et nos craintes. Examinons nos relations.

Tout cela est-il pour nous aussi beau que possible? Un artiste, entrant chez nous, peut condamner notre maison comme laide, sans rémission. Il peut avoir raison mais la question est autre. Notre maison est-elle laide, étant donné notre point d'évolution? Un individu de goût raffiné en matière vestimentaire peut, voyant notre costume, nous trouver plus que vulgaires et naïfs. Le sommes-nous à l'excès à notre place actuelle et non à la sienne?

Un individu très difficile au point de vue cuisine peut juger nos repas immangeables; cependant ils peuvent convenir à notre stade présent. Un individu dont la faculté d'appréciation est très développée peut fort bien se [Page 188] détourner avec horreur de ce qui fait notre joie, mais notre appréciation, si pitoyable à ses yeux, est-elle pour nous aussi belle que possible?

Clairement, semble-t-il, un "standard" existe au-dessous duquel nous ne devrions pas laisser tomber les formes. Sont assurément justes certaines conventions, en ce qui touche à la distinction entre le beau et le laid, entre ce qui doit favoriser notre avancement et ce qui doit le retarder. Et nous avons pour devoir, par l'opinion publique comme par l'exhortation et l'opinion personnelle, de condamner le laid et d'insister sur le beau. Nous avons pour devoir d'offrir au public ce dont il a besoin, non point ce que dans son ignorance il exige, mais  la  nourriture  qui  favorisera  son  développement   d'ordre   physique, émotionnel ou mental.

Nous  devons  proposer  et  maintenir un "standard" élevé de vie normale et, par conséquent, d'une beauté adéquate, dans tous les départements de nos  existences   compliquées.

Mais en même temps, il ne faut pas nous figurer que l'individu qui ne se conforme pas ou ne peut se conformer au "standard" normal  est dénué de beauté. Il  possède  en  soi, probablement, toute la beauté à sa portée, étant donné son degré particulier de développement. Peut-être devrait-il en posséder davantage  ou [Page 189] encore beauté et "laideur"  sont-elles en lui inégales ? Il faut juger chaque individu, si toutefois nous avons à cela le moindre droit, en tenant compte de sa nature. Mais il ne faut jamais croire qu'il n'y ait en lui aucune beauté, surtout si nous nous appliquons nous-mêmes et probablement avec un certain formalisme à développer tels aspects particuliers de la beauté qui se trouvent plaire à nos fantaisies individuelles.

"Quelle beauté dans cette idée, dans ce principe, dans cette activité! Pourquoi les gens ne la reconnaissent-ils pas et n'abandonnent-ils pas les laideurs correspondantes? Pourquoi ne sont-ils pas fascinés comme nous par les idées dont la merveilleuse beauté est évidente?"

Ne cherchons pas à imposer ces beautés qui pour nous peuvent être naturelles et justes. N'imaginons pas que, s'ils n'acceptent pas nos propres "standards" particuliers, les gens sont en conséquence privés du sens esthétique.

Ce qui est essentiellement vrai pour chacun de nous est la  beauté que  chacun  de  nous cherche à manifester. La beauté croît comme la vie, comme l'intelligence, comme les émotions.  Le développement de la vie dans les régions supérieures est soumis à une loi naturelle: c'est que le pendule de l'expérience et de la compréhension oscille toujours plus violemment, jusqu'au moment où l'intime connaissance [Page 190] de l'obscurité éveille en nous une par­faite appréciation de la lumière.

Dans les premiers règnes naturels la beauté semble plus manifeste, plus apparente. Dans le règne minéral la beauté de la structure, la splendeur de l'immensité, que ce soit en termes de masse ou en ceux de distance, l'omnipotence latente d'une énergie torrentielle, l'ardeur de la vie féconde, la maternité sublime de la matière — tout cela inspire, avec l'admiration, un sentiment de paix qui dépasse véritablement notre entendement.

Dans le règne végétal, la beauté de la forme, l'éclat de la couleur, la profusion surabondante, la muette dignité des membres souverains de ce règne — tout cela déclare que la beauté de la nature est la qualité suprême.

Dans le règne animal, la beauté qui trouve dans la forme son expression nécessaire, la sainteté universelle et le dévouement maternels, la noblesse de la mort quand, avec le temps, elle survient — tout proclame les intentions sublimes de la nature.

Dans chaque règne la beauté, dans sa simplicité et sa netteté cristalline. Dans chaque règne la beauté, dans sa délicatesse et son raffinement,

Après ces jeunes règnes naturels point n'est besoin d'autres témoins pour attester le dessein et le triomphe toujours croissant de la vie. [Page 191]

La vie sommeille dans le règne minéral; elle y dort en beauté à cause de la maternité parfaite de ce que nous appelons la Providence.

La vie songe et bouge vaguement dans le règne végétal. En rêvant, en bougeant ainsi elle est belle, à cause de la maternité parfaite de la Providence. La vie commence à s'éveiller dans le règne animal et tout de suite elle est belle, à cause de la maternité parfaite de la Providence.

Avec quels soins merveilleux elle veille sur ses plus jeunes enfants!

Et ses enfants plus âgés — nous du règne humain? Ne devons-nous pas devenir pour nous-mêmes des Providences? Ne devons-nous pas atteindre "la mesure de la stature parfaite" [Ephés. 4, 13] d'une Providence?

Dans les règnes inférieurs, c'est la protection et toute la beauté durable qu'elle permet; si bien que nous trouvons souvent la nature plus belle dans les règnes animal, végétal et minéral, particulièrement dans le développement royal qu'y atteint la vie, que dans le règne humain supposé les dominer tous.

Dans le règne humain chaque vie individuelle a cependant la gloire suprême de toujours prendre plus complètement en main [Page 192] son propre développement. Et à cette gloire s'ajoute, en son temps, une vision de la souveraineté afférente au règne dont la vie fait maintenant partie.

Dans le règne humain la vie bien éveillée apprend à se libérer et à formuler sa propre loi. Ainsi, dans ce règne, la parfaite maternité de la Providence nous enseigne comment on se tient sur ses propres pieds, comment cessant d'être mené en enfant on se meut librement, en homme; comment enfin l'on commence à savoir.

Qui pourrait connaître la vie sans connaître la mort? Ou connaître la lumière sans connaître l'obscurité? Ou la sagesse sans connaître l'ignorance? Ou la beauté sans connaître la laideur? Nous pouvons donc, dans le règne humain, prononcer le mot" laideur" et en savoir le sens. Et parfois, encore ignorants, nous conférons aux mots "beauté" et "laideur" un sens qu'ils ont pour nous, une valeur absolue et définitive. Nous jugeons irrévocablement, semble-t-il.

Mais, quand nous commençons à savoir, nous apprenons que la beauté se montre partout dans les règnes naturels, que partout elle habite et nous inspire la révérence.

Avouons-le tristement: en apprenant à mouvoir avec toujours plus de confiance le [Page 193] pendule d'une puissance croissante, nos premiers actes ravagent et désolent assez souvent des règnes naturels qui devraient nous être absolument saints et respectés.

Quels traitements barbares sont fréquemment imposés aux jeunes vies qui frayent leur chemin à travers les règnes minéral, végétal et animal. Il nous est loisible de nous instruire par le genre humain, mais faut-il que le pendule oscille avec tant de violence qu'il meurtrisse une vie que jamais il ne devrait toucher?

Toute vie, nous déclare la Théosophie, est sainte; elle a droit à l'inviolabilité, contre la déformation et destruction. Il est temps aujourd'hui que le pendule, en oscillant, change de centre et de la laideur, ou sens de la possession irresponsable, passe à la beauté, sens de la compassion protectrice. Qu'employer soit servir. Abuser est un mal pour le sujet comme pour l'objet.

Cherchons la beauté croissante, en nous, dans notre demeure, dans notre travail, dans nos loisirs et dans nos jeux, dans nos relations avec la vie aux formes nombreuses qui nous entourent. Ne nous contentons pas de la beauté que nous connaissons et apprécions, et mettons-nous en quête d'une beauté que nous ne sommes pas encore capables de reconnaître. Sachons, de tout notre coeur et de toute notre [Page 194] volonté, qu'il existe une beauté supérieure, pouvant remplacer à peu près tout ce qui, pour l'instant, embellit nos vies.

Nous pouvons, et le ferons un jour, mettre plus de beauté dans les petites choses de l'existence et devenir nous-mêmes plus beaux, quoi que nous pensions, sentions, fassions, préférions, aimions.

Une vie sordide, de tout genre et en tout lieu, est la négation de la Théosophie et empêche la vie théosophique.

Quelle est l'antithèse essentielle de la laideur? La simplicité; c'est le bonheur en ce qui est direct et point compliqué, facile d'accès, inspirateur de révérence et d'aspiration et dans les limites du possible, c'est le travail qui plaît.

Nous rencontrons souvent des gens qui s'imaginent et déclarent agressivement que, pour les êtres humains, la vraie simplicité c'est d'aller tout nu, les règnes sous-humains ignorant les vêtements; de se nourrir de crudités, les animaux ne mangeant rien de cuit; d'ignorer les sanctions ordinaires de la civilisation humaine, puisqu'elles n'existent pas dans d'autres règnes.

Souvent aussi nous rencontrons des personnes pour qui la simplicité consiste à ressembler aussi peu que possible aux autres, gens ordinaires, qui sont ainsi choqués par ce qu'ils [Page 195] considèrent nécessairement comme des extravagances. La simplicité exige donc le rejet des conventions, le bizarre, le surprenant, l'exceptionnel.

Mais une pareille simplicité ne mérite pas son nom; elle ne consiste guère qu'à sortir d'une ornière pour tomber dans une autre et à vénérer, quoi qu'il en coûte, l'idole de la différence.

La vie simple est possible dans une hutte; elle est possible dans un palais. Le millionnaire peut vivre aussi simplement que le travailleur, dans le sens habituel du mot, bien qu'en vérité nous devrions tous travailler.

L'homme capable de trouver l'opulence aussi bien en lui-même qu'au dehors vit simplement, car il n'exige aucune satisfaction extérieure; au contraire, il est en paix quels que soient les éléments contenus dans son cercle.

La laideur, c'est l'extravagance; c'est l'effet pour l'effet; c'est l'exaltation de ce qui tend à nous asservir; c'est la recherche constante du moi préférée au service; c'est la flatterie et la glorification du corps aux dépens de l'âme.

Chacun de ces types de laideur peut se trouver par exemple dans certain genre d' "art" moderne. Il existe une vogue, un culte de la laideur, et l'esprit de servilité est si fort en nous que souvent nous nous disons: "Je devrais être capable d'apprécier ce qui, en [Page 196] vérité est laid et qu'au fond je sais être laid, mais que des personnalités réputées déclarent beau.

Triste spectacle que celui des esclaves de l'orthodoxie s'appliquant pitoyablement à déformer leur vision afin de voir ce qui est absent. S'ils voulaient seulement avoir un peu moins confiance en autrui et un peu plus en eux-mêmes, ils pourraient supprimer cette laideur des formes et des couleurs. Si elle peut lever la tête, c'est uniquement parce que nous sommes si nombreux à reculer lâchement devant son offensive.

Puissions-nous bientôt ne plus nous contenter de la beauté qui pour le moment nous suffit. Alors nous chercherons constamment la beauté future qui remplacera dans notre conscience de l'état de veille la beauté qui nous sert à présent. Alors nous ne ferons plus surgir des profondeurs du subconscient une beauté présentant des qualités dont notre âge, depuis longtemps, n'a plus besoin. A notre époque, il existe une tendance très dangereuse à recourir au passé au lieu de vivre tourné vers l'avenir. Nous évoquons les circonstances de notre vie sauvage et, comme elles sont peu familières, inaccoutumées, étranges, bizarres, nous croyons avancer quand en réalité nous reculons. Nous sommes en mouvement. Notre orgueil ne nous permet pas d'imaginer que nous perdions du [Page 197] terrain. Il faut donc bien que nous avancions. Ainsi baisse, dans son ensemble, le ton humain jusqu'à  un  niveau  d'où, sans doute, il  s'est relevé. Conséquence: un épaississement de la texture vitale. Il s'exprime en partie dans la laideur de l'existence contemporaine, dans la dépression, dans les menaces de guerre continuelles, dans l'agitation que reflète journellement la presse. Notre vie n'est pas à la hauteur de notre valeur réelle, ni à celle de notre capacité de vivre. Nous substituons le moins beau au beau qui nous attend et n'allons pas saisir le plus beau qui est notre héritage présent.

Cherchons en  nous-mêmes à réaliser la beauté qui nous est propre, à notre présent degré de croissance. Dans tous les détails de nos existences, que nos vies soient aussi belles que possible. Gardons-nous de galvaniser par une froide et artificielle résurrection les genres de beauté vétustes qui ont fait leur temps et, vêtus de laideur, protestent contre nos outrages. Dans l'esprit de la beauté qui est la nôtre, progressons vers celle qui nous appartiendra. Que la beauté d'hier et des nombreux jours passés dorme du sommeil du juste. Que celle d'aujourd'hui soit superbement éveillée. Que déjà celle de demain luise doucement à notre Levant. [Page 198]


CHAPITRE 13

VOUS, LA THÉOSOPHIE ET LA SOCIÉTÉ

Il importe au plus haut point de comprendre que la Théosophie n'a rien de dictatorial. Elle n'édicte pas de loi — aucune loi. Elle ne somme pas l'individu de souscrire à un principe quelconque en alléguant que la bonne conduite en exige l'acceptation.

Théosophie n'est pas autorité. C'est un exposé définissant la science de la vie, exposé d'ailleurs partiel. Nommez-la, si vous voulez, une révélation, car son origine se rattache à ceux dont la sagesse est plus haute que celle des hommes. Elle représente surtout ce que l'humanité doit commencer à apprendre. Mais la révélation ne prétend pas être une Parole imposée à notre foi, celle-ci étant indispensable à notre salut. La Théosophie est un tableau. Ceux qui le contemplent sont libres d'aimer ou non soit une de ses parties, soit même l'ensemble.

La Théosophie vous parle-t-elle de Dieu, [Page 199] c'est du Dieu qui règne en chacun, plutôt que de tout autre Dieu extérieur et anthropomorphe, comme l'est nécessairement tout Dieu semblable. Cependant, la nature divine telle que la connaît la Théosophie reste indescriptible pour l'homme. Non que la Théosophie fasse abstraction de Dieu; loin de là, car le Dieu-Principe constitue l'un des plus admirables et universels aspects de la vie.

La Théosophie décrit de façon scientifique et impersonnelle, autant que décrire se peut, la nature du processus évolutif au sein duquel nous avons la vie, le mouvement et l'être. Elle décrit le passé, explique le présent, trace le tableau de l'avenir. Elle nous laisse individuellement libres de mettre à profit ce qui nous convient dans cette description et de laisser là ce qui, pour le moment, n'a pas de sens pour nous.

La Théosophie ne dit pas: "Vous ferez telle ou telle chose" ou "Vous ne ferez pas telle autre". Elle dit: "Regardez, considérez, pesez, déterminez"

.Un membre de la Société Théosophique en reconnaît d'une façon générale les trois objets: de même le principe de la fraternité universelle; l'avantage d'étudier les grandes religions de ce monde, de les comparer entre elles et de les comprendre. Il accepte encore l'idée qu'il y a, concernant la vie, infiniment plus de [ Page 200] connaissances à acquérir que nous n'en possédons jusqu'ici. La quête du savoir lui semble enfin extrêmement désirable.

Quant à la façon d'exprimer une pareille sympathie, c'est son affaire, et sa manière de vivre le concerne seul.

On se fait une idée très fausse de ce qui caractérise un membre de la Société Théosophique. C'est, pour beaucoup, de renoncer à la religion que l'on pratique et d'adopter d'autres croyances, soit anti-religieuses, différemment religieuses.

C'est, pour beaucoup, de se faire végétarien, de ne pas fumer et de s'abstenir d'alcool afin d'être admis.

Pour d'autres, les membres de la Société Théosophique sont tous pacifistes et, en temps de guerre, seraient objecteurs de conscience.

Pour d'autres, nul ne peut entrer dans la Société Théosophique sans devoir accepter un certain genre d'autorité, un Maître, tel Instructeur Mondial ou telle forme religieuse exceptionnelle, comme par exemple le catholicisme libéral, en ce qui concerne le christianisme, ou le Bharata Samaj en ce qui touche à l'hindouisme.

Pour d'autres, les membres de la Société Théosophique sont tenus de souscrire à une forme spéciale de doctrine politique, doivent être opposés à tous les genres de nationalisme, [Page 201] être exclusivement inter ou super-nationalistes et, dans l'Inde, par exemple, soutenir ardemment le "Home Rule".

Pour d'autres, la Société Théosophique présente des affinités particulièrement étroites avec tel plan spécifique de réforme économique ou humanitaire, avec telle idée bizarre et fantastique touchant les revenants, le retour des âmes humaines dans des formes animales, ou les phénomènes psychiques. "Oh ! vous êtes membre de la Société Théosophique. Comme c'est intéressant! Je vous en prie, racontez-moi tout ce qui a trait aux revenants et comment on peut faire passer invisiblement des objets physiques d'un endroit à un autre. Pourriez-vous un jour me montrer un Mahatma? Croyez-vous vraiment que nous puissions redevenir une fois des animaux? Et la réincarnation, y croyez-vous aussi?"

Un membre de la Société Théosophique est souvent regardé comme un original et parfois, reconnaissons-le, c'est à juste titre. Mais, loin d'être un original, il est ou devrait être un peu plus raisonnable que la plupart des gens dont il est entouré dans ce monde, car sa façon scientifique de considérer la vie présente un caractère raisonnable qui supporte toutes les épreuves imposées par e sens commun. Peut-être la science n'a-t-elle pas d'expériences physiques pouvant confirmer tous les détails du [Page 202] tableau théosophique. Peut-être la religion ne met-elle pas son poinçon sur tout ce que la Théosophie déclare vrai. Peut-être la philosophie n'a-t-elle à nous offrir rien de comparable aux aperçus que révèle la Théosophie. L'individu ordinaire, menant de jour en jour une vie ordinaire et conventionnelle, peut être complètement incapable de faire une place dans son vade mecum à ce que lui-même, ou les savants, ou les sectateurs d'une religion, ou les philosophes rejettent comme des extravagances que ne garantit aucune expérience normale.

Et pourtant, malgré la science, la religion, la philosophie et l'individu ordinaire lui-même, un membre de la Société Théosophique, avec ses trois principes qui lui sont chers et sa façon propre de comprendre le tableau théosophique de l'existence, possède ce que le monde entier ne possède pas encore. Cet avantage est-il faible? Supporte-t-il mal d'être comparé à certaines découvertes grandioses faites en ce monde? Ne se prête-t-il pas à ce que l'on appelle des "preuves" ? En d'autres termes: est-il incapable de s'exprimer en termes conventionnels, dans un langage et sous une forme reconnus par les amateurs de preuves et satisfaisant les personnes pour qui l'intellect et ses frontières actuelles sont les arbitres ultimes de la vérité?

Appelée à la barre du présent, la Théosophie [Page 203] peut être condamnée et les membres de la Société Théosophique se voir imposer les frais de l'opprobre et du ridicule. Du tribunal actuel, on peut toujours en appeler à celui de l'avenir, et, assez souvent, le jugement du premier se trouve renversé.

Surtout, il faut comprendre qu'un Théosophe est libre, comme le sont rarement les sectateurs des diverses religions de ce monde. Pour lui, point de dogmatisme étroit, d'autorité que l'on ne discute pas, d'orthodoxie redoutable; rien qui donne l'idée de foules et de conventions. Il n'est pas assujetti aux restrictions qu'elles supposent, quand même pour une raison ou pour une autre, il lui plairait de séjourner dans leurs cercles fermés.

Considérez un membre quelconque de la Société Théosophique: impossible de rien constater de spécial en lui, si ce n'est une certaine sympathie pour l'idée de fraternité, pour l'idée que la compréhension est nécessaire, comme aussi le rapprochement entre les religions, enfin pour la recherche de la vérité. Appartient-il à une confession donnée? S'abstient-il de fumer? S'abstient-il d'alcool? Est-il pacifiste? Peut-être que oui, peut-être que non.

Croit-il à la réincarnation, à l'existence des Maîtres, aux diverses données connues sous le nom de Théosophie? Qui sait?

La Société n'a rien, absolument, à voir avec [Page 204] aucun élément spécifique déterminant la manière dont l'individu considère la vie. Elle se borne à lui demander trois genres de sympathie, pas même trois objectifs, buts de ses efforts.

La gloire de la Société, c'est que des oiseaux de plumage extrêmement divers se réunissent au nom d'une fraternité commune, et vivent groupés, dans un esprit de solidarité, de compréhension et d'appréciation mutuelle, bien qu'ils puissent avoir les idées les plus opposées sur d'innombrables points vitaux. Les différences d'autrui sont nécessaires à chacun de nous afin  d'accentuer les siennes. Dans la Société Théosophique, les différences abondent et, en partie, pour cette raison même. Car toute différence présente une part de vérité, même quand, aveuglés par nos propres différences, nous sommes incapables de la percevoir.

Certains seront vivisecteurs, d'autres, le contraire. Certains seront végétariens, d'autres point ou peut-être ennemis de ce régime. Certains seront objecteurs de conscience en ce qui concerne la guerre. D'autres n'ont aucun scrupule pareil. Certains suivront avec ardeur tel ou tel chef en théosophie. D'autres, repoussant toute idée de direction, peuvent exalter la supériorité des principes abstraits. Certains seront des cérémonialistes convaincus, et [Page 205] d'autres avec tout autant de conviction seront le contraire.

Certains verront dans la science théosophique la raison d'être suprême de la Société Théosophique. Certains, avec non moins de certitude, affirment que le fait de soutenir et de pratiquer la fraternité universelle, tout à fait en dehors de la doctrine théosophique, justifie à elle seule mais absolument l'existence de la Société.

Les membres de la Société Théosophique ne sont pas tous faits sur un seul modèle, ne sont pas fondus dans un moule unique, ni soumis à un credo unique. A Dieu ne plaise!

Chacun est libre. En même temps chacun parvient, grâce à sa qualité de membre, à partager cet esprit de solidarité, de compréhension et d'amitié vraies qui seul peut assurer la paix et le bonheur.

La Société Théosophique n'a pas pour objet la reproduction, en masse, d'un seul type, mais d'enrichir l'ensemble par les diversités de tous. La Société accueille les différences, les collectionne avec empressement, est heureuse qu'elles s'expriment dans leur pureté et leur force complètes. [Page 206]

Par contre, elle demande qu'au moins dans la société, ces différences, fussent-elles  aussi radicales que possible, soient accompagnées de courtoisie et d'affabilité, de générosité et de compréhension; et surtout elle demande que l'on reconnaisse avec générosité la valeur, pour tout autre membre, de la différence qui, pour lui, est tout aussi chère et tout aussi vraie.

Les différences importent moins. Les façons de les témoigner importent infiniment.   Personne n'a raison absolument. Chacun est relativement dans le vrai — relativement à sa stature évolutive et à son unicité monadique. Chacun est, plus ou moins, en possession du "bien" dont il  a,  pour le moment, besoin. Chacun de nous doit s'efforcer de rendre son propre "bien"individuel aussi réel et aussi beau que possible, et comprendre que c'est le devoir de tous!

Cette tâche nous est merveilleusement facilitée par notre qualité de membres. Grâce à elle, nous commençons à nous apercevoir qu'en fait chacun brille  de son propre  "bien",  quand même ce "bien" paraîtrait, du dehors, aussi dissemblable que possible à notre "bien" particulier, et même son adversaire.

Voilà pourquoi entrer dans la Société Théosophique c'est trouver la liberté, avec une camaraderie étonnamment constructive et encourageante, dans un milieu où règnent la [Page 207] compréhension mutuelle et l'esprit entreprenant. Le membre de la Société Théosophique n'est soumis à aucune règle, sauf à celles qu'il croit devoir s'imposer. Point de tableau de la vie qu'il soit tenu d'admirer et de copier. On ne lui prescrit, ni d'adorer au pied des autels, ni de se prosterner devant une personne quelconque, ni même de soutenir que la Théosophie seule est la "vérité".

Il se joint à une troupe heureuse de gens qui commencent enfin à connaître la façon de vivre avec efficience et allégresse, de tirer le meilleur parti possible  de  toute  circonstance affligeante ou encourageante, d'avoir une confiance illimitée en eux-mêmes et en leur avenir, sans ignorer pourtant leurs défauts actuels, ni ceux qui peuvent encore poindre au-dessus de l'horizon de leurs existences quotidiennes.

Il se joint à une troupe heureuse de gens qui commencent à perdre toute crainte, toute dépression, tout sentiment de désespoir en constatant la futilité de la vie, tout découragement, tout chagrin persistant, tout sentiment d'avoir irrémédiablement failli.

Il se joint à une troupe heureuse qui apprend à avoir de l'enthousiasme, du courage, de la vérité, de la hardiesse et de la paix les qualités dominantes dans leurs vies.

Dans la Société Théosophique, point d'inquisiteurs, d'arbitres en modes spirituelles, de dictateurs, ni de juges.[Page 208]

La Société est formée de gens affables et toute personne qui désire être en bons termes avec tous, sans distinction de credo, de classe, de race ou de nation, qui ne songe pas, dans un esprit de supériorité, à imposer ses propres convictions à autrui, mais plutôt à apprécier ses semblables et leurs convictions, est cordialement admise. [Page 209]

CHAPITRE 14


VOUS ET VOTRE BUT

Il est intéressant de faire une liste des "Vous" qui ont contribué, contribuent et contribueront à l'achèvement de "Vous".

Tout d'abord, dit la Théosophie, il y a le "Vous" qui relie tous les "Vous". Il y a cette étincelle du Feu vital qui, non seulement ne s'est jamais éteinte, mais encore a développé son propre caractère igné à la mesure du feu qui aujourd'hui se manifeste en vous, grâce à l'élément très combustible, bien qu'impérissable, que nous appelons la vie en manifestation. Cette étincelle, avec ses virtualités de feu infini, est le « Vous » fondamental, constant, éternel.

Partie inséparable du Feu que nous appelons Vie, cette étincelle possédait néanmoins un caractère individuel propre qu'elle se mit à développer. Si donc, à un certain point de vue, il y a l'étincelle indépendante de son processus évolutif, à un autre point de vue il y a l'étincelle travaillant avec ardeur dans les règnes naturels successifs, afin d'y recueillir ce que nous appelons de l'expérience, mais ce que l'étincelle nomme l'élément igné. [Page 210]

Dans le règne minéral, elle chargea ses agents d'y recueillir cet élément; de même dans le règne végétal; de même dans le règne animal; de même dans le règne humain. Et dans chaque règne l'étincelle gagne assez d'éléments ignés pour atteindre par des flammes toujours plus longues le règne suivant.Dans le règne minéral, c'est un "vous" minéral.

Dans le règne végétal c'est un "vous" végétal saturé de constituants minéraux. Dans le règne animal, c'est un "vous"  animal saturé de constituants minéraux et végétaux. Dans le règne humain, c'est un  "vous"  humain, saturé de constituants minéraux, végétaux et animaux. Autrement dit, elle a usé de l'expérience minérale, végétale et animale pour produire le "vous"  humain  que  vous  connaissez comme votre "moi" Ce n'est pas tout, car  à  quoi servirait l'expérience   minérale, végétale, animale, sans le Feu qui est la Vie, sans l'étincelle qui est une Âme ignée latente, vibrante, pouvant devenir semblable à l'ensemble dont elle est un fragment? L'univers est une Âme ignée triomphante. L'individu, à un stade  quelconque, est une âme   ignée allant vers le triomphe. L'univers émet des étincelles. Les étincelles deviennent   des univers. Ainsi l'univers se multiplie et ses étincelles deviennent des feux à la ressemblance de leur parent.

En vous, par conséquent, réside le "vous" [Page 211] éternel que vous avez toujours été, que vous serez toujours; le "vous" qui croît par un processus de réadaptation à la mesure du "vous" cosmique, c'est-à-dire de l'univers. Car l'univers c'est l'individualité "in excelsis".

En vous donc, sont à la fois le "vous" messager qui glane le combustible minéral pour nourrir l'âme ignée qui est votre Moi; le "vous" végétal, messager qui glane le combustible végétal pour nourrir l'âme ignée qui est votre Moi; le "vous" messager qui glane le combustible animal pour nourrir l'âme ignée qui est votre Moi; le "vous"   messager qui glane le combustible humain pour nourrir l'âme ignée qui est votre Moi.  En vous, par conséquent, aboutissement de tous les "vous"  inférieurs, est le "vous" messager qui glane le combustible du  règne  immense,  supérieur  au  règne humain, pour nourrir l'âme ignée qui est votre Moi.

Et d'autres messagers attendent leur tour, jusqu'à ce qu'enfin celui qui est individualité devienne Un, c'est-à-dire un univers.

Pourtant, si les messagers sont nombreux, l'âme est une. Chaque messager, en s'acquittant de son devoir d'ambassadeur, passe dans l'âme de son successeur pour ne plus en sortir jusqu'à ce que le Roi lui ordonne d'organiser comme une demeure où attendra et sommeillera la vie, le royaume qu'il a conquis. [Page 212]

Tel est le dessein titanesque servi par les moindres détails de votre existence. Le roc et la terre vibrent sous le choc des séismes, des inondations et des ouragans. La fleur, l'herbe et l'arbre poursuivent leur rêve et, lentement mais sûrement, recueillent la moisson de leur règne. Les habitants du monde animal s'éveillent; leurs sentiments et bientôt leurs émotions mêmes s'intensifient; c'est souvent l'émotion de l'amour, souvent hélas celle de la haine. Enfin la conscience du soi en tout membre du règne humain devient la réalisation du soi par les innombrables expériences de chaque heure de la journée.

En termes de croissance et de développement, rien n'est petit, ou insignifiant, ou dénué de la plus haute puissance.

Vous pouvez être un grand génie, un saint merveilleux, un philosophe profond, un puissant homme d'état, un grand souverain, un orateur plein de charme, un artiste cosmique en sons, en couleurs, en formes, expressions de la Vie; que dis-je: un sauveur.

Vous pouvez trouver votre tâche en ce monde parmi les détails "terre à terre", sordides et sans intérêt que comportent des nécessités humaines toutes simples. Vous pouvez n'avoir que peu de contact avec le monde extérieur. Vous pouvez être comme perdu dans la foule, et cependant la plus minime de vos tâches [Page 213] contribue à vous entraîner vers le but. Ce que vous faites importe moins que votre manière de faire et que le degré auquel vous vous rendez compte que, dans votre entourage, l'élément qui paraît le plus insignifiant a le pou­voir de seconder votre progression. Vos conditions de vie présentes sont, pour le moment, exactement ce qu'il vous faut. Sachez vous y conformer; ne vous y dérobez pas. Accomplir, c'est l'évasion, c'est la délivrance.

Ainsi, dans vos existences successives, vous vous rapprochez, dans la chaîne graduelle des collines et des montagnes humaines, de sommets plus élevés, puis des cimes souveraines. Et quand vous allez toucher aux suprêmes altitudes du progrès humain, votre vie change.

Les catastrophes s'y multiplient. Les profondeurs où vous descendez sont plus grandes, les hauteurs que vous atteignez sont plus immenses. Vos crucifiements sont plus déchirants, vos ascensions plus glorieuses. En oscillant, le pendule de votre être décrit des arcs au rayon toujours croissant. Alors paraissent dans votre vie quelques-uns de Ceux qui sont devenus membres du règne supérieur au règne hu­main ou, peut-être, des membres appartenant à des règnes plus élevés encore. Parvenu à ce point, vous avez acquis le droit de jouir d'une direction et d'une camaraderie qui, toujours à votre service, vous étaient restées inconnues. [Page 214]

Ensuite vos progrès s'accélèrent. Lentement le soleil du règne supérieur au humain s'élève au-dessus de votre horizon. Le "vous" du règne humain accomplit enfin la mission qui lui fut confiée il y a des millions d'années. Le "vous" qui attend, le "vous" qui est le messager envoyé vers le règne nouveau est maintenant en vue.

La littérature théosophique offre d'admirables descriptions de ces règnes surhumains et de leurs habitants; elle déclare l'utilité des difficultés, des peines, des chagrins et des désastres, car ils déterminent des états de conscience dans lesquels ils ne peuvent plus accabler l'individu.

Le règne humain, quelles que soient ses misères, est simplement une étape. Tout y est bénédiction, malgré les déguisements dus à notre ignorance. Le règne humain renferme d'innombrables "vous". Chacun est seul de son espèce, unique, différent. Dans les règnes inférieurs, ces "vous" s'étaient perdus dans les troupeaux avant de s'en déclarer indépendants. Leurs expériences furent des expériences grégaires partagées par tous les congénères. Dans le règne humain, si jusqu'à un certain point l'esprit grégaire se perpétue, chaque "vous" devient de plus en plus distinct et véritablement "sui generis".

Vous voilà donc un Roi dans le règne [Page 215] humain. Tous les dons les plus magnifiques que peut offrir ce règne sont à vous, car vous avez enfin pénétré jusqu'à leur essence, quand même vous n'auriez pas, dans telle ou telle vie particulière, rien fait de bien brillant. Mais l'esprit de la splendeur humaine est à vous et vous pouvez lui faire prendre toute forme à votre choix.

Peut-être avez-vous atteint la royauté par une ligne unique. Peut-être êtes-vous devenu grand dans un genre particulier de développement humain, mais par là vous avez attiré en vous l'essence de toute grandeur humaine, quelles qu'en soient les formes. Le règne humain vous a enseigné toutes ses leçons, bien que vous puissiez ne pas les avoir, sans exception, apprises. La faculté de goûter les fruits d'une leçon ou d'une expérience quelconque offerte par le règne humain est à vous. Vous êtes libre dans le règne humain, car vous avez appris à en incarner l'âme.

Cette âme, vous l'emmenez avec vous dans le royaume immédiatement supérieur, comme vous avez emmené dans le règne humain l'âme du règne animal, comme vous avez emmené dans le règne animal l'âme du règne végétal, comme vous avez emmené dans le règne végétal l'âme du règne minéral.

Le grand VOUS-solaire et central s'entoure ainsi d'innombrables Vous planétaires et, à [Page 216] son tour, il engendre la vie qui est un univers.

Qui oserait deviner où commence la vie? A-t-elle même eu un commencement? L'univers igné dont tous nous sommes des éléments ne nous donna point naissance bien qu'il nous ait servi de mère et facilité grandement notre progression, afin qu'à notre tour nous puissions devenir ce qu'il est. Un océan d'étincelles infini n'attend-il pas que les rouages de leurs lois se mettent en mouvement? Et, fécondés par l'Univers-Vie, ne réunissons-nous pas quelques-unes de ces étincelles dans une maternité qui, grâce à sa propre expérience, l'action centrifuge succédant à l'action centripète, munit ses enfants adoptifs de leur échelle évolutive et les met en marche, comme des vagues qui se forment l'une après l'autre.

La Mère parle à ses enfants adoptifs

"A vous la conquête et l'accomplissement, 0 vie endormie dans les formes minérales; d'abord poussière, devenez diamant.

"A vous la conquête et l'accomplissement, 0 vie qui bouge dans les formes végétales; d'abord forme primitive, devenez fleur merveilleuse ou arbre majestueux.

"A vous la conquête et l'accomplissement, 0 vie maintenant éveillée dans les formes animales; d'abord humble créature, devenez l'un des plus nobles animaux; que la grandeur atteinte dans le règne végétal favorise votre marche. [Page 217]

"A vous la conquête et l'accomplissement, 0 vie devenue consciente dans des formes humaines; d'abord sauvage, devenez génie, héros et saint; que la grandeur atteinte dans le règne animal favorise votre marche.

"A vous la conquête et l'accomplissement, 0 vie qui allez trouver dans les règnes surhumains la réalisation du Soi; d'abord roi humain, devenez roi surhumain; que la stature atteinte dans le règne humain favorise votre marche."

Ainsi l'étincelle devient flamme. La flamme grandit, puis se multiplie. Les flammes nombreuses deviennent des feux successifs qui brûlent enfin comme celui qui lui servit de mère. Alors, à son tour, la flamme émet des étincelles, bien qu'elle soit elle-même une étincelle dans un feu plus immense.

Et la terre piétinée, l'herbe détruite par le jardinier, l'insecte éphémère, les fleurs fanées en un jour, l'enfant mort-né, l'être humain occupé à la plus humble tâche — tous servent d'enveloppe à la Vie qui poursuit sa course vers ces splendeurs. Tous les mondes s'épanouissent et fleurissent triomphalement.

La Théosophie est la science du triomphe et par conséquent l'héritage précieux et la puissance de tout ce qui a vie. [Page 218]


ENVOL

Voici les lois de la science théosophique telles que je les ai jusqu'ici perçues. Elles sont la vérité de tout ce que j'ai dit précédemment. Mais pour d'autres chercheurs de vérité elles peuvent se présenter sous un autre aspect. Peu importe. Ce qui importe c'est de chercher et de trouver. Chaque découverte est vraie dans les limites où s'exerce l'intelligence du chercheur. Il croît et pour lui le moins deviendra le plus, mais la vérité qu'il a connue ne l'abandonnera jamais, même insuffisamment exprimée. Elle l'a aidé en cours de route et lui restera éternellement précieuse.

Quand la science théosophique, c'est-à-dire la science de la vie, se déroule sous mes yeux, je constate que sa lumière blanche intégrale se décompose en un arc-en-ciel offrant des principes ou lois:

Premièrement — la Vie ou Conscience est. Il faut l'admettre comme axiome.

Deuxièmement — la Vie est une. Une et indivisible. L'Un contient le Nombre et celui-ci vibre dans l'Un. [Page 219]

Troisièmement — la Vie est partout. Je ne puis concevoir un lieu ou une condition dont on pourrait dire: "la vie n'y est point». Il peut y avoir un minimum de Vie ou un maximum de Vie, mais point une absence complète de Vie.

Quatrièmement — la Vie est mouvement. La Théosophie me déclare qu'elle n'est en repos nulle part. La Vie est toujours active suivant un continuel processus de développement. Le temps est ce processus au ralenti. L'éternel en est la plénitude.

Cinquièmement — la Vie est hiérarchique. La Vie est comme une échelle. Sur chaque échelon la Vie règne, parvenue à tel ou tel stage de sa progression, allant de l'inconscience à la soi-conscience, de l'esclavage à la royauté. D'où les règnes naturels qui existent, et en chacun d'innombrables variétés qui existent dans chaque règne.

Sixièmement — la Vie est Individualité. Partout l'individualité est en cours de développement. Elle est de plus en plus marquée, en raison des progrès de l'évolution. L'universalité elle-même n'est que l'expression de l'indépendance épanouie.

Septièmement — la Vie se suffit à elle-même. A chaque individualité ses circonstances [Page 220] suffisent. Point de vie, quel que soit son degré de développement, à qui fassent défaut les conditions de progrès. Point de désespoir, point d'obscurité si complets que l'on ne puisse en sortir. La voie menant de l'obscurité à la lumière est toujours ouverte et doit être suivie; elle l'est, d'ailleurs, malgré les apparences.

Ainsi: VÉRITÉ TRIOMPHANTE — AMOUR OMNI-PRÉSENT — LOI OMNIPOTENTE.

 


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