L'ÉLOQUENT SILENCE DE LA TERRE

                                                                    par Phan-chon-Tôn

Connaissez-vous les Badlands? Ce fut là que j'ai eu une révélation dont je vous parle aujourd'hui.

            Sur mon chemin du Michigan vers le Wyoming, où nous nous dirigions en voiture, avec comme but final le Parc National de Yellowstone, nous vîmes soudain une indication "Badlands", et, en vérifiant la carte, nous vîmes que la route qui y menait était pratiquement parallèle à celle que nous suivions. "Allons-y faire un tour", nous dîmes-nous, ma femme et moi. Et nous prîmes cette petite route qui traversait d'abord la plaine et qui s'approchait de collines. Premier site, qu'on peut admirer du "point de vue" aménagé près du terrain de stationnement. Puis nous continuâmes, pour nous arrêter dans un stationnement sur le bord de la route, le long d'une petite chaîne de collines. Après être descendus de voiture, nous regardâmes autour de nous. "C'est beau", dîmes-nous comme tout touriste qui se respecte, c'est-à-dire qui ne pense pas à grand' chose. Mais nous remarquâmes un sentier qui montait le long du flanc de la longue colline, et qui, à un certain endroit, semblait disparaître. Intri­gués, nous le suivions. Il passait, en effet, par une ouverture entre deux petits sommets, et nous pénétrions dans un cirque, derrière le mur constitué par la colline. Ayant fait quelques pas, en nous disant des paroles insignifiantes, tout d'un coup, nous nous tûmes: nous venions de réaliser que, dans ce spectacle lunaire, c'était le silence absolu, avec juste le faible bruit du vent. Nous regardâmes autour de nous, des pierres, rien que des pierres taillées en petits sommets burinés par l'érosion, pas une âme qui vive, pas un animal, pas une plante... Mais nous avions l'inconfortable impression d'être observés, que des êtres puissants, majestueux, fixaient sur nous leur regard silencieux... Ce fut tout. Après un moment, nous reprîmes le sentier, entrâmes dans la voiture et reprîmes la route.

            Mais dès ce moment, j'ai senti que je n'étais plus le même être qu'avant, qu'un message venait de m'être livré, et qu'il fallait que je le comprenne. Sentiment que partageait ma femme. Et aujourd'hui encore, nous regardons de temps en temps cette cassette vidéo, en nous disant: Ce fut une expérience inoubliable!

            D'autres voyages, surtout dans les Rocheuses, ou dans les Alpes, m'ont déjà mené devant des montagnes majestueuses, et, comme d'autres, je me suis contenté d'admirer les ondulations des couches successives, soulevées et tourmentées par les plissements de la croûte terrestre, et, comme d'autres, je me suis contenté de lire la carte géologique préparée à l'intention des touristes, avec des noms donnés aux différentes couches, et leurs âges respectifs... et de dire: "C'est formidable!", puis de reprendre la voiture et d'aller voir autre chose, un terrain de rodéo, ou un musée d'automobiles antiques. Voilà comment notre conscience -ou ce qu'on appelle ainsi- travaille, ... ou plutôt ne travaille pas!

            Lors du même voyage, une autre vue, plus tôt, nous avait déjà laissé une forte impression. C'était la Tour du Diable (the Devil's Tower), un cylindre sorti tout droit du sein de la terre, et se figeant après avoir atteint une centaine de mètres de haut; c'est le bouchon d'un ancien volcan.

            Mais la vision des Badlands me hantait, et me poursui­vait, on peut dire nuit et jour, sans que j'aie trouvé sa signification, jusqu'au jour où le volcan des Philippines entrait en irruption. Il faut dire cependant qu'entre temps, j'avais d'autres indices, l'un d'entre eux étant tout simplement une publicité télévisée pour une eau minérale de France, l'eau Volvic; cette publicité dit à peu près ceci: lorsque les volcans d'Auvergne étaient nouveaux, ils avaient une jeunesse tumultueuse; de cette activité, ils ont gardé pour nous des éléments indispensables.

            Dans cette eau, comme d'ailleurs dans les autres eaux minérales, il y a, avec des sels minéraux divers, des oligoéléments.

            Voilà le mot magique, magique pour moi qui suis biologiste et qui sais -du moins ai-je appris- le rôle des oligoéléments. Comme je fais de la culture des tissus, j'en ajoute régulièrement lorsque je prépare les milieux nutritifs. Et je dois dire que, depuis que j'étais étudiant en biochimie, le rôle des oligoéléments a toujours été une énigme pour moi.

            Dans les milieux biologiques ou médicaux, on vous explique que ces éléments, le Fer, le Magnésium, le Manganèse, le Cobalt, ..., servent à donner aux molécules biologiquement actives (enzymes, hormones, vitamines) leur structure active. Je ne vais pas vous expliquer cela, car c'est plutôt compliqué pour des non-spécialistes. Mais ce qui est remarquable, c'est qu'il n'en faut pas une grande quantité pour assurer la bonne marche de l'organisme; des concentrations de l'ordre du p.p.m. (partie par million), ou même du p.p.b. (partie par milliard) suffisent, d'où leur nom: "oligo" signifiant "un peu", "quelques uns". Autrement dit, il suffit qu'ils soient présents pour que les rouages organiques fonctionnent. Humainement parlant, on pourrait presque dire qu'il suffit qu'ils soient là, en témoins, pour évoquer quelque chose chez les molécules plus complexes, pour évoquer un "vieux souvenir" chez ces molécules plus jeunes, plus récentes dans leur apparition lors de l'évolution de la matière sur cette terre. On dirait qu'il leur faut la présence d'anciens, d'un ou de quelques anciens appropriés, pour leur rappeler une façon de faire, un cheminement, qui s'est compliqué avec le temps, mais dont l'évocation de l'acte primitif est indispensable pour la mise en marche. Je disais que je n'allais pas entrer dans les détails; mais disons que l'une des réactions par lesquelles passent les oligoéléments est la chélation: Dans le molécule de chlorophylle, par exemple, l'atome de Magnésium,  l'oligoélément indispensable, subit deux liaisons purement chimiques avec deux atomes d'Azote (N), mais aussi fait deux "caresses", si l'on peut dire, aux deux autres atomes d'Azote; ces deux sortes de liaisons ne peuvent d'ailleurs ni être distinguées, ni précisément démontrées, ce qui veut dire qu'on ne sait pas exactement quels deux atomes d'Azote sont liés par des liaisons chimiques et quels deux autres par chélation à l'atome de Magnésium. Il est même très probable qu'il y ait une alternance, une sorte de rotation de l'atome de Magnésium au centre de la molécule de chlorophylle.

            Je voudrais encore signaler, déjà ici, que chez les animaux dits supérieurs dont l'homme, la substance rouge du sang, l'hémoglobine, a une structure moléculaire quasi identique à celle de la chlorophylle, avec, à son centre, un atome de Fer. Nous y reviendrons tout à l'heure.

            Jusqu'à présent, je vous ai présenté des éléments divers et épars. Essayons maintenant de faire le joint entre eux. Pour ce faire, regardons cette photo du canyon du Colorado. Cette photo, qui donne bien une vue générale, ne nous fait cependant pas deviner la profondeur de cette rivière. Sachez qu'il y a des excursions à pieds ou à dos d'âne, et qu'elles mettent au minimum une journée pour descendre jusqu'au niveau de l'eau! Cela veut dire que le canyon est profond. Et je crois me rappeler que les deux rives sont à un ou deux kilomètres l'une de l'autre.

            Les gens instruits vous disent que c'est l'érosion par l'eau. Et ce n'est pas moi qui les contredirai. Mais regardons cette érosion de plus près. Un petit filet d'eau commence à se former en surface, et enlève un peu de terre chaque jour, que dis-je chaque heure, chaque minute, chaque seconde. Cette terre qu'il emmène, c'est un ensemble de grains de silicate, de l'humus, des débris végétaux, ... Mais avant ce temps où les choses solides ne soient dissociées et entraînées par le courant, l'eau a fait un autre travail: elle a dissout les éléments solubles des roches, les sels minéraux, le calcaire, les substances organiques de l'humus, et tout cela se retrouve mélangé dans l'eau du ruisseau.

            L'eau qui dissout les roches forme des couches souterraines, et imbibe la terre, et les arbres s'en nourrissent: ils pompent cette eau, et la font monter jusqu'à leurs cimes, véhiculant les éléments minéraux. D'autre part, ces mêmes arbres, par l'intermé­diaire de leurs feuilles, emploient l'énergie de la lumière pour fabriquer les composés organiques, grâce à la fonction appelée photosynthèse. Et vous voyez que, dans ces arbres, il y a une jonction, en de multiples points, de l'apport de la Terre et de celui du Soleil. La molécule de chlorophylle, dont j'ai parlé plus haut, en est un exemple probant: les structures formées de carbone et d'azote viennent de l'air, incorporés grâce à l'énergie solaire, et le magnésium vient de la terre et est apporté par l'eau.

            Les animaux se nourrissent des végétaux qui leur apportent les composés organiques, et absorbent l'eau des rivières qui leur apporte les éléments minéraux. En ce qui concerne l'eau, vous savez que, des couches souterraines, jaillissent des sources, et vous savez que les eaux de sources sont dites "minérales", justement parce qu'à la différence de l'eau de pluie, ces eaux véhiculent les substances minérales qu'elles ont dissoutes des roches. Et les gens "chics" qui achètent les eaux Montclair, Saratoga, Perrier, Vichy, ... incorporent dans leur chair et dans leur sang, le fer, l'aluminium, le magnésium, le manganèse, ... et ainsi sont les produits -j'allais dire les enfants- de ces terres proches (Perrier, Vichy) ou lointaines (Montclair au Canada, Saratoga aux Etats-Unis). Vous voyez déjà cette transcendance spatiale de nos corps physiques. Cette transcendance s'affirme davantage par le fait que des quantités énormes de matières sont transportées d'un continent à un autre par les courants de l'atmosphère: des tonnes de sable sont ainsi transportées chaque jour des déserts d'Arabie en Europe, et des déserts d'Afrique en Amérique; ce transport se fait "normalement" sans que l'on s'en rende compte, sauf lorsqu'il se manifeste sous la forme des pluies de sable, qui s'abattent parfois sur le Midi de la France, venant du Sahara. Et que dire des substances plus volatiles, provenant des gisements de pétrole, ou des centrales nucléaires. Dans notre corps, actuellement, nous avons certainement des composés du pétrole du Koweit, et des produits émis par Tchernobyl.

            Réalisez-vous maintenant que ce n'est pas parce que vous êtes nés et avez grandi en Amérique du Nord que votre corps ne provient que de cette terre. Ici et maintenant, votre corps a des éléments qui proviennent de tous les coins du monde. Ceci est l'universalité spatiale de nos corps.

            Mais revenons aux Badlands et au Canyon du Colorado. Les photos nous montrent les couches, et l'on s'émerveille de leur régularité, de leurs couleurs, des mouvements du plissement. Et si vous consultez une carte géologique, elle vous  dira que cette couche est du myocène, que l'autre est du carbonifère, et vous vous dites: C'est intéressant! Intéressant, c'est le mot passe-partout qui ferme notre esprit en nous donnant l'excuse de nous être intéressés à quelque chose. En réalité, lorsqu'on a dit: "C'est intéressant", notre esprit pense tout de suite: "Allons voir autre chose!" Et l'on papillonne ainsi de point en point, d'un lac à un sommet.

            Prenons les Badlands: revoyons cette terre au moment où ces petites collines n'étaient pas, où elles faisaient encore partie du sol ou du sous-sol d'une surface plutôt plane. On nous explique que ces couches sont des dépôts successifs qui se sont faits en des temps plus ou moins longs. Les éléments qui formaient la surface étaient, disons, "en activité", parce qu'ils subissaient les intempéries, l'oxydation par l'air, la dissolution par l'eau, l'érosion par les vents, les incendies causés par la foudre, l'épuisement par les racines des plantes, et éventuellement creusés, emportés, déportés, exploités par les animaux et les hommes. Les pierres taillées et immobilisées dans les constructions passent par une expérience "nouvelle", celle d'être "taillées", c'est-à-dire passées par une épreuve de meurtrissure afin d'être équarries selon un plan nouveau, inconnu d'elles jusqu'alors, puis assemblées dans un édifice conçu par le mental humain, pour un usage profane ou sacré. L'argile moulée en briques suit à peu près le même cheminement, avec un passage préliminaire par l'épreuve du feu et, conséquemment, d'une sorte de cristallisation (épreuve que les pierres ont dû subir plus tôt, par le feu naturel du sein de la  terre). N'avez-vous jamais remarqué que ces pierres ou ces briques nous observent en silence, nous donnant ce qu'elles ont reçu auparavant, et recevant de nous quelque chose pour l'avenir?

            Petit à petit, l'érosion, patiemment, emporte cette couche active, érosion naturelle par le chaud et le froid, les vents, la dissolution ou l'écoulement dans l'eau, ou non-naturelle par les différentes formes de pollution. Et tous ces grains de poussière, miettes désagrégées des corps minéraux, végétaux et animaux qui ont vécu à une certaine époque sur la surface de la terre, se trouvent entraînés au fond des eaux et tapissent les lits d'une rivière, d'un fleuve ou d'une mer, rendus à la terre, remis au repos; pour eux c'est la fin d'une incarnation, ou  d'une série d'incarnations, car, pendant une période d'activité d'un minéral, qui dure quelques centaines de milliers d'années, il peut y avoir plusieurs incarnations végétales, des arbres millénaires, tels les séquoias, jusqu'aux herbes d'un jour, encore davantage d'incarnations animales, des tortues qui durent plusieurs centaines d'années, en passant par les humains qui atteignent l'âge centenaire, jusqu'aux insectes éphémères qui ne vivent que l'espace d'une nuit; les restes de tous ces règnes qui ont vécu ensemble et qui se sont échangé des expériences, se retrouvent au fond, et petit à petit, recouverts par les restes d'êtres d'une autre période. C'est ainsi que se forment les différentes couches géologiques. Ces couches sont donc des témoins d'une tranche temporelle dans la vie de notre Terre.

            Deux cas alors se présentent.

            L'eau d'infiltration peut dissoudre une de ces couches et remet en activité quelques éléments solubles: ainsi le fer, le magnésium, le manganèse, ..., désincarnés il y a, disons, 400.000 ans, se réincarnent maintenant dans un arbre, un animal, un homme, et aident les nouvelles molécules à fonctionner, opèrent ainsi comme oligoéléments, comme nous l'avons vu plus haut; d'autres éléments, tels le calcium, le sodium, le potassium, ... prennent une part plus permanente dans la substance même des organismes. Notre corps a donc, dans sa composition, des éléments qui ont été les témoins d'une période reculée de l'histoire de la Terre; et en toute logique, nous devons induire que, lorsqu'ils ont été ravivés pour cette période, ils avaient déjà été actifs et désactivés à une période antérieure, et nous pouvons poursuivre ce raisonnement jusqu'à la naissance, sinon de l'univers, du moins de la Terre.

            Vous allez me dire: mais nos corps sont périssables et disparaissent après notre mort. Oui, mais il y a une chose dont peu de gens, même les scientifiques, se rendent compte; c'est que les atomes sont éternels. Depuis leur formation, ils ont participé à toutes sortes de combinaisons, mais se sont toujours retrouvés, à la dissolution de ces combinai­sons, peut-être pas intacts, mais du moins gardant leur individualité.

            "Nous savons que la matière est éternelle, c'est-à-dire qu'elle n'a pas eu de commencement, a) parce que la matière est la Nature elle-même; b) parce que ce qui ne peut s'annihiler, existe nécessairement et ne pouvait donc commencer à être ni ne peut cesser d'être; c) parce que l'expérience accumulée d'âges sans nombre et celle de la science exacte nous montrent la matière (ou la nature) agissant en vertu de son énergie propre, pas un de ses atomes n'étant jamais dans un état de repos absolu; donc, la matière a dû toujours exister, c'est-à-dire que ses matériaux changent sans cesse de forme, de combinaisons et de propriétés, mais ses principes ou éléments sont absolument indestructibles." (Lettre X des Mahatmas, p.64)

            Ainsi, si nos corps sont mortels, leurs constituants sont immortels. Et je dirais, avec le célèbre physicien Jean Charron, que "J'ai vécu quinze milliards d'années"; et que mon corps actuel est un résumé de toute l'histoire de la Terre. Malheureusement cette transcendance temporelle n'est pas évidente pour tout le monde, et c'est ce que j'avais confusément ressenti au milieu des pierres des Badlands.

            J'ai dit qu'il y avait deux cas. Et voici le deuxième cas. Il est d'ailleurs double. L'érosion et la dissolution constituent un processus lent. Mais la Terre bouge, frémit continuellement, et un jour, une région plane subit un plissement, les couches se soulèvent, et se cassent. Que se passe-t-il alors? Les éléments enfouis, comprimés, réduits à l'inactivité pendant des siècles, se retrouvent tout à coup remis dans une condition active. C'est une réincarnation subite, voulue ou non, nous ne le savons pas. Et alors, ces êtres d'un autre âge vous regardent, vous observent pendant que vous les contemplez ou photographiez. Qu'ont-ils voulu me dire dans les Badlands? Je crois que je commence à le percevoir et c'est ce que je partage avec vous en ce moment.

            L'autre alternative est ce qui s'est passé récemment aux Philippines, l'irruption volcanique. Ces éléments à l'état de réversion dans le sein de la Terre, refondus, réignifiés, rendus à l'état de plasma, sont rejetés violemment à la surface pour reprendre activité. Ils peuvent détruire certaines réalisations de la nature active actuelle, mais peut-être ont-ils été projetés dehors pour apporter des éléments régénérés, pour servir à une période à venir, plus ou moins lointaine.

            Car tous ces éléments plus anciens, plus  enfouis, et remis à jour, sont à leur tour érodés et solubilisés par l'eau et sont incorporés dans les organismes vivants d'aujourd'hui, peut-être pour préparer le corps des êtres à venir. On sait que nous sommes à la fin d'un cycle, et ces nombreux cataclysmes terrestres se sont peut-être produits pour enterrer celui-ci, du moins en partie, et préparer le chemin à un cycle prochain, pas forcément le plus immédiat.

            Pour résumer ce qui a été dit jusqu'ici, le corps humain n'est pas un petit organisme qui est né d'une mère, qui grandit dans un endroit précis et qui meurt au bout de quelques dizaines d'années, mais une résurrection, en un certain temps et en un certain lieu, d'éléments provenant de -ou ayant vécu dans- tous les coins du globe terrestre, et qui tous sont aussi vieux que la Terre. Peut-être est-ce là une interprétation de l'idée de résurrection des corps enseignée par l'Église, et qui, même pour les croyants, a toujours été difficile à comprendre et à accepter. La matière -la Terre, la Nature- est immortelle; ce sont ses manifestations qui sont éphémères.

            Cela nous conduit à un autre point que j'aimerais évoquer avec vous. Lorsqu'on parle de vie, d'incarnation, on tend à appliquer ces mots à l'homme. Et les personnes qui acceptent l'idée de la réincarnation la réserve spécifiquement au règne humain. Et aussi, on l'applique au corps composé auquel nous sommes habitués. Mais je vous invite à faire avec moi un petit voyage dans le domaine des atomes.

            Prenons la fonction physiologique la plus indispensable aux êtres vivants: la respiration. Du point de vue chimique, il s'agit surtout des mouvements d'une substance, l'oxygène. Dans l'air, on sait que l'oxygène se trouve à l'état "libre" (bien que chimiquement, il est sous forme molécu­laire, avec deux atomes collés ensemble). Lorsqu'il est inhalé dans les poumons, il est mis en contact avec le sang contenu dans les vaisseaux capil­laires. Ce sang, qui a irrigué le corps, est, dit-on, vicié, ce qui veut dire que l'hémoglobine a récolté un atome de carbone et est devenue ce que les chimistes appellent la carboxyhémoglobine. Ce que fait l'oxygène alors, c'est d'oxyder l'atome de carbone -chimiquement: deux atomes d'oxygène se lient à un atome de carbone- et la carboxyhémoglobine, ainsi libérée, redevient l'oxyhémoglobine pour aller donner son énergie au corps. Cette réaction de l'oxygène avec le carbone donne comme produit le bioxyde de carbone, ou gaz carbonique, qui est rejeté par le corps dans ses expirations. L'oxygène, qui était libre, est maintenant attaché, lié au carbone, incorporé au gaz carbonique. Celui-ci, une fois dans l'atmosphère, flotte un peu partout et bientôt est absorbé par une feuille verte qui, employant l'énergie solaire, le dissocie en oxygène qu'elle rejette dans l'atmosphère, et en carbone qu'elle incorpore dans des molécules organiques.

            Voyons d'abord le voyage de l'oxygène: il est d'abord libre, puis incorporé pendant un temps dans la molécule de gaz carbonique, puis re-libéré, dés-incorporé, ne pourrait-on pas dire incarné puis désincarné?

            Mais suivons maintenant l'atome de carbone. Nous avons vu que la feuille verte le sépare de l'oxygène, pour le récupérer et l'incorporer dans les molécules nécessaires à la vie, appelées par conséquent organiques ou biologiques. Dans cette réaction, la feuille verte emploie l'énergie de la lumière pour fabriquer, en premier lieu, des sucres: cette fonction est par conséquent appelée photosynthèse. Dans cette réaction, l'atome de carbone se trouve lié avec d'autres atomes de carbone, des atomes d'oxygène et des atomes d'hydrogène. Puis d'autres réactions opèrent des échanges pour fabriquer des molécules différentes, généralement plus complexes.

            Si l'on fait le tri des molécules carbonées qui servent dans les organismes vivants, on peut les répartir en deux grandes classes, les substances transformables et les substances dites biologiquement actives. Parmi les premières, on distingue à nouveau deux groupes: les substances énergétiques et les substances plastiques. Les substances énergétiques sont ainsi appelées parce qu'elles subissent des transformations plutôt rapides, pour libérer l'énergie nécessaire à l'entretien de la vie: sucres, graisses, certaines protéines. Les sucres, par exemple, une fois ingérés, sont digérés rapidement et une grande partie sera "brûlés" par l'oxygène de la respiration en gaz carbonique. On peut dire que leur incarnation est courte et se répète souvent. Par contre, les protéines qui constituent les muscles, les nerfs, et les substances osseuses restent plus longtemps en place. Ce sont les substances qui constituent la charpente de notre corps, et, pour cela, sont appelées "plastiques". Parmi celles-ci, les protéines des muscles se renouvellent rapidement, les composants des nerfs et ceux des os perdurent des dizaines d'années. Et si l'on sort du domaine humain et qu'on considère les végétaux, on sait que certains arbres peuvent vivre des centaines d'années, voire des milliers. Chez ces arbres, il y a aussi des substances qui se renouvellent vite, mais les constituants du bois, notamment la cellulose et surtout la lignine, sont pratiquement indestructibles. Imaginez alors un atome de carbone incorporé dans une molécule de sucre et un autre, en principe identique, faisant partie d'une molécule de lignine. Le premier s'incarne, se désincarne et se réincarne à un grand rythme, alors que le deuxième peut demeurer inactif durant la vie de l'arbre, et bien longtemps après, si l'arbre est coupé et transformé en un meuble ou une poutre de charpente d'une maison. Le premier aura accumulé un grand nombre d'expériences diverses, et aura habité des corps de plantes, d'animaux, d'humains, alors que le deuxième n'aura connu qu'une longue expérience monotone. Selon le principe de la relativité d'Einstein, le premier carbone, qui aura accumulé beaucoup d'expériences en peu de temps, sera plus "jeune" que le deuxième qui n'en finit pas de faire la même expérience; "jeune" signifiant "qui ne vieillit pas", en fin de compte "immortel". (Je vous laisse cet exemple pour approfondir la notion d'immortalité.) On peut dire aussi que le premier carbone sera plus évolué que le deuxième. Ainsi notre corps, non seulement est le champ d'expérience pour des éléments aussi vieux que la Terre, mais encore et surtout est une école où des éléments de différents degrés évoluent ensemble pour acquérir chacun de nouvelles connaissances correspondant à son niveau.

            Examinons maintenant la deuxième classe, celle des substances bio-actives. Elle se compose aussi de deux groupes: les enzymes et les hormones. Les enzymes sont les substances qui opèrent les transformations des substances de la première classe, chacun ayant un mode d'action spécifique. "On nous enseigne que tout changement physiologique, outre les phénomènes pathologiques et les maladies, -à vrai dire la vie elle-même, ou plutôt les phénomènes objectifs de la vie provoqués par certaines conditions et modifications dans les tissus du corps qui permettent l'action de la vie et la forcent à agir dans ce corps-, que tout cela est dû à ces CREATEURS et DESTRUCTEURS invisibles qu'on appelle, d'une façon si vague et si générale, les microbes ... Le corps physique de l'homme change complètement de structure tous les sept ans et sa destruction ou sa conservation sont dues aux Vies de Feu dont la fonction est alternativement de Détruire et de Construire. Elles construisent en se sacrifiant elles-mêmes, sous forme de vitalité, pour restreindre l'influence destructrice des microbes, et, en leur fournissant ce qui est nécessaire, elles les forcent, au moyen de ce frein, à construire le corps matériel et ses cellules. Elles détrui­sent aussi lorsque ce frein est retiré et que les microbes, à qui on ne fournit plus d'énergie vitale pour construire, sont laissés libres de se répandre comme agents destructeurs" (D.S., I, 251). Ce passage de la Doctrine Secrète est une véritable leçon de biochimie moderne. Remplacez, en effet, le mot Créateurs par enzymes de synthèse, et le mot Destructeurs par enzymes de dégradation, et vous pourriez inclure ce paragraphe dans un livre de biochimie. Plus, la phrase "dont la fonction est alternativement de détruire et de construire" traduit exactement ce qu'en biochimie on appelle une "réaction réversible", c'est-à-dire qu'elle peut aller dans un sens ou dans l'autre, selon les conditions énergétiques. La phrase suivante: "Elles construisent en se sacrifiant elles-mêmes, sous forme de vitalité" est encore d'une actualité remarquable. En effet, il y a des molécules qu'on dit "à haute énergie" qui, en se détruisant, libèrent cette grande quantité d'énergie qu'elles avaient emmagasinée, pour permettre une réaction de synthèse. La dernière partie du paragraphe énonce une autre vérité scientifique: c'est grâce à certaines molécules qui contrecarrent l'action des microbes, soit en produisant des substances de défense, soit en fournissant un aliment aux microbes, ou, au contraire, en consommant les aliments fabriqués par ceux-ci, que la cellule, et par conséquent, que le corps formé par ces cellules, survit.

            Quant aux hormones, ce sont les substances qui dirigent et coordonnent ces transformations; elles agissent donc sur un niveau supérieur à celui des enzymes. Ce sont des agents du mental, et font partie de ce que Jean Charron appelle la néguentropie. (La matière a une tendance naturelle à se désagréger; c'est ce que la chimie-physique appelle l'entropie. Jean Charron reconnaît dans ce qu'il appelle "l'esprit", et qu'en théosophie nous appelons plutôt le mental, la tendance inverse, qu'il appelle "néguentropie", la tendance à la construction plutôt qu'à la destruction.) On peut donc mettre les quatre groupes dans l'ordre suivant:

            Substances plastiques      éléments les plus matériels

            Substances énergétiques    éléments vitaux

            Substances enzymatiques    éléments actifs

            Substances hormonales      éléments intelligents

Vu sous l'angle théosophique, les substances plastiques sont faites d'élementaux physiques, les substances énergétiques, d'élémentaux éthériques, les substances enzymatiques, d'élémentaux astraux, et les substances hormonales, d'élémentaux mentaux.

            Je voudrais maintenant arriver à un autre aspect de la question. Avec la théorie scientifique et les enseignements plus occultes sur l'évolution, on a tendance à considérer que le règne humain est le plus évolué; puis viennent, par ordre décroissant, le règne animal, le règne végétal et le règne minéral, que l'homme, dans son orgueil égocentrique et son ignorance, appelle "règnes inférieurs". Le terme "inférieur" ne peut se justifier que par le fait que les représentants de ces règnes ont moins de facultés développées que l'être humain. Mais si l'on retrace l'évolution, de n'importe quel point de vue, on ne peut s'empêcher de réaliser que les minéraux sont de loin nos aînés, puis viennent les végétaux, et enfin les animaux. Le règne humain est à peine arrivé à la fin de son adolescence; je pense que je n'ai pas besoin de vous en donner les preuves. Mais regardez ces animaux royaux, tigres, lions, éléphants; ces majestueux rois des forêts, chênes, sapins Douglas, sequoias; ces exemples de la perfection minérale que sont les cristaux -et je rappelle en passant qu'il y a plusieurs systèmes cristallins, avec des caractéristiques très strictes- ; nos rois et reines humains, présidents, chefs d'état, chefs religieux, ..., n'arrivent pas aux chevilles des "parfaits" des autres règnes, que je préfère appeler "antérieurs". Car non seulement ils nous ont précédés dans le temps, mais le règne humain a tiré profit des expériences de ces règnes, et dans sa composition matérielle, et dans sa stratégie vitale.

            Un exemple parlant est l'évolution de la structure des organismes: les premiers végétaux organisés ont la tige creuse, formée seulement d'une enveloppe superficielle, et ce n'est que bien plus tard que la tige se remplit et se durcit, avec ces fibres de cellulose imprégnées de lignine dont j'ai parlé plus haut. Les animaux ont répété ce même cheminement: les mollusques et les crustacées ont une coquille ou carapace dure qui les protège, et ce n'est que bien plus tard que les animaux dits supérieurs développent un squelette interne, dont l'homme a copié le modèle. Je ne peux m'empêcher de citer ici deux extraits des Stances de Dzyan:

           

            "VI. 22: ... La sueur grandit, ses gouttes crûrent, et les gouttes devinrent dures et rondes. Le soleil la réchauffa, la lune la refroidit, et lui donna une forme...

            VIII. 30: Durant la troisième, les animaux sans-os crûrent et changèrent; ils devinrent des animaux avec os..."

            Il convient, cependant, de donner crédit au règne humain: il a hérité des fruits de l'expérience des règnes antérieurs, mais il lui appartient de les porter à une plus grande perfection. On peut lire, en effet, dans la Doctrine Secrète (I, 141) que le règne végétal, -mais je pense que ceci est vrai pour tous les règnes antérieurs- "doit d'ailleurs continuer à parachever son évolution par l'intermédiaire de l'homme". En effet, ce corps, que l'homme a hérité de ses prédécesseurs, a encore beaucoup à développer: un tiers seulement des gènes sur les chromosomes ont des destinations reconnues (celles déjà développées par les règnes antérieurs ou acquises plus récemment); les deux tiers restants sont encore inconnus.

            Voilà pourquoi, lorsque je regarde un animal, une plante, et surtout un rocher ou une montagne, je suis plein de respect. Car nous humains avons hérité d'eux tous, mais nous n'avons pas encore compris tout  le travail qu'ils ont accompli. Les seigneurs des Badlands ont encore beaucoup à nous apprendre!

            "Nous sommes de même sang", enseigna Kaa à Mowgli; en le paraphrasant, je dis: Chacun de nous est un spécimen du corps de la Nature. Cet "homme" n'est qu'un fragment -et une partie intégrante- de cette Nature. Si nous savons nous taire et écouter cette Terre, nous réaliserons qu'elle nous parle toujours, dans son silence très éloquent.


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