LE SENTIER DU DISCIPLE

par ANNIE BESANT

traduit de l'anglais par H.D.

Édition 1900

Édition de la famille théosophique

disponible aux Éditions Adyar, 4 Square Rapp, Paris (vii)


Table des matières
   
Page
Préface  
5
Premier pas Karma Yoga. Purification
7
Qualités requises Contrôle de la Pensée. Méditation. Édification du caractère
50
La vie du disciple La voie du noviciat. Les quatre initiations
88
Le progrès future de l'humanité Méthode de la science future. Développement à venir des hommes
133

 

PRÉFACE

Parmi les nombreuses et si instructives conférences dont le monde est redevable à l'infatigable énergie et à l'absolu dévouement qu'apporte Mme Annie Besant dans l'accomplissement de la noble tâche à laquelle elle a consacré sa vie, il n'en est peut-être pas de plus remarquables et de plus utiles aux débutants, que les quatre faites à Adyar en 1895, à l'occasion du vingtième anniversaire de la fondation de la Société théosophique, et réunies en un volume sous le titre de: The Path of Discipleship.

La lecture de ces conférences magistrales avait produit sur nous une impression si profonde et si salutaire que nous n'avions pas hésité à prendre l'initiative de les traduire en français, dans l'espoir que leur publication [Page 6] deviendrait un jour possible et que ceux de nos compatriotes auxquels la langue anglaise n'est pas familière pourraient profiter des véritables trésors qu'elles renferment.

Aujourd'hui qu'il nous est heureusement possible de présenter le Sentier du Disciple au public français, nous prions ce public de ne pas oublier que ces conférences ont été données devant un auditoire hindou.

L'on ne s'étonnera point, ainsi, du point de vue auquel s'est placée Mme Besant ni des nombreux termes sanscrits émaillant le texte.

H. DEMIRGIAN. Alexandrie (Egypte), le 14 mars 1900. [Page 7 ]



PREMIERS PAS


Karma Yoga. — Purification,


FRÈRES. — II y a deux ans, lorsque j'ai parlé pour la première fois dans cette salle, j'ai appelé votre attention sur l'édification du Kosmos en général, sur les phases par lesquelles a passé cette évolution et, en quelque sorte, sur les méthodes suivies au cours de cette vaste succession de phénomènes. L'année dernière, j'ai traité de l'évolution du Soi, du Soi humain plutôt que du Soi kosmique, et j'ai tâché de vous expliquer comment le Soi amassait de l'expérience en s'élevant d'enveloppe en enveloppe et arrivait à dominer absolument ses véhicules inférieurs. Pour l'homme comme pour l'univers, pour l'individu, comme pour le Kosmos, le but est le même: un effort [Page 8] constant pour se réunir au Soi, pour remonter à ce dont on émane. Cependant, on m'a parfois dit, dans des discussions sur ces sujets sublimes.

"Quel rapport cela a-t-il avec la vie que les hommes mènent en ce monde, entourés comme ils le sont par les nécessités de la vie et par les activités du monde phénoménal, continuellement arrachés à la pensée du Soi, continuellement forcés par leur Karma à participer à ces activités de toutes natures ? Quel rapport a donc l' enseignement supérieur avec la vie des hommes et comment des hommes de ce monde peuvent-ils s'élever assez haut pour que la vie supérieure devienne possible pour eux aussi ?" C'est à cette question que je vais m'efforcer de répondre cette année.

Je vais tâcher de vous expliquer comment un homme de ce monde, soumis à des obligations de famille, à des devoirs sociaux, aux multiples activités de la vie, peut cependant se préparer à l'union et faire les premiers pas sur la voie qui doit le mener à l'Un. Je vais tâcher de vous décrire les progrès à faire sur cette voie, en commençant par la vie que mène un homme quelconque, en partant de la situation où la plupart d'entre vous se trouvent en ce moment, de telle sorte que vous puissiez reconnaître qu'il y a un but à atteindre et une voie à parcourir — cette voie qui a son point de départ, ici-bas, dans la vie de la famille, de la communauté, de l'état, et son [Page 9 ] point d'arrivée dans un lointain qui défie toute pensée; cette voie qui finit par conduire le voyageur dans la demeure qui sera à jamais la sienne. Voilà le but de ces quatre conférences; voilà les échelons que vous voudrez bien, j'en suis sûre, gravir avec moi.

Afin de bien nous pénétrer de notre sujet, examinons rapidement le cours de l'évolution, sa signification et son but, pour que ce coup d'oeil, à vol d'oiseau, jeté sur l'ensemble, nous mette à même de l'apprécier et nous fasse comprendre l'opportunité de la marche en avant que nous allons effectuer pas à pas.

Nous admettons que l'Unité soit devenue la multiplicité. Jetons un regard en arrière et considérons les ténèbres primordiales qui enveloppent tout; nous entendrons comme un murmure jaillir de ces ténèbres: Je me multiplierai. Cette multiplication n'est autre chose que la construction de l'univers et des individus qui y vivent. Dans cette volonté de se multiplier, exprimée par "l'Un qui n'a pas de second", nous voyons la source de toute manifestation, nous reconnaissons, en quelque sorte, le germe primordial du Kosmos.

Et lorsque nous avons compris de quelle façon a commencé l'Univers, que nous nous rendons compte de la complexité et de la multiplicité qui naissent de la simplicité et de l'unité primordiales, nous comprenons également que chacune de ces [Page 10] manifestations phénoménales doit être entachée d'imperfection et que le fait même qu'un phénomène ne soit possible qu'à la condition d'être limité est la preuve irréfutable qu'il est inférieur à l'Un et, par conséquent, imparfait. Cela nous donne le pourquoi de la variété, de la vaste multiplicité des choses et des êtres vivants. Nous commençons alors à comprendre que la perfection de l'univers manifesté réside dans cette variété même; que là où il y a plus que l'Un, il faut cette multiplicité infinie, afin que l'Un, qui est comme un puissant soleil projetant ses radieux rayons dans toutes les directions, puisse en projeter partout, et que c'est dans la totalité de ces rayons que résident la perfection et l'illumination du monde. Plus les objets seront nombreux, remarquables et variés, plus sera fidèle, quoique toujours imparfaite, cette réflexion, par l'univers, de l'Un d'où il émane.

Le premier effort de l'évolution vitale doit être de produire de nombreuses existences distinctes — distinctes en apparence, du moins — de façon que, vues de l'extérieur, elles nous paraissent nombreuses, tandis qu'en les considérant dans leur essence, nous voyions que le Soi de toutes est Un. Lorsque nous nous sommes rendu compte de cela, nous comprenons qu'au cours de ces multiples individualisations, l'individu entre en manifestation comme un reflet pâle et incomplet [Page 11] du Soi. Nous commençons aussi à comprendre à quoi doit aboutir cet univers, pourquoi l'évolution de ces nombreux individus est nécessaire, pourquoi cette séparativité joue un rôle indispensable dans l'évolution de l'ensemble.

Nous reconnaissons, en effet, que cet univers doit avoir pour but d'évoluer le Logos d'un autre univers, les puissants Dévas qui devront servir de guides à toutes les forces kosmiques de cet univers et les divins Maîtres qui auront pour devoir d'instruire l'humanité naissante d'un autre Kosmos. Tous ces mondes peuplés d'existences individuelles sont entraînés aujourd'hui dans un courant d'évolution ferme et constant, grâce auquel chaque univers est à même de fournir à un futur univers son Logos, ses Dévas, les premiers de ses Manous [ De hauts esprits planétaires, des humains arrivés à un adeptat très élevé qui guident l'évolution des Races et des Rondes. Note du traducteur] et toutes les puissantes entités qui seront indispensables pour édifier, former, gouverner et instruire cet univers qui n'est pas encore né.

C'est ainsi que les univers sont enchaînés les uns aux autres, que les Manvantaras se suivent, que la récolte d'un univers sert de semence à l'univers qui lui succède. Au milieu de toute cette multiplicité, évolue une unité encore plus vaste, qui servira de charpente au Kosmos à naître, qui [Page 12] sera la Puissance directrice et gouvernante du futur Kosmos.

A ce moment, une question se pose — je sais qu'elle préoccupe bien des cerveaux, car elle m'a été posée maintes et maintes fois, tant en Orient qu'en Occident — pourquoi l'évolution est-elle entourée de tant de difficultés, pourquoi la mise en oeuvre laisse-t-elle voir la trace de tant d'insuccès apparents, pourquoi les hommes se conduisent-ils si souvent mal avant de se bien conduire, pourquoi poursuivent-ils le mal qui les dégrade, au lieu de s'attacher au bien qui les ennoblirait ? N'était-il pas possible au Logos de notre univers, aux Dévas, qui sont ses agents, aux grands Manous qui sont venus guider les premiers pas de notre humanité, ne leur était-il pas possible de faire en sorte que la mise en oeuvre ne présentât aucune apparence d'insuccès ? Ne leur était-il pas possible de diriger le monde de manière à ce que la voie fût droite et directe, au lieu d'être si tortueuse et si indirecte?

Nous sommes arrivés au moment où l'évolution de l'humanité devient très difficile, étant donné le but qui doit être atteint.

Il eût été facile, en effet, de façonner une humanité qui eût pu être parfaite; facile de donner à ses pouvoirs naissants une direction qui les eût fait marcher sans cesse vers ce que nous appelons le bien, sans jamais se détourner pour aller vers [Page 13] ce que nous appelons le mal. Mais quelle eût été la caractéristique d'une oeuvre aussi facile? C'eût été, assurément, de faire de l'homme un automate, mis en mouvement par une force extérieure qui lui aurait impérieusement imposé une loi qu'il eût été dans l'obligation de subir, à laquelle il lui eût été impossible d'échapper. Le monde minéral est soumis à une loi de ce genre; les affinités qui relient les atomes entre eux obéissent à cette impérieuse impulsion. Mais au fur et à mesure que nous nous élevons, nous voyons se développer graduellement une liberté de plus en plus grande, jusqu'à ce que nous trouvions chez l'homme une énergie spontanée, une liberté de choix qui n'est autre chose que l'aurore de la manifestation de la Divinité, du Soi, qui commence à transparaître dans l'être humain. Or le but à atteindre, le réel objectif, n'était pas de construire des automates destinés à suivre aveuglément une voie tracée pour eux, mais d'édifier une réflexion du Logos lui-même, de constituer un puissant groupe d'hommes, éclairés et accomplis, susceptibles de préférer le bien parce qu'ils le connaissent et le comprennent, et de repousser le mal, après avoir appris à connaître, par expérience, son impuissance et les douleurs auxquelles il conduit. En sorte que, parmi les grands êtres qui dirigeront l'univers futur, comme parmi tous ceux qui dirigent l'univers actuel, il y ait une unité conquise [Page 14] par un concours de volontés fondues en une seule, grâce au savoir et au libre arbitre, mues par un même désir parce qu'elles savent tout, identifiées avec la Loi parce qu'elles ont appris que la Loi est juste; ayant voulu s'unifier avec la Loi, non sous l'impulsion d'une force extérieure, mais par suite d'un libre assentiment interne. Dans cet univers futur, la Loi sera Une, comme elle l'est dans l'univers actuel, et sera exécutée grâce au concours de Ceux qui en sont la personnification, à cause de l'unité de leurs vues, de l'unité de leur savoir, de l'unité de leur puissance: cette loi ne sera point aveugle et inconsciente, elle sera le résultat de la volonté d'un groupe d'êtres vivants qui sont la Loi, parce qu'ils sont devenus divins.

Il n'y a pas d'autre voie, permettant d'atteindre un tel but, permettant au libre arbitre du plus grand nombre de s'identifier avec l'unique et grande Nature, avec l'unique et grande Loi: il n'y a pas d'autre voie, dis-je, en dehors de la loi au cours de laquelle l'expérience s'acquiert, au cours de laquelle on arrive à connaître le mal tout autant que le bien, l'insuccès — tout autant que le triomphe. Les hommes deviennent alors des Dieux, et, grâce à l'expérience qu'ils ont acquise, ils veulent, ils peuvent, ils ressentent tous de la même façon.

Dans leurs efforts pour atteindre ce but, les divins Maîtres et guides de notre humanité ont jeté [Page 15] les bases de bien des civilisations, constituées toutes en vue du but à atteindre. Le temps me manque pour remonter à la haute civilisation de la quatrième Race qui précéda la naissance du puissant peuple Aryen. Je me bornerai à dire, en passant, qu'une haute civilisation fut mise à l'essai et donna pendant un certain temps de bons résultats sous la direction de ses divers Gouvernants; ceux-ci, alors, supprimèrent leur direction immédiate — comme fait une mère qui cesse de tenir son enfant, lorsque celui-ci apprend à marcher, afin de voir s'il est capable de faire des pas, de se servir de ses membres, sans le secours de son bras. Pour la même raison,ils rentrèrent dans l'ombre — les divins Guides et Gouvernants — pour voir si l'humanité naissante marcherait ou tomberait en faisant ses premiers pas. Et cette jeune humanité trébucha, tomba et la haute civilisation — puissante, et parfaite dans ses institutions sociales, glorieuse par la force et le savoir qui avaient préside à sa formation — succomba sous le poids de l'égoïsme humain, sous le poids des instincts inférieurs de l'humanité qui n'avaient pas encore été dominés. Il fallait faire une nouvelle tentative et la grande race Aryenne fut fondée, — toujours avec de divins Gouvernants, toujours avec de divins Guides; avec un Manou qui lui donna ses lois, fonda sa civilisation, esquissa sa constitution; avec les Rishis qui se [Page 16] groupèrent autour de Lui, qui assurèrent l'exécution de ses lois et guidèrent la jeune civilisation; de la sorte un exemple fut de nouveau donné à l'humanité, le modèle vers lequel elle devait évoluer fut de nouveau montré à la race. Puis les grands Instructeurs se retirèrent encore pour quelque temps, afin de permettre à l'humanité d'essayer ses forces, de s'assurer si elle était capable de marcher seule, en ne comptant que sur elle-même, dirigée par le Soi interne et non plus par des manifestations extérieures. Cette fois encore, comme nous le savons, la tentative aboutit à un insuccès complet. Cette fois encore, ainsi que nous pouvons nous en assurer en jetant un coup d'oeil en arrière, nous voyons cette civilisation d'origine divine dégénérer graduellement sous le poids des instincts inférieurs que l'homme n'avait pas encore appris à dominer: s'affaisser momentanément sous la pression des passions indomptées de l'humanité.

En nous reportant, comme nous le faisons, à l'Inde de jadis, nous voyons sa constitution parfaite, sa merveilleuse spiritualité et nous suivons de l'oeil sa dégradation de siècle en siècle au fur et à mesure que la main dirigeante se retire au delà de la portée visuelle de l'homme. Nous constatons que, dans chaque cas, la tentative de réalisation de l'idéal divin a abouti à un échec.

Nous jetons un coup d'oeil sur le monde [Page 17] moderne et nous voyons jusqu'à quel point la nature inférieure de l'homme a triomphé de l'idéal divin qui lui avait été donné comme modèle à l'origine de la race Aryenne.

Nous voyons qu'à cette époque il y avait l'idéal du Brahmane, un idéal que l'on peut décrire comme étant celui de l'âme approchant de la libération, ne réclamant plus rien des biens de la terre, n'aspirant plus aux plaisirs de la chair, ni à aucun des dons de la richesse, du pouvoir, de l'autorité, des joies terrestres; la caractéristique du Brahmane était d'être pauvre et éclairé, tandis que nous ne trouvons que trop souvent aujourd'hui, chez l'homme qui porte le nom de Brahmane, richesse et ignorance, au lieu de pauvreté et sagesse. Là, dans cette caste, vous trouvez une des preuves de la dégénérescence par suite de laquelle l'ancienne constitution est tombée, et il en est de même dans chacune des quatre castes.

Voyons maintenant comment les Instructeurs se proposèrent d'amener les hommes à préférer librement et volontairement l'idéal qui leur avait été proposé et dont ils s'étaient détournés; comment les grands Instructeurs s'appliquèrent à diriger l'évolution de l'humanité si imparfaite vers le parfait idéal qui avait été manifesté au début, pour servir d'exemple à la race, et que l'évolution n'avait pu atteindre à cause de la faiblesse et de la puérilité des hommes. [Page 18]

Afin que ce résultat pût être atteint au cours des siècles, ce que l'on appelle le Karma-Yoga fut enseigné aux hommes — le Yoga, ou l'union [ L'union avec la Loi divine, avec le Soi humain et le Soi cosmique. Note du traducteur] par l'action. C'est la forme de Yoga qui convient aux hommes du monde, assaillis par les activités de la vie; c'est grâce à ces activités mêmes, grâce à l'entraînement qu'elles procurent, que l'on doit arriver à faire les premiers pas conduisant à "l'union". Et c'est pourquoi le Karma-Yoga a été établie pour l'entraînement des hommes.

Remarquez la juxtaposition des mots "action" et "union": action exécutée de façon à avoir l'illusion pour résultat, action dirigée de manière à produire l'union. Il faut se souvenir que ce sont nos activités qui nous divisent, nos actions qui nous séparent, que c'est cette multiple et changeante activité qui nous entraîne et nous maintient isolés. Cela semble donc paradoxal que de parler d'union par l'action, d'union au moyen de ce qui a toujours été une cause de division, d'union grâce à ce qui a amené la séparation. Mais la sagesse des divins Maîtres était à la hauteur de la tâche qui leur incombait, la tâche de concilier, d'expliquer ce paradoxe apparent. Suivons attentivement l'explication et voyons de quoi il s'agit. [Page 19]

L'homme court effaré dans toutes les directions sous l'influence des trois énergies de la nature, les gounas. L'Ego renfermé dans le corps se trouve dominé par ces gounas. Elles travaillent, elles sont actives, elles constituent l'univers manifesté et il s'identifie lui-même avec ces activités. Il croit agir, alors que ce sont elles qui agissent; il croit être occupé, alors que ce sont elles qui produisent des résultats. Vivant au milieu d'elles, aveuglé par elles, soumis aux illusions qu'elles créent, il perd entièrement la connaissance de lui-même et il est tiraillé de-ci de-là, poussé par-ci par-là, emporté par des courants, en sorte que l'activité des gounas est tout ce que l'homme voit dans la vie. Évidemment, dans ces conditions, il n'est pas apte à pratiquer les formes supérieures du Yoga; évidemment, tant que ces illusions ne sont pas dissipées, au moins en partie, les degrés les plus élevés de la “Voie” seront au delà de son atteinte. Il doit donc commencer par comprendre les gounas; par se séparer de ces activités du monde phénoménal. Et les Écritures de ce Yoga — car nous pouvons nous servir de ce mot — les Écritures de ce Karma-Yoga, c'est ce qui a été proclamé par Shrî Krishna sur le champ de bataille de Kouroukshetra, lorsqu'il enseignait cette forme de Yoga à Arjouna, le prince, le guerrier, l'homme appelé à vivre dans le monde, à combattre dans le monde, à gouverner l'État et à [Page 20] prendre sa part de toutes les activités extérieures; c'est là que se trouve l'éternelle leçon pour les hommes qui vivent en ce monde, leçon qui leur enseigne comment ils peuvent s'élever graduellement au-dessus des gounas et arriver ainsi à l'union avec le Suprême.

Ce Karma-Yoga consistera donc, d'abord, dans l'assouplissement et la réglementation de ces activités. Il y a, comme vous le savez, trois gounas, Sattva, Rajas et Tamas, les trois gounas par lesquelles tout ce qui nous entoure a été édifié, combiné et mélangé de mille manières. L'une agit ici, l'autre travaille dans toutes les directions. Il faut leur imposer un équilibre, il faut les soumettre. L'Égo incarné, le possesseur du corps, doit devenir maître souverain et établir une distinction entre lui et les gounas. Ce qu'il faut donc faire, c'est de s'expliquer leurs fonctions, de contrôler et de diriger leurs activités. Vous ne pouvez pas vous élever d'un seul coup au-dessus d'elles, ou les contrecarrer — pas plus qu'un enfant ne peut exécuter le travail d'un homme fait. L'humanité peut-elle, dans son état d'imparfaite évolution, atteindre à la perfection du Yoga? Non, et ce ne serait pas même sage de la part de l'homme que de l'essayer; en effet, si l'on imposait à l'enfant le travail d'un adulte, non seulement il ne réussirait pas à en venir à bout, mais il outrepasserait la limite de ses forces dans cette tentative, et cela [Page 21] aurait pour résultat un insuccès, aussi bien dans l'avenir que dans le présent, car cette tâche trop lourde pour ses forces les diminuerait et les altérerait. Il faut que les hommes exercent leurs forces avant de pouvoir réussir, comme il faut que l'enfant atteigne l'âge d'homme avant d'être apte à un travail viril. Examinons pour un moment la fonction de Tamas — que l'on traduit par obscurité, paresse, inertie, négligence, etc. Quelle fonction ce gouna peut-elle remplir, si l'on en fait usage pour aider à l'évolution humaine ? De quelle utilité ce gouna peut-il être, au point de vue du développement de l'homme et de la libération de l'âme? Dans le Karma-Yoga, ce gouna n'est utilisé que comme une puissance contre laquelle on doit lutter, que l'on doit vaincre, afin de développer les forces dans cette lutte, de développer la puissance de la volonté dans cet effort, de conquérir dans cette tentative le contrôle et la discipline de soi-même. On peut dire que ce gouna est utile à l'évolution de l'homme, au même titre que le sont les massues et les haltères aux exercices de l'athlète. Celui-ci ne pourrait pas fortifier ses muscles, s'il n'avait pas quelque chose pour les exercer. Il n'arriverait pas à la vigueur musculaire, si ses muscles ne se durcissaient pas dans les effort qu'il leur impose pour soulever des poids. Ce n'est pas le poids lui-même qui est important, mais l'usage que l'on en fait, et si un [Page 22] homme veut que ses muscles physiques, les muscles de ses bras par exemple, deviennent très puissants, le mieux qu'il puisse faire c'est de prendre une massue ou des haltères et de s'exercer journellement, contre cette force de résistance. C'est de cette façon que Tamas, c'est-à-dire la négligence ou l'obscurité, joue son rôle dans l'évolution de l'homme; celui-ci doit vaincre ce gouna et développer ses forces dans la lutte, les muscles de l'âme gagnent en puissance à mesure qu'il se rend maître de la négligence, de la paresse, de l'indifférence, c'est-à-dire des qualités tamasiques inhérentes à sa nature.

Vous reconnaîtrez que les rites et les cérémonies de la religion ont été prescrits pour dominer ces qualités tamasiques, leur but étant, du moins en partie, d'exercer l'homme à vaincre la lenteur, la paresse et l'indolence de sa nature inférieure et de le mettre, en présence de certains devoirs à remplir à un moment donné — qu'il soit à ce moment désireux, ou non, de les remplir, qu'il se sente à ce moment actif ou paresseux — de le mettre, dis-je, en présence de devoirs à remplir à un moment donné, c'est-à-dire de l'exercer à surmonter la lenteur, la légèreté et l'opiniâtreté de sa nature inférieure et de l'obliger à suivre la voie que l'on a voulu lui tracer.

Il en est de même si nous prenons Rajas. Vous verrez que les activités de l'homme sont dirigées [Page 23] dans le Karma-Yoga, suivant certaines voies définies que je me propose de suivre avec vous, de façon à ce que vous puissiez comprendre comment ces activités; si constamment mises en oeuvre dans le monde moderne, qui se manifestent dans toutes les directions, qui mènent à la hâte, au mouvement et à l'effort constant, en vue d'obtenir des succès dans la vie inférieure, d'obtenir des manifestations, des résultats, des phénomènes matériels, comment ces activités sont graduellement dirigées, exercées, purifiées, jusqu'à ce qu'elles ne puissent plus gêner la réelle manifestation du Soi.

Le but du Karma-Yoga est de substituer le devoir à la jouissance personnelle; l'homme agit pour satisfaire ses instincts, inférieurs; il agit parce qu'il veut obtenir quelque chose; il agit pour le gain, pour une chose qu'il désire, pour obtenir une récompense. Il travaille parce qu'il veut de l'argent afin de pouvoir se procurer des jouissances. Il travaille parce qu'il aspire au pouvoir, qui donnera satisfaction à son soi inférieur. Toutes ces activités, toutes ces qualités "raja-siques", sont mises en mouvement pour aider ses instincts inférieurs. Afin de discipliner et de régulariser ces activités, afin de les utiliser pour les desseins du Soi supérieur, il faut amener l'homme à substituer le devoir à la jouissance personnelle, à travailler parce que le travail est un de ses devoirs, à tourner la roue de la vie parce [Page 24] que c'est son emploi et afin de pouvoir faire ce que Shrî Krishna a déclaré faire par Lui-même. Il n'agit pas parce qu'il y a quelque chose à gagner pour Lui dans ce monde ou dans un autre, mais parce que sans Son action le monde prendrait fin, parce que sans Son action la roue ne tournerait plus. Et ceux qui accomplissent le Yoga doivent agir dans le même esprit que Lui, agir pour le tout et non pour la partie, agir pour l'accomplissement de la Volonté divine dans le Kosmos et non pour le plaisir d'une entité distincte qui se croit indépendante alors qu'elle devrait travailler sous Ses ordres. On atteindra ce but en haussant graduellement la sphère de ses activités. Le devoir doit être substitué à la jouissance personnelle et les rites religieux, ainsi que les cérémonies, sont prescrits pour amener graduellement les hommes à la vraie vie qui doit être la leur. Toutes les cérémonies religieuses ne sont qu'un moyen d'amener l'homme à la vraie vie, à la vie supérieure. Un homme commence par méditer le matin de bonne heure et au coucher du soleil, mais, à la fin, sa vie ne sera qu'une longue méditation. Il médite durant une heure, pour se préparer à méditer toujours. Toutes les activités créatrices sont le résultat de la méditation, et vous n'oublierez pas que c'est par les Tapas [ Tapas méditation religieuse.Note du traducteur ] que tous les mondes [Page 25] sont créés. Afin que l'homme puisse atteindre à cette grande puissance créatrice de la méditation, afin qu'il puisse devenir capable d'exercer cette puissance divine, il doit s'y être exercé par les cérémonies religieuses, par la méditation intermittente, par les Tapas pris et quittés. La méditation prescrite est le premier pas vers la méditation constante; elle prélève une portion de la vie journalière, dans le but de finir par l'imprégner toute, et les hommes la pratiquent journellement afin qu'elle puisse absorber graduellement la vie tout entière.

Il arrive un moment où le Yogui n'a plus d'heures fixes pour méditer, car sa vie n'est plus qu'une longue méditation. Quelle que soit l'occupation extérieure à laquelle il se livre, il médite et il est toujours aux pieds du Maître, même si le cerveau et le corps sont actifs dans le monde des hommes. Il en est de même de tous les autres genres d'action; l'homme apprend d'abord à accomplir une action comme un sacrifice au devoir, comme le paiement de sa dette envers le monde dans lequel il vit; comme le remboursement, aux différentes parties de la Nature, de ce qu'elles lui fournissent. Puis, plus tard, le sacrifice devient plus que le paiement d'une dette; il devient le joyeux don de tout ce que l'homme peut donner. Le sacrifice partiel, c'est la dette qui est payée, le sacrifice parfait, c'est le don du. tout. Un homme se donne, [Page 26] avec toutes ses activités, avec tous ses pouvoirs, ne se contentant plus de verser une partie de ce qu'il possède comme on paie une dette, mais versant tout ce qu'il possède, comme on fait une largesse. Quand on en est arrivé là, le Yoga est accomplie et la leçon du Karma-Yoga est apprise.

Considérez comme un pas vers ce but les cinq sacrifices journaliers, dont les noms, au moins, vous sont familiers à tous et rendez-vous compte du pourquoi de chacun d'eux. Chacun des cinq est le paiement d'une dette, la reconnaissance de ce dont l'homme, pris individuellement, est débiteur envers le tout au milieu duquel il vit. Et si vous les détaillez un instant séparément, si rapidement que ce soit, vous verrez à quel point chacun d'eux est réellement le paiement d'une dette.

Prenons le premier: le sacrifice aux Dévas. Pourquoi ce sacrifice est-il prescrit ? C'est parce que l'homme doit apprendre qu'il est le débiteur de la terre et des intelligences qui dirigent les fonctions de la nature, grâce auxquelles la terre porte des fruits et fournit à l'homme sa nourriture. L'homme prélevant de quoi nourrir son corps celui-ci doit, pour s'acquitter, restituer à la Nature un équivalent de ce qui lui a été fourni, grâce à la coopération de ces Intelligences kosmiques, de ces Dévas, qui dirigent les forces du monde inférieur. On a appris à l'homme qu'il devait répandre son sacrifice dans le feu. Pourquoi? La réponse qui a [Page 27] été faite, en guise d'explication, était celle-ci: "Agni est la bouche des dieux" et les gens répètent cette phrase sans chercher à en comprendre la signification, sans chercher à aller au delà du nom du Déva, afin d'arriver à sa fonction dans le monde. La vraie signification de la phrase est que partout autour de nous se trouvent les artisans conscients et subconscients de la Nature, groupés par hiérarchies, avec un grand Déva cosmique à la tête de ce que l'on pourrait appeler chaque division de cette vaste armée; en sorte qu'au-dessous du Déva qui gouverne le feu, l'air, l'eau et la terre, se trouvent un grand nombre de dieux inférieurs, chargés de mettre en oeuvre les différentes sortes d'activités des forces naturelles du monde, comme là pluie, les facultés productrices de la terre, les influences fertilisantes de diverses sortes. Or le sacrifice dont nous parlons a pour but de nourrir ces agents inférieurs, de leur fournir des aliments par le feu; et le feu est appelé "la bouche des dieux" parce qu'il produit la désagrégation, parce qu'il change et transforme les solides et les liquides qui y sont jetés, les fait passer à l'état de vapeur, les désagrège en matières moins denses et les transforme ainsi en matière éthérique, pour devenir, sous cette forme, la nourriture des élémentals inférieurs qui exécutent les ordres du Déva kosmique. C'est ainsi qu'un homme leur paie sa dette et, en retour, la pluie tombe dans les [Page 28] régions inférieures de l'atmosphère, la terre produit et l'homme reçoit sa nourriture. C'est ce que voulait dire Shrî Krishna, lorsqu'il disait à l'homme: "Nourris les dieux et les dieux te nourriront". C'est cette sorte de cycle inférieur d'alimentation, que l'homme doit apprendre à connaître. Au début, il regardait cela comme un enseignement religieux, puis vint le moment où cela ne lui sembla être qu'une superstition, dans son ignorance des motifs réels, car il ne voyait que le côté extérieur. Une connaissance plus approfondie vient ensuite, lorsque la science, qui commence par tendre vers le matérialisme, s'élève, par une étude plus approfondie, jusqu'à la connaissance du royaume spirituel. La science commence à dire, en termes scientifiques, ce que les Rishis ont dit en termes mystiques, c'est-à-dire que l'homme a le pouvoir de diriger et de régulariser, par ses propres actes, l'action des forces inférieures de la Nature et, de cette façon, la science grandissante donne raison aux enseignements du passé, démontre à l'intelligence ce que l'homme spirituel voit par intuition directe, par la vision spirituelle.

Nous avons ensuite le Sacrifice aux ancêtres; la reconnaissance de ce que l'homme doit à ceux qui l'ont précédé dans le monde; le paiement de sa dette envers ceux qui ont travaillé dans le monde avant qu'il n'y vienne, la gratitude et la vénération [Page 29] auxquelles ont droit ceux qui ont, en partie, fait le monde pour nous et y ont introduit des améliorations dont nous devions hériter. Ce service est une dette de reconnaissance due à ceux qui nous ont immédiatement précédé dans l'évolution humaine, qui en ont pris leur part durant leurs vies terrestres et qui nous ont légué le résultat de leurs travaux. Puisque nous recueillons le fruit de leurs travaux, nous nous acquittons en leur témoignant de la reconnaissance. C'est pourquoi l'un des sacrifices journaliers est la reconnaissance de la dette de gratitude que nous devons à ceux qui sont partis avant nous.

Ensuite vient, naturellement, le Sacrifice du savoir, de l'étude, afin que par l'étude des écrits sacrés les hommes deviennent capables d' aider et de former ceux qui sont plus ignorants qu'eux et puissent aussi évoluer en eux-mêmes le savoir indispensable pour rendre possible la manifestation du Soi inférieur.
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Quatrièmement le Sacrifice aux hommes, le fait de s'acquitter envers un homme de ses devoirs envers l'humanité, le fait de nourrir un homme pour proclamer que les hommes se doivent mutuellement toutes sortes de services amicaux dans le monde physique, se doivent toute l'assistance qu'un frère peut donner à son frère. Le sacrifice aux hommes est la reconnaissance formelle de ce devoir et, en nourrissant ceux qui ont faim, en [Page 30] donnant l'hospitalité à ceux qui en ont besoin, bien, qu'en fait, vous ne nourrissiez qu'un homme au point de vue idéal et en raison de votre intention, c'est l'humanité entière que vous nourrissez. Lorsque vous offrez l'hospitalité à un homme qui passe devant votre porte, vous ouvrez la porte de votre coeur à l'humanité considérée comme une grande entité; en aidant et en abritant un individu, c'est à l'humanité, en général, que vous offrez aide et abri.

Il en est de même du dernier des cinq sacrifices, celui fait aux animaux. Le chef de la famille doit placer des aliments sur le sol, afin que tout animal qui passe puisse en prendre. C'est là votre devoir envers le monde inférieur, car vous lui devez aide, nourriture et éducation. Le sacrifice aux animaux a pour but de graver dans notre mémoire que nous sommes ici-bas pour former, diriger et aider les créatures inférieures, c'est-à-dire tout ce qui est au-dessous de nous sur l'échelle de l'évolution. Chaque fois que nous nous rendons coupables de cruauté, de rudesse et de brutalité envers les animaux, nous péchons, en réalité, contre Celui qui réside en eux et dont ils sont, eux aussi, les manifestations inférieures. Et c'est afin que l'homme apprenne à discerner ce qu'il y a de bon dans la bête, afin qu'il puisse comprendre que Shrî Krishna réside dans les animaux inférieurs, bien qu'il y réside sous une forme plus voilée que dans [Page 31] l'homme, c'est pour cela, dis-je, que l'homme a été invité à sacrifier aux animaux, non pas à leurs formes extérieures, mais au Dieu qui s'y trouve caché. Le seul moyen que nous ayons de sacrifier aux animaux, c'est de les traiter avec bonté, douceur et compassion, c'est de les former, d'aider leur évolution, au lieu de les repousser avec la brutalité et la cruauté dont nous voyons tant d' exemples autour de nous.

C'est ainsi que l'homme a appris, grâce à ces rites et à ces cérémonies extérieures, les vérités spirituelles dont sa vie devait être imprégnée. Et après avoir accompli les cinq sacrifices, il devait aller dans le monde des hommes pour sacrifier encore par des actes d'un autre genre, pour sacrifier en s'acquittant de ses devoirs quotidiens. Et sa journée, qui avait commencé par ces cinq sacrifices, s'écoulait, sanctifiée, dans la vie extérieure des hommes. L'insouciance du devoir, dans cette vie extérieure du monde, a grandi simultanément avec la graduelle insouciance pour ces cinq sacrifices. Non que ces sacrifices soient, par eux-mêmes, à jamais nécessaires, car il arrive un moment où l'homme s'élève au-dessus d'eux, mais souvenez-vous de ceci: il ne s'élève au-dessus d'eux que lorsque sa vie tout entière est devenue un long sacrifice. Jusqu'à ce moment, cette reconnaissance formelle de ses devoirs est nécessaire afin qu'il puisse rendre sa vie plus élevée. Et malheureusement, dans [Page 32] l'Inde d'aujourd'hui, on attache bien peu d'importance à ces sacrifices, non parce que les hommes se sont élevés au-dessus d'eux, ni parce que leurs vies sont assez pures, spirituelles et élevées pour qu'ils n'aient plus besoin de l'éducation inférieure et du rappel constant à la mémoire, mais parce qu'ils sont devenus insouciants et matérialistes et sont tombés bien au-dessous de l'idéal de leur Manou. Ils refusent de reconnaître ce qu'ils doivent aux Forces qui sont au-dessus d'eux et, par suite, ils n'accomplissent pas leur devoir envers les hommes qui les entourent.

Examinons maintenant la vie extérieure journalière, — le devoir qui incombe à l'individu dans le monde. Quel qu'il soit, il est né dans une famille distincte; ce fait crée ses devoirs de famille. Il appartient à un groupe de la société; cela détermine ses devoirs sociaux. Il fait partie d'une nation; cela lui impose des devoirs nationaux. La limite des devoirs de chaque homme est déterminée par le milieu dans lequel il est né, milieu qui, grâce à la bonne Loi, grâce à l'impulsion karmique, constitue pour chaque homme un champ de labeur, le terrain d'exercice sur lequel il doit s'instruire. C'est pourquoi il est dit que chaque homme doit accomplir son propre devoir, son propre Dharma [ devoir religieux, moral, piété et justice]. Il est préférable de [Page 33] s'acquitter de son propre devoir, fût-ce d'une façon imparfaite, que de chercher à accomplir le Dharma supérieur d'un autre, parce que celui qui vous est imposé par votre naissance est précisément celui dont vous avez besoin et constitue votre meilleur champ d' exercice.

Faites votre devoir sans vous préoccuper des résultats et vous apprendrez la leçon de la vie, vous entrerez dans la voie du Yoga. Au début, chaque action sera naturellement accomplie en vue de ces résultats; les hommes agiront parce qu'ils voudront mériter une récompense. Cela vous explique les premiers enseignements qu'ils ont reçus, lorsqu'on leur apprenait à agir en vue des résultats à obtenir dans le monde de Svarga [Svarga, le ciel d'Indra, le Dévakhan. Note du traducteur]. Le développement de l'homme-enfant était obtenu au moyen de la récompense promise au mérite; on lui montrait Svarga comme un but à atteindre par le travail; en s'acquittant de ses devoirs religieux, il s'assurait la récompense dévakhanique. Et c'est ainsi qu'il était amené à pratiquer la morale, exactement comme vous amenez un enfant à apprendre ses leçons, en lui promettant une récompense ou un prix. Mais si l'action à accomplir doit avoir pour but le Yoga et non l'obtention d'une récompense, il faut qu'elle soit accomplie uniquement parce qu'elle constitue un devoir. [Page 34]

Étudiez pour un instant les quatre grandes castes et rendez-vous compte du but que l'on se proposait en les constituant. Le Brahmane avait pour devoir d'instruire, afin qu'il y eût toujours des maîtres éclairés pour guider l'évolution de la race. Il ne devait pas s'instruire pour gagner de l'argent, pour s'assurer le pouvoir, pour obtenir quoi que ce fût pour lui-même; il devait s'instruire pour s'acquitter de son Dharma et il devait posséder le savoir, afin d'être apte à le transmettre aux autres. De cette façon, une nation bien constituée devait toujours avoir des maîtres pour enseigner, des maîtres aptes à diriger, à donner des conseils désintéressés, sans jamais poursuivre un but égoïste; de cette façon, le maître ne devait rien gagner pour lui-même, mais tout gagner pour le peuple et, en faisant cela, il s'acquittait de son Dharma et obtenait la libération de l'âme.

Ensuite, venait le genre de Yoga destiné à l'homme plein d'activité, appelé à gouverner et à maintenir le bon ordre, le genre de Yoga destiné à l'éducation de la classe dominante; celle des Kshattriya. Le Kshattriya devait gouverner ! Pourquoi? Non pas pour satisfaire sa soif de pouvoir, mais afin que justice fût faite, afin que le pauvre se sentît en sécurité et que le riche ne pût exercer de tyrannie, afin de faire prévaloir la loyauté et une impartiale justice dans ce monde de luttes constantes entre les hommes. Et cela, parce qu'au [Page 35] milieu même de ce monde de luttes, de colères et de contestations, de ce monde où les hommes cherchaient à satisfaire leur esprit d'égoïsme, au lieu de poursuivre l'intérêt commun, il fallait leur enseigner que justice devait être faite, que si l'homme robuste abusait de ses forces, l'autorité impartiale réprimerait ce déloyal abus; que le faible ne devait être ni foulé aux pieds, ni opprimé. Et le devoir du roi était de distribuer la justice parmi les hommes, afin que ceux-ci pussent considérer le trône comme la source de la justice divine. Tel est l'idéal de la royauté divine, tel est l'idéal du divin Maître Rama vint pour l'enseigner, Shri Krishna vint pour l'enseigner, mais les hommes étaient si bornés qu'ils ne voulurent pas apprendre cette leçon. Le Kshattriya employait sa puissance à satisfaire ses propres désirs et à opprimer les autres; il s'appropriait leurs biens et les forçait à travailler pour lui. Il perdit de vue l'idéal du divin Maître, idéal qui était l'incarnation de la justice dans ce monde de luttes entre les hommes. Mais sa seule raison d'être était de faire de la réalisation de cet idéal le but de toute sa vie, et son devoir, par conséquent, était d'administrer la contrée, de l'administrer dans l'intérêt de la nation et non dans son propre intérêt. Il en était de même, lorsqu'il était appelé à remplir son devoir de soldat. Le peuple devait pouvoir vaquer en paix à ses travaux. Les gens pauvres et [Page 36] inoffensifs devaient pouvoir vivre en sécurité, entourés de leurs familles heureuses et prospères. Le commerçant devait pouvoir s'occuper tranquillement de son commerce. Toutes les occupations de ce monde devaient pouvoir s'accomplir sans crainte, à l'abri de toute agression. Aussi enseignait-on au Kshattriya, que lorsqu'il avait à combattre, c'était en qualité de défenseur des faibles; que s'il donnait librement sa vie, c'était afin que ceux-ci pussent jouir en paix de la leur. Il ne devait pas combattre par désir du gain, ni combattre pour acquérir des territoires. Il ne devait pas combattre par amour du pouvoir ou de la souveraineté. Sa fonction était de constituer une sorte de mur d'airain autour de la nation, afin que toute attaque vînt se briser contre son corps et que, dans l'intérieur du cercle qu'il avait tracé, les hommes pussent vivre heureux, dans la paix et la sécurité. Pour pratiquer le Yoga, tout en remplissant son devoir de Kshattriya, il devait se considérer comme l'agent du divin Auteur, et c'est pour cela que Shrî Krishna a enseigné qu'il avait fait tout cela, et qu'Arjouna ne faisait que reproduire cette action dans le monde des hommes. Et dès que l'on retrouve le divin Auteur dans chacune des actions de l'homme, celui-ci peut alors les accomplir uniquement comme devoir, sans aucun désir; et ces actions perdent tout pouvoir d'entraver son âme.

II en était de même du Vaishya dont le devoir [Page 37] était d'accumuler des richesses. Il devait le faire, non point pour son propre plaisir, mais pour l'entretien de la nation. Il devait être riche afin que tous les genres d'activité qui nécessitent des richesses pussent en trouver une réserve à leur portée et pussent être déployés dans toutes les directions; afin qu'il y eût partout des demeures pour les pauvres, des maisons de repos pour les voyageurs, des hôpitaux pour les hommes comme pour les animaux, des temples pour les exercices du culte et, partout enfin, les richesses qui sont indispensables pour entretenir les activités d'une existence nationale parfaite. Son Dharma comportait donc l'accumulation de ces richesses, dans l'intérêt commun et non dans celui de sa satisfaction personnelle. De cette façon, il pouvait, lui aussi, pratiquer le Yoga et, par le Karma-Yoga se préparer en vue de la vie supérieure.

De même aussi pour le Shoudra qui devait s'acquitter de son Dharma dans l'intérêt de la chose publique. Il devait représenter, en quelque sorte, la grande main de la nation, lui apportant tout ce dont elle avait besoin et s'acquittant des activités domestiques extérieures. Son Yoga, s'il le pratiquait, résidait dans le joyeux accomplissement de ses devoirs, devoirs qu'il devait remplir pour eux-mêmes et non pas en vue de la récompense qu'il pouvait mériter en les accomplissant.

D'abord les hommes n'agissent que pour [Page 38] leur satisfaction personnelle et leur expérience ne produit que du progrès; ils apprennent ensuite à agir par devoir et commencent ainsi à pratiquer le Yoga durant la vie journalière; enfin ils agissent par esprit de joyeux sacrifice, sans rien réclamer en retour, et en appliquant, au contraire, toutes les forces qu'ils possèdent à la bonne exécution de leur devoir. Et c'est ainsi que l'Union est accomplie.

Nous comprenons ce que l'on entend par purification, lorsque nous observons ces phases successives de la jouissance personnelle, du devoir accompli pour lui-même et enfin du don de tout ce que l'on possède, sous forme de sacrifice volontaire. Ce sont les stades que l'on traverse sur la voie de la purification. Mais comment atteindre le genre de purification qui conduit aux degrés supérieurs, qui confère cette qualité de disciple que toutes les activités de ce monde doivent servir à préparer ? L'homme tout entier doit être purifié, physiquement aussi bien qu'intellectuellement. Je n'ai pas le temps de m'attarder sur la purification du corps, mais il est bon que je vous rappelle les enseignements, de la Bhagavad Gîtâ, Ils disent qu'on arrive à cette purification par la modération en tout et non par un ascétisme qui torture, qui torture le corps et Celui qui l'habite, comme dit Shrî Krishna. Le Yoga s'accomplit au moyen d'un contrôle modéré sur soi-même, d'un entraînement [Page 39] réfléchi de ses instincts inférieurs, du choix, fait avec calme, d'une alimentation pure, de l'exercice modéré de toutes les activités physiques, de façon à exercer, à régulariser et à modérer les fonctions du corps tout entier, jusqu'à ce que l'on soit arrivé à le placer sous le contrôle de la volonté et du Soi. C'est pourquoi la vie de la famille était prescrite, car les hommes, à part, quelques rares exceptions, n'étaient pas mûrs pour le rude sentier du célibat. Le Brahmacharya [célibat brahmanique.] n'était pas pour tous. Grâce à la vie de la famille, les hommes apprenaient à modérer leurs passions sexuelles, non pas à les anéantir, — chose impossible à la majorité des hommes et qui, si l'on tente de l'obtenir avec une imprudente énergie, aboutit souvent à une réaction qui précipite l'imprudent dans les pires excès d'une vie déréglée; — non pas à tenter de les déraciner ou de les tuer d'un seul effort, mais de le faire en s'exerçant graduellement à la modération, en pratiquant le renoncement aux joies de l'intérieur, où les instincts inférieurs devraient être rompus à la modération, habitués à se laisser diriger par les instincts supérieurs, amenés à renoncer à leur suractivité pour se subordonner entièrement à l'Un. Voici comment débute ce Karma-Yoga. Le chef de famille doit apprendre graduellement à se contrôler lui-même; [Page 40] en apportant de la modération en tout, il amène ses instincts inférieurs à se soumettre aux instincts supérieurs et les exerce journellement jusqu'à ce qu'ils soient absolument soumis à sa volonté. De cette façon, il purifie son corps et devient apte à s'élever jusqu'aux voies supérieures du Yoga. Il doit alors purifier de nouveau, complètement, les passions de sa nature inférieure.

Prenons des exemples — je veux vous en donner trois, afin que vous puissiez les employer dans votre vie — prenons la passion de la colère et voyons comment elle peut être façonnée, dans le Karma-Yoga, afin d'être transformée en qualité. La colère est une force, une force qui jaillit de l'homme pour produire son effet dans l'ambiance. Chez l'homme peu développé et peu exercé, elle se montre à l'état de passion, revêtant diverses formes brutales, brisant les résistances et s'inquiétant peu des moyens qu'elle emploie, pourvu qu'elle écarte de son chemin tout ce qui s'oppose à la satisfaction de sa volonté. Dans cet état, cette force de la nature est indisciplinée et destructive et celui qui désire pratiquer le Karma-Yoga doit assurément la subjuguer. Comment s'y prendra-t-il pour subjuguer et discipliner la colère? Il se débarrassera tout d'abord de l'élément personnel. Lorsqu'une injure personnelle lui sera adressée, ou lorsqu'un préjudice personnel lui sera causé, il s'exercera à ne pas le ressentir. Voilà le devoir [Page 41] en présence duquel se trouvent beaucoup d'entre vous. Si quelqu'un vous fait du tort, commet une injustice à votre égard, que ferez-vous? Vous pourrez vous laisser emporter par la colère et le frapper. Quelqu'un vous a-t-il trompé: vous chercherez, en revanche, à lui faire du tort, et à l'exploiter. Vous a-t-il pris en traître: vous l'attaquerez aussi par derrière et chercherez à lui faire du mal. De cette façon la colère exerce des ravages, et l'on ne voit, de tous côtés, que destruction dans ce que devrait être la société des hommes. Comment purifier cette passion? La réponse vous est donnée par tous les grands Maîtres qui ont enseigné le Karma-Yoga, qui ont enseigné comment les actions accomplies dans le monde des hommes peuvent servir aux desseins du Soi. Rappelez-vous que le pardon des injures fait partie des dix devoirs que nous imposent les lois de Manou. Rappelez-vous les paroles prononcées par le Bouddha, lorsqu'il enseignait "La haine n'a jamais été domptée par la haine; la haine est domptée par l'amour". Rappelez-vous que le Maître chrétien s'inspirait de la même pensée lorsqu'il disait: "Ne vous laissez pas maîtriser par le mal, mais maîtrisez le mal par le bien". Voilà le Karma-Yoga. Pardonnez les offenses: répondez à la haine par de l'amour; domptez le mal par le bien. De cette façon, vous éliminerez l'élément personnel; vous n'éprouverez plus de colère [Page 42] lorsque l'on vous fera du tort; vous étant dépouillés de l'élément personnel, la colère ne revêtira plus, chez vous, cette forme inférieure. Mais un genre de colère, d'une nature plus élevée, peut subsister encore. Vous êtes témoin d'une injustice commise envers un faible et vous éprouvez de la colère contre son auteur; vous voyez maltraiter un animal et vous êtes irrité contre celui qui se montre cruel; vous voyez opprimer un pauvre homme et vous êtes en colère contre l'oppresseur. C'est la colère impersonnelle — elle est bien plus noble que l'autre et constitue un stage nécessaire dans l'évolution humaine; il est mille fois préférable, il est bien plus noble, d'éprouver de la colère contre l'auteur du mal que de passer sottement indifférent, sous prétexte que la souffrance qui est infligée n'excite pas votre sympathie. Cette colère impersonnelle et d'une nature élevée a plus de noblesse que l'indifférence, mais ce n'est pas encore sa forme la plus haute. Elle doit être modifiée à son tour et transformée en cette disposition naturelle qui vous pousse à rendre justice au fort comme au faible; qui vous fait plaindre l'oppresseur et l'opprimé; qui vous fait comprendre que l'oppresseur se fait encore plus de mal lui-même, qu'il n'en fait à celui qu'il opprime; qui vous porte à le plaindre, comme vous plaignez celui qui souffre de son fait; qui vous fait envelopper l'oppresseur et l'opprimé [Page 43] dans une même étreinte d'amour et de justice.

L'homme qui a purifié à ce point la passion de la colère met fin au mal, parce que c'est son devoir d'y mettre fin, mais il est compatissant envers l'auteur du mal, parce que celui-ci aussi doit être aidé et instruit: en sorte que la colère qui vengeait une offense personnelle devient la justice qui met un terme à tout ce qui est mal, qui protège au même titre le fort et le faible. Telle est la purification qui s'accomplit dans le monde des faits, tels sont les efforts journaliers grâce auxquels la nature inférieure est purifiée, afin que l'Union puisse s'accomplir.

Prenons ensuite l'amour. Nous le trouvons d'abord sous sa forme la plus basse, la plus brutale — la vulgaire passion animale d'un sexe pour l'autre; cette passion qui ne tient aucun compte du caractère de la personne aimée, qui ne tient aucun compte de la beauté morale et mentale, mais s'attache uniquement à la beauté physique, à l'attraction physique et au plaisir physique. Voilà la passion sous sa forme la plus basse. On pense à soi et rien qu'à soi.

Cette passion est purifiée par l'homme qui pratique le Karma-Yoga et qui la transforme en ce genre d'amour qui vous porte à vous sacrifier pour la personne aimée; celui-là remplit ses devoirs de famille, prend soin de sa femme et de ses enfants et fait tout ce qu'il peut pour eux en leur [Page 44] sacrifiant ses goûts, ses loisirs et sa satisfaction personnelle; il travaille afin d'améliorer la situation de sa famille, afin d'être à même de lui fournir tout ce dont elle a besoin; chez lui l'amour ne se borne plus à la recherche du plaisir personnel, mais s'attache à aider ceux qu'il aime, à détourner sur lui-même les maux qui les menacent, afin qu'ils soient protégés, épargnés et sauvegardés. En pratiquant le Karma-Yoga, un homme purifie son amour de tout élément égoïste, et ce qui n'était qu'une passion animale pour l'autre sexe devient l'amour du mari, du père, du frère aîné, du parent, qui remplit son devoir en travaillant pour ceux qu'il aime, afin que leur existence puisse être plus douce et plus heureuse.

C'est alors que commence la dernière phase, celle où l'amour, dépouillé de tout caractère personnel, vole vers tous. Il ne s'épanche plus uniquement dans,le cercle restreint de la famille, mais il voit un être à aider dans chaque personne qu'il rencontre, un frère à nourrir dans chaque homme qui a faim, une soeur à protéger dans chaque femme abandonnée. L'homme ainsi purifié devient le père, le frère, l'auxiliaire de tous ceux qui sont isolés, non parce qu'il les aime personnellement, mais parce qu'il les aime idéalement et qu'il cherche à donner uniquement par amour et non plus même pour la joie de se faire aimer. L'amour dans sa plus noble expression, l'amour tel que le fait [Page 45] naître le Karma-Yoga, ne demande rien en échange de ce qu'il donné; il ne cherche point la reconnaissance; il n'aspire pas à être constaté; il désire rester ignoré; il est même plus heureux de s'épancher dans l'ombre, sans qu'on s'en aperçoive, que d'agir de façon à attirer l'attention et la louange.

Enfin, la purification définitive de l'amour est atteinte lorsque ce sentiment devient tout à fait divin, lorsqu'il donne, parce qu'il est dans sa nature même de répandre le bonheur, lorsqu'il ne demande plus rien pour lui-même, mais cherche uniquement à rendre les autres heureux.

Il en est de même de la convoitise et de l'avidité. Les hommes cherchent le gain afin de pouvoir se procurer des jouissances; ils aspirent au gain afin de devenir puissants; ils s'efforcent de gagner afin de se hausser dans le monde. Ils purifient d'abord cette première forme de la convoitise et souhaitent le gain afin que la famille soit plus heureuse, que sa position soit meilleure, qu'elle soit à l'abri des douleurs et des privations; de la sorte, ils deviennent moins égoïstes qu'auparavant. Ils vont alors plus loin et ont l'ambition d'augmenter leurs moyens afin d'en user pour le bien, afin de les employer à faire du bien dans un cercle plus étendu que celui de la famille et, à la fin, comme dans le cas de l'amour, ils apprennent à donner sans rien recevoir en échange; ils apprennent à désirer le [Page 46] savoir et les richesses, non pour les conserver, mais pour les donner, non pour en jouir, mais seulement pour les répandre. De cette façon, l'égoïsme est annihilé.

Vous êtes-vous jamais demandé pourquoi celui auquel on donne le nom de Mahâdeva habite un territoire brûlant? Un singulier endroit, ont dû penser les hommes, pour servir de demeure au Tout-Puissant I Un singulier entourage pour Celui qui est la pureté même ! Ce que cache l'allégorie du territoire brûlant, c'est la vie humaine et, sur ce territoire brûlant où habite Shiva, tout ce qu'il y a d'inférieur dans la vie humaine est consumé comme par le feu. S'il n'y habitait pas, tous ces déchets de la vie terrestre subsisteraient pour se putréfier, se corrompre, pour être une source de dangers, pour répandre partout la maladie et la corruption. Mais sur le territoire brûlant où II habite et que Ses feux traversent d'un bout à l'autre, tout ce qui est égoïste, tout ce qui est personnel, tout ce qui est d'essence inférieure, est consumé. Le Yogui sort triomphant du sein de ces flammes régénératrices, ne conservant plus trace en lui de l'élément personnel, car les feux du Maître ont consumé toutes ces passions inférieures et n'ont rien laissé de ce qui pourrait corrompre ou rendre malade. C'est pour cela qu'il est appelé le Destructeur — Destructeur de tout ce qui est bas, pour que la régénération devienne [Page 47] possible, car, à l'origine, l'âme est issue de Ses feux et c'est de ce territoire brûlant que sort le Soi purifié.

C'est ainsi que ces premiers pas vous conduisent à la vraie qualité de disciple, à la découverte du Gourou, au Temple Intérieur, le saint des saints où habite le Gourou de l'humanité. Voilà les premiers échelons que vous devez gravir, voilà la voie que vous devez suivre. Vous êtes des hommes, vivant au milieu du monde, soumis à ses entraves, pliés aux nécessités de la vie sociale et politique et, cependant, du fond de votre coeur, vous aspirez au vrai Yoga et au savoir qui relève de la vie éternelle et non de l'existence passagère. Si chacun de vous scrute les profondeurs de son coeur, il y découvrira l'ardent désir de s'instruire davantage, de vivre plus noblement qu'il ne l'a fait jusqu 'alors. Vous pouvez paraître aimer les choses de ce monde et vous les aimez réellement de par votre nature inférieure, mais dans le coeur de tout véritable Hindou, qui n'a pas absolument renié sa religion et son pays, il y a toujours une aspiration vers un idéal plus élevé que celui de ce monde, un désir si faible qu'il soit, ne fût-ce qu'à cause des traditions du passé, de voir l'Inde devenir plus noble qu'elle ne l'est aujourd'hui et son peuple plus digne de son passé. Voilà donc la voie que vous devez commencer à suivre. Une nation ne peut être grande que si ses enfants [Page 48] sont grands; un peuple ne peut être puissant, si les individus qui le composent sont pauvres et misérables et s'ils mènent une vie égoïste. Vous devez partir du point où vous vous trouvez, de la vie que vous menez actuellement et, en vous conformant au genre d'existence que je viens de vous décrire sommairement, vous vous rapprocherez de la Voie.

Laissez-moi terminer en vous rappelant à quoi aboutit la Voie, bien que je doive m'en rapprocher davantage avec vous dans les conférences qui me restent à vous faire. La Voie aboutit à l'Union; le Karma-Yoga que nous venons d'étudier est l'Union par les actes. Il y a encore d'autres échelons à franchir; mais, d'abord, qu' entend-on par "Union". Vous vous souvenez de la description qu'a donnée Shrî Krishna de l'homme qui s'est libéré des gounas [Gounas, les qualités des choses; ce qui attire ou repousse. Note du traducteur ] , de l'homme qui s'est élevé au-dessus d'elles et qui est devenu digne du nectar de l'immortalité, de l'homme prêt à connaître le Très-Haut, prêt à s'unir au Suprême. Il ne connaît qu'un seul agent, les gounas, mais il sait ce qu'il y a au delà. Il voit agir les gounas, mais ne les désire pas lorsqu'elles sont absentes ni ne les repousse lorsqu'elles sont présentes. Il conserve un parfait équilibre au milieu des [Page 49] amis et des ennemis, un parfait équilibre en présence de la louange et du blâme; confiant en lui-même, il voit tout d'un même oeil, la motte de terre comme la pièce d'or, l' ami comme l'ennemi. Il est le même pour tous, car il s'est élevé au-dessus des gounas et ne peut plus être le jouet des illusions qu'elles provoquent. Voilà le but que nous cherchons. Voilà les premiers échelons qu'il faut gravir pour atteindre la Voie qui mène plus haut. Avant d'avoir franchi ces échelons, aucun autre progrès n'est possible, mais au fur et à mesure qu'on les franchit, l'entrée de la véritable Voie devient de plus en plus visible. [Page 50]

QUALITÉS REQUISES

Contrôle de la Pensée. — Méditation. — Édification du caractère.

FRÈRES. — Le côté spécial de la question que nous avons à traiter aujourd'hui a rapport aux qualités requises pour devenir un disciple. Laissez-moi commencer par attirer votre attention sur la réincarnation et sur les moyens qui permettent à un homme de se rendre compte de ce que l'on entend par "qualité de disciple" et de donner délibérément ce but à sa vie future. Vous vous souvenez de ce que j'ai dit hier, de la description que je vous ai donnée des différentes phases de l'action: comme quoi un homme commençait par agir dans le but de satisfaire ses instincts inférieurs et de recueillir des bénéfices; comme quoi la pratique du Karma -Yoga lui enseignait graduellement à ne pas agir en vue des bénéfices à réaliser pour le soi inférieur, mais uniquement pour faire son devoir, s'identifiant de la sorte avec la Loi, en prenant ainsi, sciemment, sa part de la grande oeuvre du monde. Je vous ai ensuite [Page 51] dit qu'il y avait un stade au-dessus de ceux-ci, un stade durant lequel le sacrifice n'était plus accompli seulement comme un devoir, mais comme le don joyeux de tout ce que l'homme possédait, II est évident que lorsque c'est cette phase que l'homme cherche à atteindre, lorsqu'il s'acquitte d'un travail non seulement parce que c'est son devoir de s'en acquitter, mais parce qu'il aspire à donner tout ce qu'il est et tout ce qu'il a pour le service du Suprême, il est évident, dis-je, que c'est alors qu'il lui devient possible de rompre avec ce que l'on appelle les entraves des désirs et de se libérer ainsi de l'obligation de se réincarner. Ce qui attire l'homme et le force à se réincarner dans le monde, c'est le désir: le désir de jouir des biens que l'on y peut trouver, le désir d'y accomplir tous les actes qui peuvent s'y accomplir. Tout homme qui a des visées terrestres, tout homme qui donne un but terrestre à son existence, est évidemment enchaîné par les désirs. Tant que ses désirs se porteront sur ce que la terre peut lui donner, il lui faudra revenir pour les satisfaire; tant qu'une seule des joies ou une seule des choses qui appartiennent à la vie passagère — à la vie physique sur la terre — aura le pouvoir de l'attirer, elle aura aussi le pouvoir de l'enchaîner. En d'autres termes, tout désir enchaîne l'âme et la ramène à l'endroit où il doit être satisfait.

L'homme est d'une nature si divine, il est lui-même [Page 52] si semblable à un Dieu, que cette force qui émane de lui et à laquelle nous donnons le nom de désir, renferme en elle-même le pouvoir de se satisfaire. Ce qu'il désire, il l'obtient; ce qu'il désire, la nature le lui donne, au moment voulu, quand l'heure a sonné. De sorte que l'homme, comme on l'a souvent dit, est maître de sa propre destinée et que tout ce qu'il réclame de l'Univers, l'Univers le lui donnera. Il va sans dire qu'il recueillera le fruit de ses désirs dans la partie de l'Univers à laquelle ils appartiennent, en sorte que s'il désire les choses de la terre, il lui faudra revenir sur la terre afin que son désir soit satisfait. L'homme est aussi enchaîné à la réincarnation par tous ceux de ses désirs qui ne peuvent être satisfaits que dans les mondes transitoires et passagers qui se trouvent au delà de la mort; ces mondes transitoires qui se trouvent au delà des portes de la mort nous conduisent tous, comme nous le savons, à la réincarnation ici-bas, en sorte que si les aspirations de l'homme ne sont fixées sur les joies de Svarga [Le Dévakhan.Note du traducteur ], s'il s'attend à recueillir les résultats de sa vie de ce monde, dans un autre monde aussi transitoire que lui, et s'il se refuse les joies terrestres dans le but déterminé d'atteindre les joies de Svarga, ces joies seront la rétribution gagnée par ces efforts et cette rétribution [Page 53] lui sera allouée en temps voulu. Mais puisque Svarga même est fugitif, puisque Svarga même est transitoire, il se trouve ainsi n'avoir choisi d'autre Voie que celle désignée sous le nom de Voie lunaire, la voie qui conduit à la réincarnation. Vous devez vous souvenir qu'il est écrit que “la Lune est la porte de Svarga” — de sorte qu'en quittant Svarga, l'âme retourne au monde terrestre des hommes. Il en résulte que le désir — qu'il doive être satisfait dans ce monde, ou dans un autre également transitoire et fugitif — enchaîne l'âme à la réincarnation et c'est pour cette raison qu'il a été écrit que l'âme ne peut atteindre la libération qu'après "que les liens du coeur ont été brisés".

La libération pure et simple (pour une période) peut être conquise par cette seule destruction du désir. Sans accomplir aucune ouvre d'une nature particulièrement élevée, sans avoir atteint un stade très élevé dans l'évolution de l'âme, sans avoir développé toutes les possibilités divines qui existent à l'état latent dans la conscience humaine, sans s'élever jusqu'aux sommets sublimes sur lesquels se tiennent les Maîtres et les Aides de l'humanité, l'homme peut mériter, s'il le désire, un genre de libération qui est foncièrement égoïste, qui l'élève bien au-dessus de ce monde de vicissitudes, qui brise bien les liens qui le rattachent à ce monde de vie et de mort, mais, sans aider en [Page 54] aucune façon ses frères, sans briser leurs liens, sans les mettre en liberté. C'est un genre de libération qui profite à l'individu plutôt qu'à la masse, une libération grâce à laquelle l'individu quitte l'humanité en la laissant se frayer elle-même son chemin. Je sais que bien des hommes n'ont pas d'aspirations plus hautes; qu'ils sont nombreux ceux qui poursuivent simplement la libération pour eux-mêmes, sans se préoccuper des autres. Ce but, comme je le disais, peut être assez facilement atteint. Pour cela, il suffit de reconnaître la nature fugitive des choses de ce monde, l'inanité des ambitions qu'un homme de ce monde caresse journellement, mais après tout, cette libération n'est que pour un temps, pour un Manvantara peut-être, après quoi le retour est obligatoire. De sorte que, bien que détachées de ce monde, bien que libérées en ce qui concerne cette terre, les âmes se trouvent dans l'obligation de revenir dans un cycle futur, afin de faire un nouveau pas en avant, vers ce qui est réellement la divine destinée de l'homme; l'évolution de la conscience humaine dans la Conscience universelle, dont la fonction est d'enseigner, d'aider et de diriger les mondes de l'avenir.

Je laisse ce sujet pour m'occuper des âmes plus sages et plus généreuses qui, tout en désirant se libérer des liens du désir, voudraient les briser non pas pour échapper elles-mêmes aux difficultés [Page 55] de la vie terrestre, mais pour être aptes à suivre cette haute et noble Voie qui s'appelle la Voie de l'aspirant-disciple, pour suivre les grands Êtres qui ont placé cette voie à portée de l'humanité. Ces âmes-là cherchent à découvrir les Maîtres disposés à accueillir ceux qui se sont qualifiés pour suivre cette voie, non dans le seul but de se libérer, non pour échapper simplement aux soucis, mais dans le but de devenir un jour les aides, les Maîtres et les Sauveurs de l'humanité; elles restituent au monde en général ce que les individus ont reçu des Maîtres qui ont passé les premiers. Cette situation de disciple est mentionnée dans toutes les grandes Écritures du monde. La possibilité de trouver un Gourou qui instruise les hommes est certes un idéal des âmes les plus hautes et les plus développées qui, dans ce monde extérieur, aient cherché à réaliser la pensée divine. Prenez telle Écriture qu'il vous plaira et voyez comment elle s'exprime à cet égard. Prenez Oupanishad [Commentaires sur les Védas, révélation de leur signification ésotérique.Note du traducteur ] après Oupanishad et voyez comment on y parle du Gourou et comment l'aspirant-disciple est encouragé à Le chercher et à Le trouver. C'est de cela que je veux vous parler aujourd'hui; des qualités requises pour devenir un disciple; de ce qui doit être fait avant qu'il soit possible d'être admis [Page 56] comme disciple; de ce qui doit être accompli avant que la recherche du Gourou puisse présenter quelques chances de succès; de ce qui doit être pratiqué dans le monde, dans la vie ordinaire des hommes, en considérant la vie comme une école, comme un lieu où l'on apprend les leçons préparatoires, comme un lieu donnant à l'homme les qualités nécessaires pour devenir digne d'arriver jusqu'aux pieds des grands Maîtres qui lui donneront la vraie renaissance — cette renaissance symbolisée dans toutes les religions exotériques par une cérémonie quelconque, moins sacrée par elle-même que par ce qu'elle symbolise. Vous trouverez dans la langue hindoue le mot "deux fois né" impliquant que l'homme n'est pas seulement né d'un père et d'une mère humains, mais a passé par la seconde naissance qui est conférée à l'âme par le Gourou. Ceci est symbolisé — hélas! symbolisé seulement la plupart du temps — par l'Initiation donnée au fils, par le Gourou dé la famille ou par le père, ce qui fait de lui ce que l'on appelle, dans le monde extérieur, l'homme deux fois né. Mais dans les temps jadis — comme de nos jours aussi — il existait et il existe une véritable Initiation qui a donne naissance à toutes les cérémonies extérieures; il existe une réelle, une vraie Initiation qui n'est pas seulement l'admission dans une caste exotérique, mais qui confère une naissance réellement divine, Initiation [Page 57] donnée par un puissant Gourou et qui provient du Grand Initiateur, de l' nique Initiateur de l'humanité. Nous trouvons le récit de ces Initiations dans les écrits du passé, nous savons qu'elles existent dans le présent. L'Histoire tout entière témoigne de leur réalité.

Il y a aux Indes des temples sous lesquels se trouvent les sanctuaires des anciennes Initiations, sanctuaires dont le peuple ignore aujourd'hui l'existence, sanctuaires aujourd'hui cachés aux regards des hommes, mais qui n'en existent pas moins, qui n'en sont pas moins accessibles à ceux qui se montrent dignes d'en franchir le seuil. Ce n'est pas aux Indes seulement qu'il existe des sanctuaires de ce genre; l'ancienne Égypte, elle aussi, avait ses cryptes réservées à l'Initiation et de majestueuses pyramides, dans un ou deux cas, recouvrent l'antique sanctuaire aujourd'hui mis à l'abri des regards humains. Les dernières Initiations que vous trouvez mentionnées dans l'histoire de la Grèce et dans celle de l'Egypte elle-même, comme étant l'Initiation de tel ou tel grand philosophe, ont toutes été conférées dans les temples extérieurs, connus du peuple, qui recouvrent les sanctuaires réels de l'Initiation. Le droit de franchir le seuil de ces derniers ne pouvait être conquis au moyen de la science extérieure, mais était soumis à des conditions qu'il fallait remplir, qui ont existé de toute antiquité et qui existent [Page 58] encore aujourd'hui aussi réellement qu'elles existaient alors, car si l'histoire tout entière témoigne de la réalité de l'Initiation, elle témoigne aussi de la réalité de l'Initié. À la tête de toute grande religion, il y avait des Hommes plus élevés que les hommes ordinaires, des Hommes qui ont donné les Écritures aux peuples, et que l'histoire nous montre dominant leurs contemporains par leur profonde connaissance des choses spirituelles — connaissance qui Les entourait d'une auréole — par la clairvoyance spirituelle qui Leur permettait de voir, et attestait ce qu'ils voyaient. En effet, il y a un fait que nous avons remarqué souvent, en ce qui concerne ces grands Maîtres; Ils ne prétendent pas, Ils affirment; Ils ne discutent pas, Ils proclament; Ils n'arrivent pas à Leurs conclusions par des procédés logiques, Ils y arrivent par l'intuition spirituelle; Ils se présentent et parlent avec autorité, avec une autorité que justifient leurs paroles mêmes et les coeurs des hommes reconnaissent la vérité de leurs enseignements, même s'il s'élève à des hauteurs que leur intelligence est incapable d'atteindre. Il y a toujours dans le coeur de chaque homme ce principe spirituel auquel tout divin Maître fait constamment appel et qui accueille la déclaration spirituelle, même si l'intelligence n'est pas assez pénétrante pour pouvoir discerner la réalité de ce que l'esprit voit. Ces grands Gourous qui sont [Page 59] mentionnés dans l'histoire comme les plus grands Maîtres, ainsi que ceux dont elle parle comme de puissants philosophes, sont tous des Initiés qui sont devenus plus que des hommes; ces Initiés existent aujourd'hui, comme Ils ont toujours existé. En effet, comment la mort pourrait-elle porter la main sur Ceux qui ont triomphé de la vie et de la mort et qui sont les maîtres de toute la nature inférieure ? Leur évolution Les a fait émerger, dans le cours des siècles passés, Les uns de notre humanité, Les autres d'humanités antérieures à la nôtre. Quelques-uns d'entre Eux sont venus d'autres mondes ou d'autres planètes, alors que notre humanité était encore dans l'enfance; d'Autres ont grandi, lorsque cette humanité avait suffisamment parcouru la voie de l'évolution pour être à même de produire ses propres Initiés, les Gourous de notre race, pour aider dans sa marche en avant l'humanité à laquelle Ils appartiennent Eux-mêmes. Lorsqu'un homme a parcouru la voie et qu'il a atteint ce but, la mort ne saurait plus avoir aucun pouvoir sur Lui et il n'est plus possible qu'ayant été II puisse cesser d'être. Le fait seul que l'histoire parle d'Eux est une garantie de leur existence présente; cela suffirait à prouver qu'ils existent, sans qu'il fût besoin du témoignage, grandissant tous les jours, de ceux qui Les ont trouvés, et qui Les connaissent; de ceux qui sont instruits par Eux et qui étudient à Leurs [Page 60] pieds. A notre propre époque, en effet, de nos jours même, des étudiants découvrent, l'un après l'autre, l'ancienne voie; aujourd'hui même ils découvrent, l'un après l'autre, cette voie ancienne et étroite, mince comme le fil d'un rasoir, qui élève l'homme et le met en état de s'engager sur la voie de l'aspirant-disciple. A mesure que l'un d'eux la découvre, il devient un témoin capable de proclamer la véracité des anciens écrits et après qu'il s'y est engagé, il peut en parcourir successivement toutes les phases.

Pour l'instant, nous avons à établir quelles sont les qualités requises pour conquérir le droit d'entrée sur cette Voie. La première de ces qualités doit être développée dans une très large mesure au moins, avant qu'il soit possible de songer le moins du monde à être admis comme disciple, Cette première qualité est ce que l'on appelle le contrôle mental, et ma première tâche consistera à vous expliquer très clairement ce que veut dire le contrôle du mental; ce qu'est ce mental devant être contrôlé, et ce qui sert à le contrôler. N'oublions pas que, pour la grande masse du public, Le mental représente l'homme. Lorsqu'il parle de "lui-même", c'est réellement de son mental qu'il parle. Lorsqu'il dit "Moi", il identifie ce "Moi" avec le mental, l'intelligence consciente qui sait; et lorsqu'il dit “je pense, je sens, je sais”, si vous, cherchez avec soin le sens qu'il [Page 61] donne à ces mots, vous verrez qu'il ne dépasse pas les limites de son état de conscience pendant la veille. Voilà ce qu'il entend, généralement, par le mot "moi". Certes, ceux qui ont étudié sérieusement savent à quel point un "moi" de ce genre est illusoire, mais, bien que le sachant sous forme de proposition intellectuelle, ils n'en font pas une des réalités pratiques de la vie. Ils l'admettent bien en tant que philosophes, mais n'en font pas la base de leur existence dans le monde. Afin que nous puissions clairement comprendre ce qu'est ce contrôle du mental et comment nous pouvons arriver à l'obtenir, arrêtons-nous un moment à ce que nous appelons la possession de soi-même, lorsque nous parlons d'un homme de ce monde: nous verrons à quel point cette possession de soi-même est insuffisante, lorsque nous la comparons à celle qui fait partie des qualités requises de l'aspirant-disciple. Lorsque nous disons qu'un homme a de l'empire sur lui-même, nous voulons dire que son mental est plus puissant que ses passions; que si nous prenons sa nature inférieure, ses passions et ses émotions et que nous leur opposions sa nature intellectuelle, son intelligence, sa volonté, et sa puissance de raisonnement, ce sont ces dernières facultés qui l'emporteront sur les premières; qu'il est capable, en un mot, dans un moment de tentation, ou en présence d'un appel à ses passions, de dire "non, [Page 62] je ne veux pas céder; je ne permettrai pas à mes passions de me conduire; je ne me laisserai pas dominer par mes sens; ces sens ne sont que les coursiers qui traînent mon char, tandis que moi je suis le conducteur et je ne leur permettrai pas de prendre le galop sur la route de leur choix": nous disons alors que cet homme a de l'empire sur lui-même. Voilà la signification habituelle de ces mots, et, notons-le, ce genre d'empire sur soi-même est une admirable qualité. Elle représente une phase par laquelle tout homme doit passer. L'homme déréglé et sans frein, qui est entièrement sous le joug de ses sens, a, certes, beaucoup à faire avant d'arriver à acquérir cette faculté mondaine de la possession de soi-même, mais il faut beaucoup, beaucoup plus encore. Lorsque nous parlons d'un homme doué d'une volonté énergique et d'un homme d'une volonté faible, nous voulons généralement dire que l'homme énergique est celui qui, en présence des tentations et des difficultés habituelles de ce monde, fera appel à sa raison et à son jugement avant de choisir sa route et se laissera guider par sa mémoire du passé et par les conclusions qu'il en tire. Nous disons alors qu'il est doué d'une volonté énergique, parce qu'il n'est pas à la merci des circonstances, parce qu'il n'obéit pas à toutes les impulsions et n'est pas comme un navire entraîné par le courant du fleuve, ou poussé de-ci [Page 63] de-là, au gré des vents qui soufflent. Il ressemble plutôt à un navire dirigé par un marin connaissant son métier, qui utilise les vents et les courants pour le conduire du côté où il veut aller, qui emploie la volonté comme un gouvernail, pour le maintenir sur la route qu'il a lui-même choisie. Il est parfaitement vrai que le fait de posséder une volonté énergique, au lieu d'une volonté faible, est le signe d'une individualité grandissante; ce pouvoir de donner une impulsion interne est un des indices les plus clairs du développement graduel de l'homme et de l'accroissement de son individualité. Je me souviens que H.P. Blavatsky disait, dans un des articles où elle traitait de l'individualité, que l'on pouvait reconnaître son existence chez l'homme et son absence chez l'animal en observant la façon dont se comportent l'un et l'autre dans certaines circonstances. Prenez un certain nombre d'animaux sauvages et mettez-les en présence de circonstances identiques; vous les verrez suivre tous la même ligne générale de conduite. Leur manière d'agir est déterminée par les circonstances au milieu desquelles ils se trouvent; chacun d'eux ne cherche pas à agir de manière à modifier ces circonstances, à les opposer les unes aux autres afin de tracer la voie qu'il a choisie; ils agissent tous de même. Si vous connaissez la nature de l'animal, ainsi que la nature des circonstances au milieu desquelles il se trouve, [Page 64] vous pouvez déduire la manière d'agir de la classe entière en connaissant celle d'un ou deux de ses membres; c'est une preuve absolue de l'absence de toute individualité. Mais si vous prenez un certain nombre d'hommes, vous ne pourrez pas conclure d'avance qu'ils agiront tous de la même façon, car la diversité de leurs manières de se comporter en présence des mêmes circonstances — dépendra du degré de développement de chacun d'eux. Les individus diffèrent entre eux et il en résulte qu'ils agissent différemment; chacun a sa propre volonté, ce qui lui permet de choisir à son gré. L'homme dont la volonté est faible est moins individualisé, moins développé et n'est pas aussi avancé dans la voie de l'évolution.

Ceci établi, un homme peut faire plus que soumettre sa nature inférieure au contrôle de sa nature supérieure; il peut commencer à se faire une idée de la puissance créatrice de la pensée. Cela implique un champ de pensées plus étendu que celui du commun des hommes, cela implique une certaine somme de connaissances philosophiques. S'il a étudié, par exemple, les principaux ouvrages des Hindous, il y aura gagné une conception intellectuelle très claire de la puissance créatrice de la pensée; mais dès qu'il se sera rendu compte de cela, il en conclura qu'il y a quelque chose au delà de ce qu'il appelle son mental, car s'il existe une puissance génératrice de la pensée, [Page 65] si, par l'entremise de son mental, l'homme est capable de produire des pensées, celles-ci doivent être engendrées par quelque chose qui est caché au delà de ce mental qui les produit. Le seul fait de l'existence de cette puissance créatrice de la pensée et de ce que l'homme soit à même de s'en servir pour exercer son mental et celui des autres suffit à prouver qu'il y a quelque chose au delà du mental; quelque chose qui est, en quelque sorte, indépendant du mental et qui s'en sert comme d'un instrument. L'étudiant qui cherche à se comprendre lui-même commence alors à constater qu'il a affaire à un mental dont le maniement est fort difficile et que les pensées viennent sans qu'il les cherche; qu'elles jaillissent, en quelque sorte, sans le concours de sa volonté. Lorsqu'il commence à étudier les opérations du mental, il constate que les pensées y affluent sans qu'il les ait appelées; il constate qu'il est en proie à des idées dont il voudrait que la nature fût très différente. Son mental est envahi par toutes sortes de fantaisies; il voudrait les en chasser, mais, il se trouve désarmé et n'arrive pas à s'en débarrasser. Il se voit obligé de brasser les pensées qui règnent sur son mental et qui ne sont aucunement soumises à son appel ou à son autorité. Il commence alors à étudier ces pensées; il se demande: d'où viennent-elles? comment agissent-elles ? comment peut-on les maîtriser ? et il apprend peu à peu que [Page 66] bien des pensées qui envahissent son mental ont leur origine dans le mental d'autres hommes et que, suivant la ligne générale de pensées qui lui est propre, il attirera les pensées des autres, du monde extérieur de la pensée. Il influence à son tour le mental d'autrui par les pensées qu'il engendre lui-même et il commence à comprendre que cette responsabilité est bien plus grave qu'il ne l'avait jamais pensé. Il avait cru, jusqu'à ce moment, que ce n'était qu'en parlant qu'il pouvait exercer une influence sur le mental d'autrui; que ses actions seules pouvaient être prises comme un exemple et modifier la façon d'agir de son prochain, mais au fur et à mesure que son savoir augmente; il commence à entrevoir l'existence d'une force mystérieuse émanant de l'homme qui pense, et agissant sur le mental des autres. La science moderne nous dit quelques mots de cela et arrive aux mêmes conclusions; de nombreuses expériences lui ont démontré qu'une pensée pouvait être transmise d'un cerveau à un autre, sans qu'un mot fût prononcé, sans qu'un mot fût écrit, et qu'il y avait dans la pensée quelque chose de palpable, de susceptible d'être observé, qui ressemble à une vibration faisant vibrer d'autres choses, sans qu'il soit besoin de prononcer un mot, d'articuler un son. La science a découvert que la pensée peut être transmise d'hommes à homme, dans le plus profond silence; que sans [Page 67] aucun moyen extérieur de communication, — où, comme le disait le professeur Lodge, sans moyens matériels de communication, le mot "matériel" étant employé dans son sens physique, — il est possible au mental d'affecter le mental.

S'il en est ainsi, nous nous influençons tous les uns les autres par nos pensées, sans avoir recours à la parole ou à l'action, car d'un côté les pensées que nous engendrons se répandent dans le monde et agissent sur le mental des autres hommes et, de l'autre, les pensées que ceux-ci émettent viennent à nous et influent à leur tour sur notre manière de penser. Nous constatons donc que l'action de penser tient généralement bien peu de place dans la vie; ce que nous appelons "penser" ne consiste guère que dans la réflexion des pensées des autres. En réalité, le mental des hommes ressemble beaucoup à une auberge où des voyageurs s'arrêteraient pour la nuit; du moins le mental de beaucoup d'hommes n'est guère autre chose que cela. Une pensée entre et sort, l'homme ajoute bien peu à la pensée qui lui vient. Il la reçoit, l'abrite, puis elle passe. Mais ce qu'il serait de notre devoir de faire, ce serait de penser de propos délibéré et avec l'intention d'exécuter ce que nous aurions décidé.

Pourquoi ce contrôle du mental, ce contrôle de la pensée, cet arrêt de la pensée et ce refus de donner asile à la pensée d'autrui auraient-ils tant [Page 68] d'importance? Pourquoi tout cela constituerait-il une condition sine qua non qu'il faut remplir avant de pouvoir être admis comme disciple ? Parce que les pensées de l'homme qui devient un disciple prennent plus de force; parce que l'individualité de celui qui devient un disciple se développe, grandit, devient plus puissante et que chacune de ses pensées possède une vitalité et une énergie plus grandes et exerce une influence plus forte sur le monde des hommes. La pensée d'un homme peut tuer, la pensée d'un homme peut guérir une maladie; elle peut exercer une influence sur les foules; elle peut créer une illusion visible de nature à tromper les autres hommes et à les égarer. Puisque la pensée devient si puissante, à mesure que l'individualité se développe et grandit et puisque la qualité de disciple implique la croissance rapide et le développement de l'individualité dans de telles proportions que l'homme arrive à accomplir dans le cours de quelques vies ce qui, sans cette qualité, n'eût pu être parachevé que dans des milliers d'années, il est nécessaire, avant que ce surcroît de puissance ne soit mis à sa portée, qu'il ait appris à exercer un contrôle sur ses pensées, qu'il ait appris à réprimer tout ce qu'elles renferment de mauvais, qu'il ait appris à ne donner asile qu'à ce qui est pur, bienfaisant et utile. Le contrôle du mental par le Soi a été imposé comme condition à l'aspirant-disciple, parce [Page 69] qu'avant qu'un homme puisse posséder le surcroît de pouvoir que confère l'enseignement du Gourou, il faut qu'il soit devenu maître de l'instrument qui produit les pensées, afin que celui-ci ne fasse que ce qu'il a décidé et ne produise jamais rien sans son plein consentement.

Je sais que le public éprouvera de la difficulté à comprendre cela. Il dira: Quelle est cette individualité qui va toujours grandissant ? Quelle est cette individualité qui développe le pouvoir de la volonté et de la puissance de contrôle sur le mental et dont vous dites qu'elle n'est pas le mental, mais qu'elle lui est supérieure? Laissez-moi me servir d'une image empruntée à la vie de ce monde, pour vous aider à saisir comment naît l'individualité et comment elle se développe. Supposons que vous entriez dans une atmosphère saturée de vapeur d'eau, mais assez chaude pour que la vapeur d'eau y reste en suspension, invisible, et que l'emplacement vous paraisse vide. Vous direz: il n'y a rien ici, rien que de l'air.Vous savez cependant bien que si un chimiste prenait un peu de cet air saturé de vapeur d'eau, l'enfermait dans un récipient et le refroidissait graduellement, vous verriez un léger brouillard, une sorte de nuage, se dessiner au milieu de ce vide apparent; que ce léger brouillard irait en s'épaississant peu à peu jusqu'au moment où, le refroidissement augmentant, vous verriez apparaître une goutte d'eau là [Page 70] où, l'instant d'avant, vous ne distinguiez rien. Nous pouvons considérer cet exemple comme une grossière image physique, pouvant servir à expliquer la formation de l'individualité. Du sein de cet Invisible, qui est l'Un d'où tout émane, s'élève un léger nuage qui devient visible, un léger brouillard qui se condense, qui se sépare de l'invisible buée qui l'entoure et se condense graduellement, jusqu'à devenir la goutte individuelle que nous considérons comme une unité. Du sein de ce qui est Tout jaillit le désagrégé et le distinct; distinct dont la nature est identique à celle du Tout dont l'essence est la même que la sienne, mais qui en est séparé par ses qualités et se trouve ainsi individualisé. L'âme individuelle de l'homme émane de cette façon du Soi Unique et grandit tous les jours en expérience. Elle grandit et se développe au fur et à mesure de ses centaines de renaissances dans le monde, vie après vie, époque après époque, et ce que nous appelons le mental n'est, en quelque sorte, qu'un de ses petits bourgeonnements dans le monde matériel. De même que l'amoeba, lorsqu'elle a besoin de nourriture, projette à l'extérieur une portion d'elle-même, saisit une parcelle de matière nutritive et ré-absorbe ensuite cette partie d'elle-même qu'elle avait projetée, se nourrissant de ce qu'elle a pris, de même l'individualité projette dans le monde — le monde physique — une sorte de procidence de son Soi, [Page 71] chargée d'amasser pour elle de l'expérience en guise de nourriture, puis la ré-absorbe au moment de ce que nous appelons la mort, s'assimilant cette expérience pour nourrir sa croissance. Le mental n'est autre que cette procidence dans le monde physique; c'est une portion de l'individualité, une portion de l'âme. La conscience, qui est vous-même, est supérieure à votre mental; supérieure à ce que vous appelez l'intellect. Tout votre passé, toute l'expérience que vous avez acquise, sont à l'abri dans la conscience. Tout le savoir que vous vous êtes assimilé est amassé dans la conscience qui est réellement vous. A votre naissance, vous projetez une petite portion de vous-mêmes, chargée d'amasser une nouvelle dose d'expérience pour enrichir encore cette conscience: l'âme se l'assimile pour assurer son développement et, à chaque vie nouvelle, elle s'efforce d'influencer cette procidence d'elle-même, au moyen de sa conscience enrichie. Ce que nous appelons la "Voix de la conscience" n'est autre que celle du Soi supérieur parlant au soi inférieur et cherchant à diriger son ignorance au moyen du savoir qu'il a acquis dans ces vies successives.

Nous savons que ce soi inférieur, le mental, nous fait éprouver des difficultés. Vous souvenez-vous de ce qu'Arjouna disait à Shrî Krishna, en parlant du contrôle du Manas inférieur que nous étudions? Vous souvenez-vous dans quels termes [Page 72] il disait à son divin Maître combien son Manas était turbulent? "0 Krishna, Manas est véritablement turbulent", disait-il; "il est impétueux, puissant et difficile à faire plier; je crois aussi difficile à contenir que le vent." Et c'est vrai; celui qui essaye de mettre un frein au Manas le sait, Celui qui tente d'exercer un contrôle sur le Manas sait à quel point il est turbulent, impétueux et puissant, à quel point il est difficile à soumettre. Mais vous souvenez-vous de la réponse que le Seigneur béni fit à Arjouna, lorsque celui-ci lui disait que Manas était aussi difficile à contenir que le vent ? Sa réponse fut: Sans doute, Manas est turbulent et difficile à dompter, ô guerrier puissamment armé, mais on peut le dompter par un exercice constant et par l'indifférence". II n'y a pas d'autre moyen. Un exercice constant: personne ne peut faire cela pour vous; aucun Maître ne peut s'y livrer à votre place! Vous devez faire cela vous-mêmes et, tant que vous ne l'aurez pas entrepris, la découverte du Gourou ne sera pas possible pour vous. Il est inutile de crier que vous désirez le trouver, si vous ne voulez pas vous conformer aux conditions que tous les grands Maîtres ont imposées pour vous faire arriver jusqu'à Leurs pieds. Voici un puissant Maître, un Avatar, qui indique ce qu'il faut faire déclarant que cela peut être produit. Et lorsqu'un Avatar parle ainsi, cela prouve que ce résultat peut être obtenu par [Page 73] l'homme de volonté ferme; car II connaît les pouvoirs de ceux qu'il voit et qu'en Sa qualité de Suprême il a placés dans ce monde et, lorsque Sa parole divine nous assure que la victoire est possible, oserons-nous dire que nous ne pouvons pas y arriver et donner ainsi une sorte de démenti au Dieu qui parle.

Comment obtiendrons-nous donc ce résultat ? "Par un exercice constant", dit le Seigneur; c'est-à-dire que durant votre vie journalière, telle qu'elle est, durant votre existence d' hommes actifs, vous devez commencer à assouplir votre mental turbulent et à le soumettre à votre volonté. Essayez donc un instant de penser posément. vous constaterez que vos pensées voltigent au hasard. Que ferez-vous alors? Vous les ramènerez au sujet sur lequel vous voulez les fixer. Choisissez un sujet et concentrez sur lui vos pensées, complètement et sans interruption. Rappelez-vous que vous possédez un immense avantage pour cette éducation du mental; vous avez les anciennes traditions hindoues, l'hérédité physique qui a été modelée sur elles et l'éducation de votre jeunesse qui devrait vous avoir habitués à cette discipline du mental. Il est bien plus difficile à un Occidental de venir à bout de cette turbulence du mental que cela ne l'est pour vous, parce que dans l'Occident le contrôle du mental n'est pas enseigné, ne fait pas partie, comme ici, de l'éducation [Page 74] religieuse; et que les hommes y sont enclins à passer, sans transition, d'un sujet à un autre. L'habitude de lire constamment des journaux — pour me servir d'un exemple vulgaire — d'en lire peut-être trois ou quatre par jour, est une des choses qui rendent bien difficile le contrôle du mental. Vous sautez d'un sujet à un autre; voici d'abord quelques dépêches qui font tourbillonner le mental de l'Angleterre à la France, de l'Espagne au Kamtchatka, de la Nouvelle-Zélande à l'Amérique; lorsque vous avez vu cette colonne, ou cette demi-colonne, vous trouvez un autre genre de nouvelles; ce sont des renseignements sur la manière d'agir d'un peuple connu, des comptes rendus de soirées théâtrales ou de péripéties judiciaires; plus loin, une régate, ou une course à pied, des détails sportifs ou athlétiques et ainsi de suite. Vous connaissez tous le contenu très varié des journaux. Les hommes ne comprennent pas le mal qu'ils se font en gaspillant leur énergie mentale, comme ils le font généralement, sur des questions aussi vulgaires et aussi peu importantes. Vous trouverez dans l'Occident des hommes qui, je le sais, lisent tous les jours une demi-douzaine de journaux; en ce faisant, ils font plus que gaspiller momentanément les forces de leur mental, car en gaspillant journellement ces forces, et l'habitude prise, on ne peut plus concentrer facilement ses pensées sur une idée. De plus, il y a la perte [Page 75] d'un temps précieux qui pourrait être consacré à des questions beaucoup plus élevées. Je ne veux pas dire que, vivant dans le monde, vous deviez ignorer ce qui se passe autour de vous, mais qu'il est amplement suffisant de prendre un seul journal traitant des questions les plus importantes de ce monde et de le parcourir tranquillement durant quelques minutes. Si vous savez la façon de vous y prendre, c'est suffisant pour les choses de ce monde.

Afin de vous mettre en état de lutter contre cette tendance moderne à gaspiller ses pensées, vous devriez contracter l'habitude journalière de penser d'une façon suivie et de concentrer votre attention, pendant un certain temps, sur le même sujet. En guise d'exercice pour l'éducation de votre mental, prenez l'habitude de lire chaque jour quelques pages d'un livre traitant des côtés importants de la vie, de ce qui est éternel plutôt que de ce qui est transitoire, et concentrez votre mental sur ce que vous lisez. Ne lui permettez pas d'errer, de se dépenser en pure perte. S'il s'éloigne, rappelez-le, imposez-lui de nouveau la même idée; et de cette façon vous le fortifierez et commencerez à vous en rendre maître; vous apprendrez, par un exercice constant, à exercer un contrôle sur lui et à lui faire suivre la voie que vous lui avez choisie. Même pour les choses de ce monde, cette faculté confère de grands avantages. [Page 76] Non seulement elle vous prépare à la vie supérieure qui s'ouvre devant vous, mais encore l'homme capable de concentrer sa pensée sur un but est celui qui réussit le mieux dans les choses ordinaires de la vie. L'homme qui est en état de penser d'une manière suivie, claire et précise, est celui qui saura se frayer son chemin, même dans le monde matériel. Cette constante éducation du mental vous sera utile dans ce qui est insignifiant, comme dans les choses d'un ordre plus élevé, et vous développerez peu à peu cette puissance de contrôle qui doit être l'une des qualités de l'Aspirant-Disciple.

En exerçant ainsi votre mental, vous atteindrez peut-être un autre résultat — la méditation. La méditation est l'exercice par lequel vous habituez votre mental à se concentrer, à se fixer sur une pensée, délibérément et d'une façon régulière. Vous devez vous y exercer tous les jours, parce qu'en le faisant journellement vous serez aidé par ce que l'on appelle l'automatisme du corps et du mental. Ce que vous faites journellement devient une habitude, vous ne tardez pas à le faire sans efforts; ce qui était pénible au début, devient aisé par la pratique. On distingue deux sortes de méditation, la méditation dévotionelle et la méditation intellectuelle, et l'homme sage, qui aspire à devenir disciple, s'habituera à méditer des deux façons. Il concentrera son mental et fixera ses [Page 77] pensées sur l'idéal divin, sur le Maître, qu'il ne connaît pas encore, mais qu'il espère trouver un jour; ayant sans cesse ce parfait idéal devant les yeux, il en fera l'objectif de son mental, aux heures de méditation, et le but de ses constantes et inébranlables aspirations. A mesure que le mental se développe, cela devient de plus en plus facile: en faisant de cet idéal l'objet de ses constantes méditations, il finit par le refléter et par s'en rapprocher peu à peu. C'est là une des facultés créatrices du mental — l'homme arrive à atteindre l'idéal auquel il pense toujours, et s'il pense tous les jours au parfait idéal de l'humanité, il finira par l'atteindre lui-même. Peu à peu en concentrant fermement son mental sur cet idéal, en aspirant à l'atteindre, en souhaitant d'entrer en contact avec lui, il constatera, durant ces heures de méditation, que le mental inférieur s'apaise et se trouve plongé dans un état de sérénité; qu'il perd le sentiment des impressions du monde extérieur et que son état supérieur de conscience resplendit comme une lueur interne — cet état supérieur de conscience de l'individualité qui se rend compte de ce qu'elle est. Lorsque le mental inférieur s'apaise ainsi, lorsque sa turbulence est vaincue, il devient comme un lac tranquille qu'aucun vent ne saurait troubler, qu'aucun courant ne saurait faire mouvoir. Ce lac ressemble à un miroir; de même que le soleil [Page 78] projette la splendeur de ses rayons sur la surface limpide et tranquille de cette sorte de miroir et se réfléchit dans ses eaux paisibles, de même l'état supérieur de conscience se réfléchit sur le miroir que forme le mental inférieur apaisé. L'homme sait alors, non plus par ouï-dire, mais par expérience personnelle, qu'il est lui-même quelque chose de plus que ce mental qu'il a appris à connaître comme étant l'intellect, que son état de conscience est supérieur à l'état de conscience éphémère du mental. Il commence alors à lui être possible de s'identifier avec ce qu'il y a de supérieur en lui et d'entrevoir, ne fût-ce que pour un instant, la majesté du Soi. N'oubliez pas, en effet, que les Écritures vous enseignent toujours que vous êtes, vous-mêmes, l'essence supérieure et non l'inférieure. Que veut dire, en effet, cette déclaration que nous lisons dans la Chhândogyopanishad et autre part aussi: "Tu es Brahma", Tu es Cela" ? et ce que les Bouddhistes répètent aussi: "Tu es Bouddha" ? Cela ne sera jamais un fait pour votre conscience, si parfaitement que vous vous en rendiez compte au point de vue intellectuel, jusqu'à ce que vous ayiez transformé, par la méditation, le mental inférieur en un miroir où puisse se réfléchir le supérieur. Ensuite, une nouvelle phase de méditation vous fera atteindre l'identification consciente avec le mental supérieur et vous saurez alors ce que tous [Page 79] les grands Maîtres ont voulu dire par cette célèbre phrase qui comporte l'affirmation du principe divin inhérent à l'homme.

Lorsque l'on met journellement ces principes en pratique, durant des mois et des années sans interruption, ils finissent par imprégner toute la vie et deviennent constants, au lieu d'être momentanés. D'abord restreints aux heures de méditation, ils s'étendent ensuite à la vie que l'on mène dans le monde. Vous pourriez dire: comment me serait-il possible d'avoir conscience de cela, pendant que je suis occupé dans le monde matériel ? Comment pourrais-je continuer à avoir conscience du mental supérieur, lorsque le mental inférieur est en pleine activité? Ignorez-vous donc que lorsque vous venez vous courber devant les autels, votre corps peut être occupé à offrir des fleurs, tandis que votre mental reste concentré sur la Divinité même ? Votre corps matériel est bien actif, cependant votre pensée ne se porte pas sur les fleurs que vous offrez, mais sur Celui auquel vous les offrez. Les mains s'acquittent parfaitement de leur devoir d'offrir des fleurs, bien que les pensées du mental restent concentrées sur la Divinité elle-même. Il en est de même dans le monde matériel des hommes; vous pouvez offrir les fleurs du devoir en menant une vie constamment active, une vie de labeur journalier; vous pouvez offrir ces fleurs matériellement et mentalement, [Page 80] en remplissant de votre mieux vos devoirs dans le monde matériel, tandis que vous restez, vous-mêmes, constamment plongés dans la méditation et dans l'adoration. Apprenez à séparer votre conscience supérieure de votre conscience inférieure, à vous séparer de votre mental et vous finirez par acquérir la faculté de vous acquitter de vos activités mentales sans qu'elles vous fassent perdre de vue le "Moi" réel; le mental s'acquittant parfaitement des devoirs qui lui incombent, tandis que le Soi reste sur un plan plus élevé. Vous ne quitterez jamais le sanctuaire interne, quelle que soit l'activité de votre vie matérielle dans le monde des hommes. C'est de cette façon qu'un homme se prépare à devenir un disciple.

Il y a une autre phase sur laquelle il nous faut jeter un rapide coup d'oeil; c'est celle que j'appelle le côté intellectuel de la méditation, celui qui a trait à l'édification graduelle et consciente du caractère. Reportons-nous encore au grand traité de Karma-Yoga, aux enseignements de Shrî Krishna dans la Bhagavad Gîta. En lisant le seizième chapitre, nous y trouvons la longue liste des qualités qu'un homme doit développer en lui-même, afin de les posséder dans une incarnation future. Elles sont appelées "facultés divines" et le Maître dit à Arjouna: "Tu es né avec des facultés divines, ô Pandava". Or pour posséder ces facultés divines dans des existences futures, [Page 81] vous devez les développer durant votre existence actuelle. Afin de les apporter avec vous en naissant vous devez les créer graduellement durant vos existences successives, et l'homme de ce monde qui désire savoir de quelle façon il peut édifier son caractère ne peut mieux faire que de prendre cette liste, des qualités requises, des facultés divines qui sont nécessaires au disciple et de les développer une à une durant sa vie journalière, par la double méthode de la méditation et de l'action. Une de ces qualités, par exemple, est la pureté. Comment un homme peut-il développer en lui la pureté? En la mettant au nombre des sujets sur lesquels il médite tous les matins et en se rendant bien compte de ce que "pureté" veut dire. Aucune pensée impure ne doit jamais l'effleurer; aucune action impure ne doit jamais le souiller; il doit rester pur au triple point de vue des pensées, des paroles, et des actions. C'est là le triple devoir que je vous ai rappelé un jour et dont la triplé corde que porte le Brahmane est l'emblème. L'homme doit, le matin, songer à la pureté comme à une chose désirable qu'il faut atteindre, puis garder le souvenir de cette méditation du matin, lorsqu'il se livre à ses occupations. Il doit surveiller ses actions; il ne permettra à aucune action impure de souiller son corps; il ne commettra aucun acte impur de toute la journée, car il scrutera chacune de ses actions, afin qu'aucun [Page 82] contact impur ne puisse le souiller. Il doit surveiller ses paroles et ne prononcer aucun mot impur; dans sa conversation, il ne fera allusion à aucun sujet impur, il ne permettra jamais à sa langue de se salir par une insinuation malpropre. Toutes ses paroles seront assez pures pour qu'il puisse se permettre, au besoin, de les proférer en présence de son Maître, ce Maître dont l'oeil aperçoit la trace d'impureté qui échapperait aux regards du commun des mortels. Il fera en sorte que chacune de ses paroles soit la plus pure qu'il lui soit possible d'articuler et il ne souillera jamais, ni lui-même, ni autrui, par un seul mot ou une seule phrase impliquant une insinuation impure. Ses pensées seront toujours pures; il ne tolérera jamais qu'une pensée malsaine occupe son mental et, si elle vient, il l'en chassera immédiatement. De plus, sachant qu'elle n'aurait pu lui venir si son mental n'avait renfermé quelque chose qui l'attirât, il s'empressera de le purifier afin qu'ucune pensée malsaine, émanant de qui que ce soit, ne puisse plus en forcer l'entrée. La surveillance s'exercera ainsi, sur ce point spécial, durant toute la journée.

Il prendra ensuite la vérité pour sujet de sa méditation matinale; il pensera à la vérité, à son importance dans le monde, dans la société, dans son propre caractère, et lorsqu'il ira au milieu des hommes, il ne commettra jamais une action susceptible [Page 83] de tromper, il ne prononcera jamais un mot exprimant une idée fausse. Non seulement il ne mentira pas, mais il ne dira jamais rien d'inexact, parce que, cela aussi, c'est exprimer quelque chose de faux. Raconter d'une manière inexact ce que vous avez vu, c'est encore mentir. Toute exagération, tout enjolivement d'un récit, toute ce qui n'est pas parfaitement compatible avec les faits, tels qu'il les connaît, doit être écarté par celui qui voudrait devenir un disciple. Ses pensées elles-mêmes doivent être conformes à la vérité. Il doit veiller à ce que chacune d'elles soit aussi vraie que possible, afin que son mental ne soit pas souillé par l'ombre même d'une fausseté. Il en est de même de la compassion. Il méditera sur cette vertu le matin et s'efforcera de la pratiquer durant la journée. Il fera preuve de la plus grande bonté envers ceux qui vivent autour de lui; il rendra tous les services qu'il est en son pouvoir de rendre, à sa famille, à ses amis et à ses voisins. Il s'efforcera de soulager ceux qu'il voit dans le besoin; il tâchera de consoler tous ceux qu'il sait dans l'affliction; il fera en sorte d'alléger les misères qu'il rencontrera. Non seulement il pensera à la compassion, mais il mènera une vie toute de compassion, de façon à faire de cette qualité une des parties intégrantes de son caractère. De même encore pour la force d'âme. Il méditera sur la noblesse de l'homme fort, qu'aucun [Page 84] événement n'est capable d'abattre ou d'enorgueillir, que le succès ne saurait rendre joyeux, ni l'insuccès malheureux; de l'homme fort, qui n'est pas à la merci des circonstances, qui ne saurait être triste aujourd'hui, parce que la situation est difficile, et joyeux demain parce que tout va bien. Il cherchera à être toujours équilibré et fort et mettra ce principe en pratique dans toutes les circonstances de la vie. S'il se trouve en présence de soucis, il songera aux choses éternelles, au milieu desquelles les soucis n'existent pas; s'il subit une perte d'argent, il pensera aux trésors de connaissances que rien ne peut lui faire perdre; si la mort lui ravit un ami, il se souviendra qu'aucune âme ne peut mourir, que le corps qui périt n'est qu'une sorte de vêtement dont on se débarrasse lorsqu'il est usé, pour en prendre un autre, et qu'il retrouvera un jour son ami. De même pour toutes les autres vertus, telles que l'empire sur soi-même, le calme, l'intrépidité — il méditera sur ces vertus et les mettra en pratique. Non pas toutes à la fois. Aucun homme vivant en ce monde ne pourrait employer un temps suffisant à méditer, tous les jours, sur chacune de ces vertus, mais il les prendra une à une et identifiera son caractère avec elles. Travaillez avec constance; ne vous laissez pas effrayer par le temps que vous consacrez à cela; ne vous laissez pas effrayer par le mal que cela peut vous donner. Ce que vous édifiez, c'est pour [Page 85] l'éternité que vous l'édifiez et vous pouvez bien vous montrer patients, lorsque l'éternité s'ouvre devant vous. Tout ce que vous gagnez, vous le gagnez à jamais. La méditation seule et la pratique seule sont insuffisantes pour la formation du caractère. Les deux doivent marcher de pair; les deux doivent faire partie de la vie journalière et alors il en résulte la formation d'un noble caractère.

L'homme qui s'est ainsi formé, l'homme qui a ainsi fait tout son possible, qui a consacré son temps, ses pensées et ses peines à se rendre digne de trouver le Maître, cet homme le trouvera assurément ou plutôt le Maître le trouvera et se manifestera à son âme. Vous imaginez-vous donc, dans votre aveuglement et votre ignorance, que ces Maîtres désirent rester cachés? Vous illusionnez vous au point de croire qu'ils se cachent, de propos délibéré, aux yeux des hommes, afin de laisser l'humanité trébucher sans secours, et qu'ils ne désirent ni l'aider ni la guider ? Je vous le dis, en vérité, quelque puissant que soit votre désir de trouver votre Maître, Celui-ci est mille fois plus constant dans Son désir de vous trouver, afin de pouvoir vous aider. Abaissant Leurs regards sur ce monde, les Maîtres constatent qu'il leur faudrait de nombreux aides, et qu'ils en ont bien peu. Les masses périssent dans l'ignorance; il leur faudrait des instructeurs, et elles périssent par myriades, car il n'y a personne pour les aider. Les grands Maîtres [Page 86] ont besoin de disciples vivant dans le monde matériel et y apportant, après avoir été instruits par Eux, des secours pour ceux qui souffrent, du savoir pour ceux dont le mental est obscurci. Ils cherchent constamment à découvrir, de par le monde, une âme qui soit désireuse d'être aidée et qui soit prête à l'être. Ils ont toujours les yeux fixés sur ce monde, afin de pouvoir répondre de suite à l'appel des âmes, qui sont prêtes à Les recevoir et ne Leur fermeront pas les portes. Car nos coeurs Leur sont fermés à triple verrou, pour les empêcher d'entrer. Et ils ne peuvent cependant pas enfoncer les portes et entrer de force. Si un homme ferme les portes à clef, après avoir choisi sa voie, nul autre que lui ne peut tourner cette clef. Nous sommes enfermés par nos désirs mondains, par notre avidité pour les choses terrestres; nous sommes enfermés sous la triple clef du péché, de l'indifférence et de la paresse. Et le Maître attend que la porte lui soit ouverte, afin qu'il puisse en franchir le seuil et éclairer notre mental.

"Vous me direz: comment distinguent-Ils, au milieu de myriades d'hommes, l'âme qui travaille pour Eux et qui se prépare à Les recevoir?" La réponse a déjà été donnée, sous forme d'une métaphore: celle d'un homme placé sur le sommet d'une montagne et jetant ses regards sur les vallées environnantes. Il aperçoit une lumière qui brille dans [Page 87] une maison, parce que sa lueur se détache au milieu des ténèbres qui l'entourent; de même, l'âme qui s'est préparée brille, au sein des ténèbres du monde, d'un éclat qui attire l'attention du Veilleur, debout sur le sommet de la montagne. Il vous faut éclairer votre âme, afin que le Maître puisse l'apercevoir. Il veille toujours, mais c'est à vous à donner le signal, afin qu'il puisse devenir votre Maître et diriger vos pas sur la voie. Vous comprendrez peut-être à quel point c'est nécessaire, lorsque nous aurons terminé l'étude que nous avons encore à faire, lorsque je vous aurai décrit le travail du disciple et expliqué ce qu'il peut accomplir; mais permettez-moi de vous quitter ce matin sur cette pensée, que je désirerais graver dans votre mental. Le Maître veille et attend. Il désire vous trouver et vous instruire; vous avez le pouvoir de L'attirer à vous et vous seuls pouvez Lui permettre de venir vous aider. II peut frapper à la porte de votre coeur, mais c'est à vous de prononcer les paroles qui L'invitent à y entrer. Si vous suivez la voie que je vous ai tracée ce matin, si vous apprenez graduellement le contrôle du mental, la méditation et l'édification du caractère, vous aurez prononcé le triple mot qui permet au Maître de Se révéler. Lorsque ce mot est murmuré dans le silence de l'âme, le Maître lui apparaît; elle est aux pieds de son Gourou enfin trouvé. [Page 88]

LA VIE DU DISCIPLE

La voie du noviciat. — Les quatre initiations.

La tâche que nous avons à remplir ce matin, mes frères, est fort difficile. Dans les deux conférences précédentes j'ai parlé de l'existence que mènent habituellement les hommes de ce monde et je vous ai montré comment ils pouvaient, tout en vivant de leur vie habituelle, se préparer graduellement à des phases supérieures de l'évolution; comment ils pouvaient s'exercer peu à peu dans le but de progresser et d'avancer avec plus de rapidité. Aujourd'hui, par contre, nous avons à nous élever au-dessus de la vie des hommes, dans le sens ordinaire accordé à ce mot — non pas en ce qui concerne l'apparence extérieure, mais en ce sens que c'est la réalité de la vie interne que nous avons à étudier.

Les phases du progrès humain dont il va être question sont des phases distinctes et déterminées, qui conduisent l'homme au delà de la vie de ce monde, pour l'élever jusqu'à celle des régions [Page 89] supérieures; qui le font sortir de l'humanité ordinaire, pour le hausser jusqu'à une humanité toute divine.

C'est précisément parce que leur étude doit, forcément, nous faire dépasser les bornes des connaissances habituellement acquises, que la tâche est, comme je vous le disais, plus difficile, et pour vous qui écoutez, et pour moi qui parle. En effet, pour traiter ces questions élevées, il faut nécessairement faire intervenir des facultés d'un ordre supérieur, et les mieux placés pour suivre ces hauts enseignements seront ceux qui auront déjà tenté, dans une certaine mesure, cette purification de la vie et cette édification du caractère à l'étude desquelles nos deux précédentes matinées ont été consacrées.

Je vous ai amenés, hier, jusqu'au point où l'homme, après s'être attaché à améliorer sa vie et à contrôler ses pensées, afin de se préparer pour le rôle de disciple, a attiré l'attention d'un grand Maître, d'un Gourou, et se trouve en état de traverser les premières phases de la vie du disciple. Ce sont ces premières phases dont nous allons d'abord parler ce matin. Quelque vaste que soit le sujet, je dois ensuite essayer de passer en revue la vie entière du disciple, du chelâ.

Les premiers stages constituent ce qui a été appelé "la voie du Noviciat", c'est-à-dire le stage de mise à l'épreuve, distinct de celui par lequel [Page 90] on passe en qualité de chelâ accepté. Pendant la durée du temps d'épreuves, nous constatons certains progrès et l'acquisition de certaines qualités déterminés, progrès qui ne sont pas aussi marqués que ceux que l'on accomplit sur la Voie proprement dite, Sur la voie du chelâ reconnu et accepté. En parcourant la vraie Voie, la Voie au cours de laquelle il n'est pas seulement reconnu par son Maître, mais Le reconnaît lui aussi, le Disciple passe par quatre stades absolument distincts, désignés par des noms différents et séparés par des Initiations spéciales. Dans la voie du noviciat, les stades sont indiqués, mais ne sont pas séparés d'une manière aussi nette. On peut les considérer comme se déroulant simultanément, plutôt que comme se succédant les uns aux autres. Le chelâ provisoire, ainsi que nous pouvons appeler celui qui s'engage dans les stades de cette voie, n'est pas supposé devoir exécuter dans la perfection tout ce qu'il commence à mettre en pratique. On veut qu'il essaie, mais on ne réclame pas de lui l'exécution parfaite, il suffit qu'il soit de bonne foi et que ses efforts soient soutenus; qu'il ne change pas d'avis et ne perde pas de vue le but qu'il se propose. Beaucoup de facilités, comme nous disons pour les affaires de ce monde, lui sont données, en raison même de la fragilité et de la faiblesse humaines et du manque de savoir qui l'empêche encore d'avancer. Les [Page 91] peines qu'il endure, les épreuves auxquelles il est soumis, sont les peines et les épreuves que l'on rencontre dans la vie ordinaire, des difficultés de toutes sortes et de toutes natures, au sujet desquelles j'aurai un mot à dire tout à l'heure, mais ne sont nullement les mêmes que les difficultés rencontrées sur la voie véritable. Les stages de la voie du noviciat, si mes souvenirs sont exacts, ont été décrits il y a quelques années, d'après les enseignements bien connus des Hindous, par un Brahmane, membre de la Société théosophique, Mohini Mohun Chatterji, de Calcutta, qui se trouvait alors en Angleterre. Il décrivait ce que l'on a appelé les premiers progrès que les hommes doivent forcément accomplir, aidés dans une certaine mesure par leurs Instructeurs, mais, généralement, à leur insu — c'est-à-dire sans en avoir conscience dans leur état normal de veille; le chelâ s'imagine qu'il gravit seul le sentier et qu'il n'a à compter que sur ses propres forces et sur sa propre énergie. Je n'ai pas besoin de dire que c'est là une illusion due à son aveuglement et à son ignorance, car son Maître a les yeux sur lui, bien qu'il puisse l'ignorer à l'état de veille consciente, et une assistance continue lui est donnée du haut des plans supérieurs de l'être, assistance qui se fait sentir dans sa vie, bien qu'elle puisse ne pas se laisser clairement voir à son mental éveillé. [Page 92]

Nous allons voir maintenant que les qualités requises, dont nous avons parlé comme étant préparatoires, dans le sens général du mot, prennent une forme plus distincte dans la voie du noviciat.

La première qualité est le produit des épreuves par lesquelles l'homme a passé; elles éveillent et développent en lui Vivéka, ou le discernement, la faculté de distinguer le réel du chimérique, l'éternel du transitoire. Jusqu'à ce qu'il l'ait acquise, il restera enchaîné à la terre par l'ignorance, et les choses de ce monde exerceront sur lui toutes leurs séductions et leurs charmes. Ses yeux doivent s'ouvrir et il lui faut franchir le voile de Maya, au moins assez pour estimer les choses de la terre à leur juste-valeur, car c'est de Vivéka que naît la seconde qualité.

Vâirâgya. — Je vous ai déjà fait remarquer qu'un homme doit commencer par s'exercer à ne plus tenir compte de ce que peuvent lui rapporter ses actions. Il doit s'étudier à accomplir ses actions comme on remplit un devoir, sans aspirer continuellement à un gain personnel quelconque. Nous supposerons qu'un homme a dû s'exercer à cela durant de nombreuses existences, avant que l'on ne réclame de lui ce qu'il doit avoir conquis, dans une très large mesure, avant que l'Initiation ne soit possible, c'est-à-dire une complète indifférence pour les choses de la terre, l'indifférence [Page 93] pour les choses de la terre, L'indifférence pour les choses de ce monde, en un mot Vâirâgya, est la seconde des qualités requises de l'aspirant chelâ, sur la voie du noviciat. Il a déjà développé Vivéka et, comme nous venons de le voir, c'est la faculté de distinguer le réel de l'illusoire, le transitoire du permanent. Or, lorsque le sentiment du réel et du permanent s'est emparé du mental humain, il en résulte forcément que les choses de ce monde perdent tout attrait pour lui et qu'il n'éprouve plus que de l'indifférence à leur égard. Lorsque l'on perçoit le réel, le chimérique devient si insuffisant ! lorsque l'on distingue le permanent, ne fût-ce que pour un moment, le transitoire semble valoir si peu la peine d'être poursuivi! Sur la voie du noviciat, les choses qui nous entourent perdent, toutes, leur pouvoir d'attraction et l'homme n'a plus besoin de faire un effort pour s'en écarter; il n'a désormais plus besoin de faire intervenir délibérément sa volonté, pour s' interdire d'agir en vue d'un bénéfice. Les choses en elles-mêmes perdent tout pouvoir d'attraction: les racines du désir s'atrophient graduellement et toutes choses, comme il est dit dans la Bhagavad Gîta, s'écartent de l'hôte plein d'abstinence qui habite le corps. Non pas tant parce qu'il s'abstient volontairement, mais plutôt parce que ces choses ont perdu tout pouvoir de le satisfaire d'une manière quelconque. Tout ce qui a de l'attrait pour les sens s'écarte de [Page 94] lui, à cause de l'entraînement dont nous avons parlé et par lequel il a passé.

Voyant désormais les choses sous leur aspect transitoire, il va de soi que son indifférence pour elles finit par donner forcément naissance à cette qualité qu'il s'est si longtemps efforcé d'acquérir, c'est-à-dire à l'indifférence pour les résultats, car ces résultats ne sont eux-mêmes que d'autres choses. Les résultats sont compris parmi les choses dont il reconnaît la nature transitoire et chimérique, depuis qu'il a connaissance du réel et du permanent.

Il faut alors s'assimiler la troisième des qualités requises sur la voie du noviciat: Shatsampatti, le sextuple groupe de facultés mentales, ou d'attributs mentaux, qui apparaît dans la vie de celui que nous pourrions appeler le candidat chelâ. Il a lutté longtemps pour arriver à gouverner ses pensées de la façon qui nous est familière. Il a mis en pratique toutes les méthodes dont nous avons parlé hier, pour arriver au contrôle de soi-même, pour s'accoutumer à la méditation et pour travailler à l'édification de son caractère. Cette pratique l'a désormais mis à même de manifester dans l'homme réel — car nous nous occupons de l'homme réel et non pas de l'apparence illusoire — de manifester dans l'homme réel, Shâma, ou le contrôle du mental, cette discipline exacte des pensées, cette claire compréhension de leurs effets [Page 95] et des rapports qu'elles établissent entre lui et le monde qui l'entoure, suivant qu'elles visent au bien ou au mal. Par le seul fait de la certitude qu'il a de pouvoir aider ou troubler l'existence d'autrui, au moyen de ses propres pensées, de pouvoir entraver ou faciliter l'évolution de la race, il devient, de propos délibéré, un coopérateur du progrès humain et du progrès de tous les êtres qui évoluent dans les limites du monde auquel il appartient. Et cette discipline des pensées — qui est désormais l'état normal de son mental — le prépare, comme vous le verrez, à devenir un véritable chelâ, dont toutes les pensées doivent être utilisées pour les travaux du Maître et dont le mental doit suivre, presque sans efforts, les sillons qui lui ont été tracés par la volonté.

De cette discipline des pensées, si solidement établie maintenant, découle inévitablement Dâma, le contrôle des sens et du corps, ou ce que nous pouvons appeler la discipline de la conduite. Avez-vous remarqué que, lorsque l'on traite des questions en se plaçant au point de vue occulte, elles sont renversées par rapport à ce qu'elles seraient au point de vue terrestre? Les hommes de ce monde attachent plus d'importance à la conduite qu'à la pensée. Les occultistes, au contraire, mettent la pensée bien au-dessus de la conduite. Si la pensée est droite, la conduite sera [Page 96] inévitablement pure; si la pensée est disciplinée, la conduite sera certainement bien contrôlée et bien dirigée. L'aspect matériel, c'est-à-dire l'action, n'est que la traduction de la pensée intime qui, dans ce monde de la forme, revêt l'apparence de ce que nous appelons l'action; mais sa nature est le produit de la vie interne et son apparence est coulée dans le moule que lui fournit l'énergie, sa véritable productrice. Le monde Aroupique est le monde des causes, tandis que le monde Roupique n'est que celui des effets. C'est pourquoi le fait de discipliner la pensée a pour corollaire obligé la discipline de l'action, qui n'est que son expression naturelle et inévitable.

Le troisième attribut mental qui caractérise cette manière d'être de l'homme intérieur est Ouparati, dont la meilleure traduction serait: une tolérance large, noble et soutenue, — j'emploie le mot tolérance dans le sens le plus large que vous puissiez lui donner, — une tolérance pour tout ce qui l'entoure, une sorte de patience sublime capable d'attendre et de comprendre et qui, par suite, ne réclame de personne plus qu'il ne peut donner. Cela constitue aussi une préparation à une phase très marquée sur la voie du véritable Chelâ. Cette manière d'être de l'homme, cette attitude pleine de tolérance, le rend capable de créer des facilités à chaque personne et à chaque chose; lui montre tous les hommes, non sous [Page 97] leur aspect extérieur, mais sous leur aspect intérieur; lui permet de discerner leurs aspirations, leurs désirs et leurs motifs, au lieu de s'arrêter aux grossiers et fréquents contre-sens des aspects qu'ils revêtent dans le monde matériel. L'homme apprend à exercer la tolérance religieuse vis-à-vis de toutes les religions; à tolérer les usages de toutes sortes et les diverses traditions des hommes. Il comprend que ce ne sont que des phases transitoires que les hommes finiront par franchir et il n'est pas déraisonnable pour attendre de l'humanité, encore dans l'enfance, cette largeur et cette hauteur de vue, ce sentiment de patience plein de dignité qui est la caractéristique de l'humanité, dans sa période virile et non pas durant les premières phases de son développement. Cette attitude du mental doit être sans cesse entretenue par l'homme qui approche de l'Initiation et il doit acquérir cette tolérance par une connaissance approfondie de la vérité; il doit être à même de la discerner jusque sous le voile des apparences trompeuses. Remarquez-vous que, durant tout le parcours de la voie du noviciat, le grand changement qui s'est opéré dans l'homme n'est-autre que l'aurore du sentiment de la réalité? Il n'est plus trompé par les apparences, comme il l'était auparavant. A mesure qu'il se développe, il perçoit mieux la réalité et se débarrasse peu à peu de l'illusion. Il se délivre de tout [Page 98] assujettissement aux apparences et reconnaît la vérité, quelle que soit la forme illusoire dont elle se couvre.

La faculté qui distingue ensuite son état mental est Titiksha, l'endurance, le pouvoir de supporter avec patience tout ce qui arrive et l'absence totale de tout ressentiment. Souvenez-vous que j'ai appelé votre attention sur ce pouvoir, comme sur une faculté que l'on doit s'efforcer d'acquérir; que je vous ai expliqué comme quoi l'homme devait se délivrer de toute tendance à se sentir offensé, qu'il devait développer en lui-même l'amour, la compassion et le pardon, et que ce développement aurait pour résultat un état mental ferme et bien déterminé. Ainsi donc l'homme intérieur se délivre de tout ressentiment — ressentiment envers quoi que ce soit, envers les hommes, envers les circonstances, envers tout ce qui l'entoure dans la vie. Pourquoi ? Parce qu'il voit la vérité et connaît la Loi; parce qu'il voit, par conséquent, dans les circonstances qui l'entourent, quelles qu'elles soient, les effets de la bonne Loi. Il sait que les hommes, quelle que soit leur conduite à son égard, ne sont que les agents inconscients de la Loi. Il sait que tout ce qui peut lui arriver dans cette vie a été créé par lui dans le passé. Aussi, ce qui caractérise sa manière d'être, c'est l'absence de ressentiment. Il a acquis le sens de la justice et rien ne peut plus le mettre en [Page 99] colère, car rien ne peut l'atteindre s'il ne l'a pas mérité; aucun obstacle ne peut se trouver sur son chemin, s'il ne l'y a pas placé lui-même dans ses existences précédentes. Nous voyons donc qu'aucun chagrin, ni aucune joie, ne peuvent plus le détourner de sa voie; que la présence d'aucun obstacle sur sa route ne saurait le faire changer de direction. Il voit la route et la suit; il voit le but et il y court. Il ne suit plus une direction vague et indéterminée, allant tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, mais il suit, d'un pas ferme et décidé, la voie qu'il a choisie. Le plaisir ne saurait l'en détourner; la douleur ne saurait la lui faire abandonner. Il ne se laissera décourager, ni par la tristesse, ni par le vide, ni par le néant; aucun appel ne saurait l'induire à s'écarter de sa route, sauf celui du Gourou jusqu'aux pieds duquel il cherche à arriver. Être incapable de se laisser détourner, avoir la force de tout endurer, ah! certes! voilà des qualités dont il a besoin sur la voie du noviciat. J'ai parlé, en effet, des épreuves dont sa route sera semée et il est bon que je vous fasse comprendre le pourquoi de ces difficultés. L'homme qui s'est engagé sur la voie du noviciat se propose d'accomplir, durant un nombre très limité d'existences, ce que l'homme de ce monde mettra des centaines d'existences à accomplir. Il fait comme l'homme qui, voulant atteindre le sommet d'une montagne, refuse de suivre la route qui s'élève [Page 100] en spirales et se dit:: "Je vais monter tout droit sur le flanc de la montagne. Je ne veux pas perdre mon temps sur ce chemin battu et sinueux qui est si long; sur cette route immense dont presque tout le parcours, battu par les myriades de pieds qui le foulent, est uni et commode. Je prendrai le chemin le plus court, le plus rapide, droit sur le flanc de la montagne. Qu'importent les difficultés; j'escaladerai la montagne. Quels que soient les obstacles, j'irai de l'avant! si je vois des précipices, si je vois des murailles de rochers, je passerai par-dessus; s'il y a des obstacles ou des blocs de rochers sur ma route, je m'arrangerai de façon à les franchir ou à les tourner, mais j'entends gravir le flanc de cette montagne", Que résultera-t-il de cela ? Il se trouvera entouré par mille fois plus de difficultés. Le temps qu'il gagnera, il devra le payer en se donnant du mal pour vaincre les difficultés de sa tâche. L'homme qui s'engage sur la voie du noviciat est comme celui qui a choisi le chemin le plus court pour atteindre le sommet de la montagne, et il attire sur lui-même tout le Karma qu'il a amassé jadis et dont il doit se libérer dans une large mesure, avant de devenir digne de l'Initiation. Les Seigneur du Karma, — dispensateurs de la Loi karmique et que l'on a parfois appelés les Archivistes du Karma, ou gardiens des archives de l'Akâsha, dans lesquelles sont inscrites toutes [Page 101] les pensées et toutes les actions passées des hommes; ces puissantes Intelligences qui nous dominent de si haut, dont la grandeur majestueuse dépasse tellement les limites de notre compréhension, que notre raison est incapable de s'en faire une idée — ces grands Êtres, ces Êtres divins ouvrent, en quelque sorte, un compte à chaque individu. Ils ont sous Leurs yeux omniscients le compte de chaque vie humaine et ce compte, il faut l'acquitter en grande partie avant de franchir la porte de l'Initiation. Et lorsqu'un homme, un aspirant sérieux s'engage sur la voie du noviciat, lorsque, de son propre mouvement, il y met le pied, ce fait même constitue un appel aux puissants Seigneurs de Karma, pour leur demander d'établir le bilan de ce qu'il doit et de lui présenter le compte karmique qu'il est tenu d'acquitter. Dans ces conditions, est-il étonnant que cette voie soit semée de difficultés? Le compte karmique qui aurait dû s'étendre sur des centaines d'existences doit être soldé en quelques-unes, en une seule peut-être, et il en résulte naturellement que la voie est difficile à parcourir. L'homme se trouve au milieu de chagrins de famille, accablé de difficultés dans ses affaires, en proie à des troubles intellectuels et physiques; vous étonnerez-vous alors, si je dis qu'il lui faut de la fermeté pour continuer à avancer sur la voie du noviciat, au lieu de rebrousser chemin, et pour ne pas se laisser aller au découragement ? Tout [Page 102] peut paraître conspirer contre lui. Il peut lui sembler que son Maître l'a abandonné. Pourquoi serait-il accablé par tout ce qu'il y a de pire, alors qu'il s'efforce de faire pour le mieux? Pourquoi serait-il assailli par toutes ces difficultés et toutes ces souffrances, alors qu'il mène une vie meilleure que toutes celles qu'il a menées ? — cela paraît si injuste, si dur, si cruel, de se voir traiter plus durement que jamais par la Destinée, alors que l'on vit plus noblement que l'on n'a jamais vécu! II doit sortir victorieux de l'épreuve, sans permettre à la moindre idée d'injustice de pénétrer jusque dans sa vie intérieure. Il doit se dire; "C'est le résultat de ce que j'ai fait; j'ai réclamé mon Karma, il n'y a donc rien d'étonnant à ce que je sois invité à l'acquitter". Il a du reste la consolation de penser que la dette qu'il paie est payée pour toujours et, qu'une fois vécue, elle ne peut plus jamais venir le troubler. Chaque dette karmique qu'il paie est rayée pour toujours sur le grand-livre de sa vie. De celle-là, au moins, il est débarrassé. En sorte que si la maladie l'abat, il songe qu'il est bon de se délivrer de ce grand souci; s'il se trouve assailli par la douleur et l'anxiété, il accepte ces épreuves et se dit: "J'aurai cela derrière moi dans le passé et non pas devant moi dans le futur". Voilà pourquoi il reste plein de joie au milieu des chagrins, plein d'espérance au milieu des découragements, à son aise [Page 103] au milieu des souffrances, car l'homme intérieur est satisfait de la Loi, heureux de la réponse qui a été faite à sa demande. S'il n'y avait pas eu de réponse, cela aurait voulu dire que sa voix ne s'était pas élevée jusqu'aux oreilles des Grands Êtres, cela aurait voulu dire que sa prière était retombée sur la terre, car ces tourments sont la réponse à sa demande. C'est ainsi qu'au milieu de ces luttes, de ces difficultés, de ces efforts, il parvient à conquérir le cinquième attribut mental qui est :

Shraddhâ, la foi, ou, comme nous pouvons l'appeler, la confiance — confiance en son Maître et en lui-même. Il vous est facile de comprendre comment cela peut être le résultat d'une pareille lutte. Il vous est facile de vous expliquer comment, à l'issue de la lutte, la confiance doit naître, comme une fleur qui s'épanouit sous l'influence combinée du soleil et de la pluie. L'homme a appris à avoir confiance en son Gourou, car Celui-ci lui a fait franchir le sentier épineux et l'a conduit de l'autre côté, là où les portes de l'Initiation s'entrouvrent devant lui. Il a appris à avoir aussi confiance en lui-même — non pas en son Soi inférieur dont il a dompté la faiblesse, mais en son Soi divin dont il commence à constater la puissance. Il comprend désormais que tout homme est divin, que ce que son Gourou est aujourd'hui, il le deviendra lui-même au cours [Page 104] des existences qu'il a encore à parcourir. Il a confiance dans le pouvoir que possède son Maître de l'instruire et de le diriger; dans le savoir qui rend ce Maître capable de le guider et de l'instruire; il a aussi en soi-même une confiance, très humble, mais très forte, qui lui donne la conviction réelle de posséder le pouvoir de se perfectionner, parce qu'il est lui-même d'essence divine; une confiance qui lui donne la persuasion que la puissance, en lui, est celle de Brahman et suffit à lui faire surmonter toutes les difficultés, à lui faire subir victorieusement toutes les épreuves, quelle que soit la force à déployer, quelque grandes que soient les difficultés à vaincre.

Le sixième attribut mental est Samâdhâna, la pondération et le calme, la paix du mental, cet équilibre et cette fermeté qui sont les résultantes des qualités précédemment acquises. Après la conquête de cette dernière qualité, la voie du noviciat est franchie, le candidat Chélâ se trouve devant l'entrée, et sans nouvel effort la quatrième qualité requise fait son apparition:

Moumoukshâ, le désir de l'émancipation, le désir d'obtenir sa libération, qui est comme le couronnement des longs efforts du candidat et qui fait de lui un Adhikari, prêt pour l'Initiation. Il a été mis à l'épreuve et n'a pas été trouvé impropre; son discernement est fin; son indifférence n'est pas un dégoût momentané dû à un désappointement [Page 105] accidentel; sa condition mentale et morale est élevée — il est mûr, il est prêt pour l'Initiation. Rien de plus ne lui est demandé, il est désormais digne de se trouver face à face avec son Maître, d'affronter la vie qu'il a si longtemps cherchée.

Remarquez bien, avant que nous ne portions la main sur les portes de l'Initiation, que chaque faculté développée sur la voie du noviciat est une préparation en vue de ce qui reste à faire. Ce sont ces facultés morales et mentales qui sont requises — et non pas les "pouvoirs", comme on les appelle, non pas un développement psychique anormal, non pas les Siddhis. Ceux-ci ne sont en aucune façon exigés ou demandés. Un homme peut avoir développé quelques-uns des Siddhis [Les Siddhis, pouvoirs psychiques ] et cependant n'être pas prêt pour l'Initiation; il lui faut avoir acquis les qualités morales. Celles-ci sont exigées avec une rigueur que rien ne peut faire fléchir — avec une rigueur, permettez-moi de vous dire en passant, qui est le résultat de l'expérience même. Les grands Gourous, avec leur profonde expérience de l'humanité, n'ont pas cessé de former, peu à peu, cette humanité et depuis des myriades d'années. Ils savent très bien que les qualités requises pour devenir un vrai disciple doivent avoir leur siège dans le mental et dans les conditions morales et non pas dans le développement [Page 106] de la nature psychique; ce dernier développement doit venir à son tour et au moment propice. Pour devenir un disciple reconnu, un chelâ accepté, le mental et le moral doivent être prêts à affronter les regards du Gourou. Les qualités qu'il exige sont celles que nous venons de décrire et ses élèves doivent les lui apporter avant de recevoir la seconde naissance que, seul, II peut leur conférer. Remarquez aussi que ces qualités impliquent la connaissance et la dévotion — le développement de la connaissance qui permet à l'homme de voir, et le développement de la dévotion sans laquelle la voie ne peut être parcourue. C'est pourquoi nous lisons dans les Oupanishads que le savoir sans la dévotion est insuffisant et que la dévotion ne suffit pas à elle seule; ces qualités sont nécessaires toutes deux, car elles sont les ailes qui permettent au disciple de prendre son essor.

Nous arrivons à la Voie elle-même. Quelques mots sont tombés, de loin en loin, dans le monde matériel, de la bouche de l'un des Maîtres au sujet des grandes Initiations qui marquent les stage de la Voie, après que le chelâ a été accepté par son Gourou, et que le Gourou a pris sur lui de diriger, d'instruire et de surveiller son chelâ; et nous pouvons découvrir, par-ci par-là, des allusions indirectes, vérifiées par l'expérience de ceux qui ont franchi l'entrée de la Voie, allusions qu'il est permis de répandre dans une petite mesure, non [Page 107] pour la satisfaction d'une vaine curiosité, mais pour l'instruction de ceux qui désireraient se préparer à ce grand pas en avant. Tout ce que l'on peut dire au sujet de ces Initiations doit être forcément imparfait; ce qu'il est permis de révéler au monde humain au sujet de ces grands mystères ne peut constituer que des renseignements incomplets. Plus d'une question prendra naissance dans votre esprit, au fur et à mesure que je réunirai ces aperçus pour en former un tout bien mince, mais homogène; plus d'une question vous préoccupera à laquelle la prudence ne permettrait pas de répondre. Comme je vous l'ai dit, ces renseignements ne sont pas fournis pour satisfaire la curiosité; pour vous donner l'occasion de poser une série de questions et de recevoir une réponse à chacune d'elles; ces aperçus ne sont destinés qu'aux aspirants de bonne foi, à ceux qui désirent savoir, afin d'être à même de se préparer; à ceux qui désirent comprendre, afin de pouvoir exécuter. Aussi, de loin en loin, des allusions indirectes sont-elles faites, donnant des renseignements partiels, qui suffisent comme indication, mais ne sont pas de nature à satisfaire une vaine et mondaine curiosité.

Deux puissants Maîtres figurent dans l'histoire comme ayant donné, à ce sujet, plus de renseignements que tous les autres, et chacun d'eux est le Maître d'une religion grande comme le monde. [Page 108] J'emploie les mots "grande comme le monde", non pas dans le sens de surface étendue, mais au point de vue de leur portée sur les âmes prêtes à les recevoir. L'un de ces grands Maîtres fut le fondateur du Bouddhisme, le Seigneur Bouddha; l'autre de ces Maîtres fut Shrî Shankarâchârya, qui fit pour l'hindouisme ce que Bouddha a fait pour les contrées hors de sa portée, en fondant sa foi exotérique. En ce qui concerne la voie à suivre, leurs enseignements sont identiques; comme le seraient ceux de tout grand Initié. Chacun d'Eux a établi les mêmes stades; chacun d'Eux a délimité ces stades par des Initiations spéciales qui les séparent de celles qui les précèdent, comme de celles qui les suivent. L'enseignement lui-même est parfaitement identique; les différences ne se remarquent que dans la tournure des phrases qui les adaptent à l'une ou à l'autre des deux religions. Voilà, certes, encore un cas où les hommes devraient apprendre à découvrir la vérité sous toutes ses formes et sous tous ses aspects; devraient se rendre compte, au lieu de se quereller à propos d'apparences que sous ces noms divers, simples étiquettes extérieures, se cachent des vérités identiques.

Il y a quatre stades différents, dis-je, et chacun d'eux est caractérisé par une Initiation; Voici maintenant ce que veut dire Initiation: cela signifie l'épanouissement de la connaissance acquise [Page 109] grâce à l'intervention bien déterminée du Gourou, qui agit comme représentant de l'unique Grand Initiateur de l'humanité, et confère la seconde naissance en Son Nom. Cet épanouissement de la connaissance est, en quelque sorte, la caractéristique de l'Initiation, car il donne ce que l'on appelle "la clef du savoir"; il ouvre à l'Initié de nouveaux horizons de savoir et de pouvoir; il met entre ses mains la clef qui ouvre les portes de la nature. Et dans quel but? Afin que l'Initié devienne plus utile au monde en général; afin que son pouvoir de servir les hommes soit augmenté; afin qu'il puisse se joindre au petit groupe d'hommes qui se sont voués à l'humanité et ont renoncé à leur soi inférieur; qui n'aspirent à rien, sauf à servir le Maître et l'humanité; qui savent que le service du Maître et le service de l'humanité ne font qu'un; qui en ont fini avec le monde et tout ce qu'il peut leur offrir; qui se sont, enfin, à jamais consacrés au service des Grands Êtres, leur servant d'instruments de travail, s'offrant à être les chenaux par lesquels se déversent leurs secours et leur grâce.

Entre chacune des grandes Initiations, certains résultats donnés doivent avoir lieu — des changements dans l'homme intérieur — mais qui diffèrent beaucoup de ceux que nous avons étudiés jusqu'à présent. Dès qu'un homme a passé par une Initiation, ce qu'il fait doit être accompli dans la perfection; chaque entreprise doit être [Page 110] entièrement parachevée, toute chaîne doit être résolument brisée. Plus de travail imparfait; le disciple ne peut plus avancer avant d'avoir accompli dans la perfection l'oeuvre du stage qu'il traverse. Cet état présente donc le caractère déterminé — qu'on ne retrouve nulle part dans la vie — de parachever chaque phase avant de passer à la suivante. Un travail à moitié fait, une entreprise incomplète n'y seraient pas acceptés. Quelque temps que cela prenne, le travail doit être absolument terminé avant que l'on puisse faire un nouveau pas en avant. Techniquement, cela s'appelle "briser les chaînes" par lesquelles certaines choses entravent encore l'âme. A l'extrémité de la Voie se trouve Jîvanmukti; avoir parcouru la voie, c'est avoir atteint ce stage dans lequel la vie est libre; en sorte qu'il faut briser complètement toutes les chaînes, afin que rien ne puisse entraver l'homme vivifié.

La première grande Initiation fait de l'homme ce que Shrî Shankarâchârya a appelé le Parivrâjaka — ce que le Bouddha a appelé le Srotâpatti. Le mot bouddhiste, généralement employé sous sa forme Pãli, veut dire "celui qui est entré dans je courant" qui le sépare de ce monde. Il n'appartient plus à ce monde, bien qu'il y puisse vivre; il n'y conserve plus aucune place, rien ne peut plus l'y retenir.

La même idée, exactement, découle du mot [Page 111] Parivrajaka, "homme errant", c'est-à-dire homme qui n'a pas de demeure fixe. Non pas nécessairement errant dans son corps physique, non pas nécessairement privé de demeure pour son corps physique — ainsi que l'on a fini par traduire le mot en langage exotérique; — c'est l'homme qui, dans sa vie intérieure, est séparé de ce monde, qui n'a pas de lieu, de séjour fixe dans ce monde transitoire, où un lieu en vaut un autre. Il est prêt à aller de-ci de-là, à aller partout où il plaît à son Maître de l'envoyer. Aucun lieu n'a le pouvoir de le retenir, il ne saurait s'attacher à aucun endroit, car il a brisé les chaînes qui le lient à un emplacement spécial. C'est pour cela qu'il est appelé "l'homme errant". Je sais naturellement, comme vous le savez aussi, que l'on donne aujourd'hui à ce stage un sens tout à fait exotérique, mais c'est dans le sens ésotérique que je le considère, dans le sens que lui ont donné les grands Êtres qui l'ont institué. Nous savons, hélas! combien les choses ont changé depuis le temps jadis, comment ce qui était alors une des réalités de la vie est devenu aujourd'hui une affaire de mots et d'apparence extérieure. Mais je tiens à ce que vous connaissiez les quatre stages de la Voie, tels qu'ils sont décrits par l'Hindouisme, car certaines personnes s'imaginent à tort qu'ils ont été révélés par le Seigneur Bouddha, alors que celui-ci n'a fait que décrire à nouveau l'ancienne, l'étroite Voie que tous les [Page 112] Initiés de l'Unique Loge ont parcourue, parcourent et parcourront à l'avenir.

Commençons par la réalité. L'homme qui a traversé le courant, ai-je dit, s'est définitivement séparé du monde; il ne s'en occupe plus, sauf pour lui être utile. II ne s'en occupe plus, que pour y exécuter les ordres de son Gourou. C'est là, la caractéristique de la première grande Initiation de l'homme, qui est né une seconde fois. Dans la majorité des cas, la seconde naissance est conférée hors du corps physique, mais dans un état de pleine conscience: c'est-à-dire que l'homme est généralement initié dans son corps astral, en pleine conscience, tandis que le corps physique reste en état de trance; quelquefois, un chelâ est initié sans qu'il lui soit permis, pour quelque temps, d'en avoir connaissance à l'étât de veille. Mais, dans les deux cas, ce qui a été acquis ne peut plus être perdu; l'homme ne peut plus être ce qu'il était auparavant. Le nouveau-né peut, pendant un certain temps, n'avoir pas conscience du nouvel entourage au milieu duquel il se trouve, mais il lui est impossible de retourner dans le sein de sa mère et de se retrouver dans la position où il aurait été, s'il n'avait pas été mis au monde. De même, l'Initié, qui a passé par la seconde naissance, ne peut plus jamais se retrouver tel qu'il aurait été, si cette seconde naissance ne lui avait pas été conférée et il lui est impossible de prendre, à la vie de [Page 113] ce monde, la part qu'y prennent ceux qui n'ont pas obtenu cette seconde naissance. Il peut s'attarder dans la voie du progrès, il peut avancer lentement, il peut employer plus de temps qu'il n'en faut pour se débarrasser des chaînes qui le lient encore; mais il ne peut plus ne pas avoir été initié, la clef ne peut plus échapper de ses mains. Il est entré dans le courant; il est séparé du monde; il faut qu'il aille de l'avant, si lentement que ce soit, quel que soit le nombre d'existences qu'il lui faille consacrer à cela.

On a demandé combien d'existences s'écoulaient entre ce degré et la libération finale, l'obtention de Jîvanmukti. Je me souviens d'avoir entendu dire que Swâmi T. Subba Row, parlant ici à quelques amis de l'opinion généralement répandue que sept existences doivent être employées à cette partie du développement du candidat chélâ, fit cette remarque parfaitement juste et significative: " II peut en falloir sept, aussi bien que soixante-dix, comme il peut ne falloir que sept jours ou sept heures." Cela veut dire: la vie de l'âme ne se chiffre pas par des années et des heures terrestres; le succès dépend de son énergie, de sa force et de sa volonté. Un homme peut perdre son temps ou l'employer de la façon la plus avantageuse et de cela dépendront les progrès qu'il pourra faire.

Mais durant ce stage, qui s'ouvre avec la première Initiation et qui finit à la seconde, il y a trois [Page 114] choses différentes dont un homme doit se débarrasser absolument, avant d'être à même de franchir le second portail. La première de ces choses est l'illusion de la personnalité. Cette personnalité doit être détruite; il ne suffit plus de la dominer, de l'amoindrir, de la tenir en respect, il faut la détruire, la tuer à jamais. L'illusion du soi personnel distinct doit disparaître. Il faut que le chélâ reconnaisse qu'il ne fait qu'un avec les autres, car le Soi de tous est unique. Il doit se rendre compte que tout ce qui l'entoure est un, l'homme et l'animal, aussi bien que le monde végétal et les formes minérales et élémentales de la vie. Il lui faut se délivrer de l'illusion de la personnalité. Vous voyez combien le développement de la connaissance peut vous secourir en cela, combien le fait de reconnaître le Soi véritable peut vous aider à vous débarrasser du faux; combien la vision du réel contribue à faire disparaître l'illusoire; de cette façon, l'illusion de la personnalité peut être absolument détruite. Pourquoi ? Parce que les yeux de l'homme se sont ouverts et que ses regards franchissent le cercle des illusions: il conquiert ainsi sa liberté et se délivre des chaînes que l'on nomme " l'illusion de la personnalité".

Le disciple doit ensuite s'affranchir du doute. C'est le second obstacle qui l'empêcherait d'aller plus loin. Il doit s'en affranchir d'une manière qui est clairement déterminée — en acquérant le [Page 115] savoir. Les choses du monde invisible ne doivent plus être pour lui des questions théoriques, les grandes vérités de la religion ne doivent plus être pour lui de simples idées philosophiques; il doit les avoir admises comme des faits réels. Il ne doit plus avoir à se demander le "pourquoi" ou le “comment” de quoi que ce soit. Il y a certaines vérités fondamentales de la vie, au sujet desquelles il ne lui est plus possible de conserver le moindre doute. Avant de pouvoir faire un nouveau pas en avant, il doit avoir acquis, au sujet de la grande vérité de la Réincarnation, une conviction assez absolue pour que l'ombre même d'un doute ne puisse l'effleurer; la grande vérité de Karma doit être définitivement établie pour lui; il doit avoir acquis une certitude que rien ne saurait l'ébranler au sujet de cette autre grande vérité: l'existence des Hommes divins, des Jîvanmuktas, qui sont les Gourous de l'humanité. Sur ces points son savoir ne doit plus être théorique, mais réel, mais pratique, afin que l'ombre même d'un doute ne puisse plus jamais obscurcir son mental; la seule situation qui puisse donner cette certitude, c'est celle où la connaissance s'est substituée à la théorie et où le contact absolu avec la réalité rend désormais impossibles les déceptions provoquées par les illusions du monde matériel.

La dernière des trois chaînes dont il faille se débarrasser entièrement durant ce stade est la [Page 116] superstition. Rendez-vous clairement compte de ce que ceci veut dire et vous comprendrez parfaitement pourquoi Shri Shankarâchârya et le Bouddha ont, tous deux, fait usage des noms par lesquels Ils ont respectivement désigné cette phase de la vie du chélâ. Superstition veut dire, au sens technique du mot (sens que j'entends naturellement lui donner), confiance dans les rites extérieurs des sectes pour obtenir l'assistance spirituelle. En ce qui concerne la nature extérieure de ces rites, l'homme perçoit, sous la forme, la vérité qu'ils contiennent, et si la vérité est là, la valeur de l'apparence extérieure dépend de son plus ou moindre adaptation à ce monde d'ignorance et d'illusion. L'homme s'est élevé au-dessus .des aspects exotériques et des cérémonies; mais vous êtes familiarisés avec cette idée dans votre vie de tous les jours. Le Sannyâsî est supposé être un homme qui s'est élevé au-dessus de ces choses, un homme auquel on ne les demande plus. Pourquoi en est-il ainsi ? Parce qu'il est supposé avoir atteint la réalité, parce qu'il est supposé n'avoir plus besoin de ces choses, qui sont les degrés de l'échelle que les hommes doivent gravir; elles sont nécessaires durant les premiers stades — ne l'oubliez pas — c'est une question de développement. Si vous voulez atteindre le haut d'une maison, il vous faut gravir l'escalier ou l'échelle; et il serait fou, l'homme qui dirait: "Je ne veux pas gravir l'escalier par les [Page 117] marches", à moins qu'il ne possédât un pouvoir et une connaissance des lois de la nature, lui permettant de modifier la polarité de son corps et de s'élever au moyen de ce que l'on nomme la lévitation; — en utilisant l'action de la volonté, au lieu d'employer la méthode, comparativement lente et vulgaire, qui consiste à monter marche après marche. Pour un tel homme, l'escalier est inutile, attendu qu'il peut s'élever à l'aide de sa propre volonté et atteindre le haut de la maison sans employer la lente méthode de l'ascension. Mais il ne s'ensuit nullement que l'escalier soit inutile; il ne s'ensuit pas que d'autres que lui puissent atteindre le haut de la maison en refusant de faire usage de l'escalier Ils ne sont que trop nombreux, aujourd'hui, les hommes qui, tout en étant incapables de s'élever d'eux-mêmes, refusent d'employer l'escalier, oubliant que, tant que la volonté n'est pas développée, les méthodes inférieures sont nécessaires, pour peu que l'on veuille arriver à s'élever le moins du monde.

Ceci m'amène à vous dire un mot du "vrai Sannyâsî". Il y a cinq mille ans, comme aujourd'hui, le mot était employé sans la réalité. Même il y a cinq mille ans, au début du Kali Yuga [âge noir.], nous voyons Shrî Krishna [Shri Krishna, Avatar de Vishnou] établir une distinction [Page 118] entre le Sannyâsî apparent et le Sannyâsî réel. Vous souvenez-vous, qu'ayant à traiter ce même sujet, il a dit: "Celui qui agit par devoir, sans se soucier du résultat de ses actions, est un Sannyâsî et un Yoguî, mais non pas celui qui est sans feu et ne fait rien"." Celui qui est sans feu", c'est-à-dire celui qui n'allume pas les feux du sacrifice, qui n'accomplit pas les rites et les cérémonies, car on ne les exige plus du Sannyâsî. Mais, a dit Shri Krishna, "il n'est pas un vrai Sannyâsî, celui qui ne se fait remarquer que par l'absence de rites et de cérémonies et par l'inaction dans le monde des hommes"!. Et si cela était vrai il y a cinq mille ans, c'est, hélas ! encore bien plus vrai aujourd'hui. Si cela était vrai lorsque le grand Avatar foulait le sol de l'Inde, c'est encore bien plus vrai après cinq mille ans d'obscurité. Si nous embrassons d'un coup d'oeil le monde oriental tout entier, si nous prenons les Indes elles-mêmes avec leurs innombrables Sannyâsîs, nous trouvons des hommes qui ne sont Sannyâsîs que par le costume qu'ils portent et non pas par la vie qu'ils mènent, des hommes qui ne sont Sannyâsîs que par l'apparence extérieure et non en vertu de renonciations internes. Et si nous quittons le sol des Indes pour nous transporter, par exemple à Ceylan, en Birmanie, en Chine ou au Japon, nous y trouvons aussi des moines bouddhistes, qui ne sont moines que par leurs robes jaunes et non par la [Page 119] noblesse de leur vie; par l'apparence extérieure et non par la vérité interne. Et s'il reste vrai que la religion soit plus facile à pratiquer ici que dans tout autre pays; s'il reste vrai que les traditions des Indes rendent son sol sacré et son atmosphère plus spirituelle que celle des autres pays; s'il est vrai qu'il s'y trouve des localités si sanctifiées par les existences qui s'y sont écoulées que, même pour l'homme de ce monde, le fait seul de s'y rendre ait pour conséquence d'apaiser le mental et d'éveiller les aspirations de l'âme; s'il est vrai que les Indes, à cause de cela, sont à jamais chéries et sacrées, ses enfants, hélas ! sont indignes de ce qu'elle est et ont failli de toutes les manières. Si nous scrutons du regard le monde physique tout entier, nous ne trouvons aucun endroit où la vie spirituelle soit menée d'une façon générale, aucune nation chez laquelle elle soit placée au premier rang. Il sent son coeur se briser, celui qui sait ce que l'homme pourrait faire et qui voit ce qu'il fait; celui qui a conscience de ce qui pourrait être et constate ce qui est ; celui qui perçoit la vérité et ne trouve ici-bas, hélas que du mensonge sous des apparences de vérité. Et pourtant, malgré tout, le coeur d'aucun disciple ne doit se briser, car les Maîtres sont à jamais vivants et Leurs disciples continuent à fouler le sol du monde des humains; mais aujourd'hui, leur qualité n'est pas indiquée par l'apparence extérieure et par le [Page 120] costume qu'ils portent, mais par la vie intérieure, le savoir, la pureté et la dévotion qui ouvrent toujours encore les portes de l'Initiation.

Nous arrivons maintenant au second stade à celui que Shrî Shankarâchârya appelle le stade du Koutîchaka, c'est-à-dire de l'homme qui construit une hutte; et que les Bouddhistes appellent le stade du Sakridâgâmin, de l'homme auquel une nouvelle naissance est encore conférée. Dans ce stade, on n'a plus à briser des entraves déterminées, mais à acquérir certaines facultés. C'est le moment où les Siddhis sont nécessaires. Après la seconde Initiation, ils doivent être développés parce que le disciple a atteint une phase de sa vie où les devoirs très étendue l'attendent, non seulement dans le monde des hommes physiques, mais aussi dans les autres mondes qui l'entourent et qui sont en dehors du plan matériel. Il doit être capable de parler, non seulement avec les lèvres, mais aussi en communiquant directement, de mental à mental, et en le faisant consciemment et délibérément. Je tâcherai de vous expliquer demain les différentes sortes de devoirs en présence desquels il se trouve, devoirs qui réagissent sur le monde physique et qui, s'ils étaient parfaitement remplis — comme cela n'est pas le cas aujourd'hui — changeraient considérablement l'orientation même de la vie matérielle de l'homme Mais pour pouvoir s'acquitter de cette partie de [Page 121] sa tâche; afin de pouvoir se préparer aux devoirs élevés qu'il aura à remplir; lorsque toutes les sources du savoir lui seront ouvertes et que la Nature aura dépouillé tout voile assez épais pour lui fermer les yeux, il lui faut, ce stade une fois atteint, développer ses facultés internes et dérouler, une à une, toutes les capacités latentes en lui. C'est durant cette phase qu'il faut, si cela n'a pas été fait auparavant, que le feu latent soit avivé; c'est durant cette phase que Koundalini [ Siddhis, les pouvoirs psychiques.] doit être amené à fonctionner dans le corps physique et dans le corps astral de l'homme vivifié. Vous pouvez bien lire dans certains livres, comme dans l'Ananda Lahiri de Shri Sankarâchârya, des passages traitant de la façon d'attiser le feu vivant et de le faire passer de chakram en chakram. En s'éveillant, ce feu confère à l'homme le pouvoir de quitter à volonté son corps physique, car au fur et à mesure qu'il passe de chakram en chakram, il dégage le corps astral du corps physique et le met en liberté. A partir de ce moment, un homme peut, sans cesser un instant d'être conscient, sans qu'il se produise dans son mental la moindre lacune séparant un état de l'autre, quitter son corps physique pour passer dans le monde invisible, y agir d'une façon pleinement consciente et rapporter avec lui, à son retour, le souvenir de tout [Page 122] ce qu'il y aura accompli. C'est durant ce second stage que tous ces pouvoirs sont développés et évolués, s'ils n'ont pas été évolués plus tôt; et tant qu'ils ne sont pas en pleine activité, tant qu'ils ne sont pas absolument aux ordres du chélâ, tant que les barrières séparant le monde visible du monde invisible n'ont pas été brisées, le disciple ne peut aller plus loin. Lorsque ces barrières tombent par suite du développement des sens et des pouvoirs latents de l'homme, par suite de l'acquisition des Siddhis, le disciple se trouve prêt à franchir le troisième grand pas dans la voie du progrès, et à entrer dans une phase d'existence nouvelle et plus haute. Vous comprendrez facilement tout le tort que des hommes mal préparés peuvent se faire à eux-mêmes, en essayant d'atteindre artificiellement ce stade, avant le moment où l'évolution régulière les y amène; avant d'être développés au point de vue spirituel. Il se trouve, dans les écrits qui ont été publiés, spécialement dans les Tântrika, bien des aperçus sur lesquels se jettent avidement ceux qui aspirent à posséder des pouvoirs, tout en se préoccupant fort peu de savoir si leurs capacités mentales et morales les mettent à même de manier correctement ces pouvoirs. Dans plusieurs des Tântras, il y a des vérités cachées, à la disposition de ceux qui peuvent les atteindre, mais les indications superficielles, à cause de leurs [Page 123] lacunes, sont souvent trompeuses pour ceux qui n'ont pas connaissance des faits réels et qui n'ont pas de Gourou, pour leur en expliquer les allégories et les réticences. En sorte que certaines personnes, — qui, dans leur ignorance, mettent ces leçons incomplètes en pratique, dans le but de hâter leur développement psychique, avant que leur développement mental et moral les ait mis en état de le faire avec sécurité — ces personnes, dis-je, obtiennent en effet des résultats, mais des résultats qui leur font du mal au lieu de leur faire du bien. Souvent, elles ruinent leur santé physique, perdent leur équilibre mental, et compromettent leurs facultés intellectuelles, en tentant de cueillir les fruits de l'arbre de Vie avant même qu'ils aient atteint leur maturité; en essayant de pénétrer dans le Saint des Saints avec des mains souillées et des sens impurs. Dans ce temple, l'atmosphère est telle que rien d'impur ne peut y subsister; les vibrations y sont si puissantes qu'elles brisent tout ce qui est au-dessous du diapason, qu'elles mettent en pièces tout ce qui est impur, tout ce qui n'est pas de nature à s'adapter à leur redoutable activité.

Mais, lorsque, sous la direction de son Gourou — car c'est dans cette seule condition que cela devrait être tenté — lorsque, sous la direction de son Gourou, le disciple a complètement traversé ce stade, il atteint la troisième grande Initiation, [Page 124] celle qui fait de l'homme ce que Shrî Shankarâchârya a appelé un Hamsa, ce que la littérature Bouddhiste appelle un Anâgâmin, l'homme auquel aucune incarnation n'est plus imposée, à moins, toutefois, que ce ne soit par l'effet de sa propre volonté. Ce stage — comme l'indique le nom que lui a donné Shrî Shankarâchârya — est celui où l'homme arrive à la conception de l'unité, celui où il apprend qu'il ne fait qu'un avec le Suprême. Ce nom lui a été donné parce que l'expansion de son état de conscience l'a élevé jusqu'à la région de l'univers où cette identité devient un fait acquis et qu'il a obtenu l'expérience du "Je suis Cela". En perfectionnant ses sens psychiques et leurs rapports avec ses sens physiques, il devient non seulement apte à pénétrer dans les régions où l'on atteint la conception de l'unité, mais encore à rapporter le souvenir de cette conception dans son état normal de veille, et à l'imprimer dans son cerveau physique. Est-il besoin de vous dire qu'il doit perdre le dernier lambeau de désirs terrestres, s'il en conserve encore des traces lorsqu'il arrive à ce stade? Durant cette période, il brise donc une dernière chaîne que l'on appelle Kâmarâga, désir teinté— si peu qu'il le soit — d'aspirations terrestres, car, lorsque l'on se rend compte de l'unité universelle, tout ce qui est séparé en apparence perd à jamais le pouvoir de décevoir. Le disciple s'est donc élevé bien [Page 125] au-dessus des limitations de la séparativité et domine, non seulement ce que nous appellerions ici-bas les désirs terrestres, mais encore les désirs les plus épurés, les plus spirituels qui se rapportent, le moins du monde, au Soi personnel. Les désirs spirituels, eux-mêmes, abandonnent l'homme qui atteint à une pareille hauteur; même en pensée, il ne peut se séparer des autres, en sorte qu'il ne peut éprouver des désirs spirituels pour lui-même, comme entité séparée, mais seulement pour lui-même comme faisant partie intégrante du tout. Ce qu'il acquiert, c'est pour tous qu'il l'acquiert; ce qu'il gagne, c'est pour tous qu'il le gagne. Il se trouve dans une région de l'univers d'où la force descend dans le monde des hommes, et ce qu'il gagne, il le transmet, il le déverse sur tous; il le partage avec tous. Il en résulte que le monde devient meilleur chaque fois qu'un homme atteint à cette hauteur. Tout ce qu'il obtient est acquis à l'humanité et tout ce qui arrive à portée de ses mains ne fait que passer par elles pour se répandre de là dans le monde des hommes. Le disciple ne fait qu'un avec Brahman et, par suite, avec chacune de ses manifestations; et il réalise cela parfaitement dans sa propre conscience, et non seulement par ses espérances et ses aspirations. On fait usage d'un singulier mot pour désigner l'autre entrave qu'il brise durant ce stade, on emploie le mot Pâlî Patigha, que nous sommes bien obligés de traduire par "haine" [Page 126] bien que le mot anglais soit absurde dans ce cas. On veut dire, en réalité, que s'étant identifié avec tous, il n'établit plus de distinction entre les races et les familles, entre les différentes choses de ce monde. Il ne peut désormais plus éprouver ni amour, ni haine, provoqués par des distinctions extérieures. Il ne peut désormais plus aimer ou haïr quelqu'un, parce qu'il appartient à une race différente. Il ne peut désormais plus aimer ou haïr parce qu'il établit une distinction entre les hommes et les choses qui les entourent. Vous vous souvenez de cette curieuse expression de Shrî Krishna, lorsqu'il parle du Sage, qui n'établit aucune distinction entre le Brahmane éclairé et un chien. Il a atteint la conception de l'unité et voit Brahman en tout, ou, pour me servir d'une autre expression. Il voit Shrî Krishna partout et l'apparence extérieure que revêt le Seigneur ne signifie rien pour sa vision purifiée; il est donc absolument exempt de ce que nous sommes bien obligés d'appeler "la haine" ou la "répulsion". Rien ne le repousse, rien ne le fait reculer. Il n'éprouve plus qu'amour et compassion pour tout et pour tous. Il fait, en quelque sorte, rayonner autour de lui une atmosphère enveloppante d'affection. Tous ceux qui viennent à lui, tous ceux qui l'approchent, ressentent l'influence de sa divine compassion. Et c'est pourquoi, à l'époque où les Brahmanes étaient réellement tout ce que leur dénomination implique, [Page 127] on disait que le Brahmane était l'ami de toute chose et de toute créature. Leur coeur, ne faisant qu'un avec la Divinité, était assez large pour contenir tout ce que la Divinité avait créé.

Après s'être à jamais débarrassé de l'illusion de la séparativité, le disciple entre dans le stade final qui lui est dévolu; Shrî Shankarâchârya l'appelle Paramahansa et le terme Bouddhiste est Arhat. A ce propos, nous constaterons une fois de plus le terrible avilissement moderne des termes sacrés, en voyant celui qui désigne cette haute situation employé d'une façon si générale et avec tant d'insouciance; en le voyant employer souvent par simple courtoisie, pour désigner une apparence extérieure, au lieu d'une vivante réalité. La vraie signification de ce terme implique que l'homme a passé par la quatrième grande Initiation et traverse le stade qui précède celui de Jivanmoukti; il peut, tout en restant pleinement conscient, s'élever jusqu'à la région de Tourîya [Tourîya, l'état suprême, celui de la haute conscience spirituelle] et y vivre. Il n'a pas besoin de quitter son corps pour en éprouver la béatitude, pour y être absolument conscient. Son état de conscience comprend cette région et l'embrasse, tout en se trouvant active dans le cerveau physique. C'est une des grandes caractéristiques de l'accession à ce stade. Il n'est nullement [Page 128] nécessaire que la conscience quitte le cerveau physique pour s'exercer dans cette haute région; la conscience du chélâ s'est agrandie jusqu'à l'embrasser; et, en même temps qu'il parle, et qu'il agit dans le monde des hommes, tout ce vaste savoir reste sous ses yeux et il en fait l'expérience à volonté. Durant ce stade, il se libère des cinq dernières "entraves", afin de devenir le Jivanmoukta. La première de ces entraves est appelée Roûparâga, le désir d'une "vie corporelle", car aucun désir d'une telle vie ne saurait le toucher. Ensuite il se débarrasse d'Aroûparâga, le désir d'une "vie incorporelle", aucun désir de ce genre n'a plus de pouvoir sur lui. Puis il se délivre de Mâna et nous sommes encore obligés d'employer un mot beaucoup trop grossier pour exprimer la réelle et subtile nature de cette entrave, l'orgueil; il ne songe pas un seul instant ,à la grandeur du but qu'il a atteint, à la hauteur vertigineuse à laquelle il se trouve, car pour lui, il n'y a plus ni haut ni bas, ni hauteurs élevées, ni humbles vallées. Les unes et les autres ne lui paraissent faire qu'un.

Il perd ensuite la possibilité de se trouver froissé par quoi que ce soit. Quoi qu'il arrive, il demeure inébranlable. Les mondes peuvent s'entrechoquer, il restera impassible. Rien de ce qui peut arriver dans ce monde manifesté ne peut troubler la sublime sérénité de l'homme qui s'est élevé ainsi jusqu'à la conception du Soi universel. [Page 129] Qu'importe une catastrophe — la forme seule est brisée. Qu'importe l'écrasement d'un monde — ce n'est que le genre de manifestation qui change. Il vit dans ce qui est antique, constant, immortel, éternel; et il n'y a rien qui puisse troubler sa sérénité, rien qui puisse amoindrir la parfaite sensation de paix qu'il éprouve. C'est alors que ses membres se trouvent dégagés de la dernière de toutes les entraves — Avidyâ — ou ce qui produit l'illusion; le dernier et léger nuage qui entrave la vision parfaite et la liberté absolue. Il n'est plus obligé de renaître; aucune contrainte ne peut le ramener à la terre, mais il peut se réincarner volontairement. Son savoir embrasse tout ce que comporte notre chaîne planétaire. Il apprend tout ce que cette manifestation peut avoir à enseigner; aucune leçon ne reste inapprise, aucun secret ne demeure plus caché, il n'existe aucun recoin que ses regards ne puissent scruter, aucune possibilité qu'il ne soit apte à saisir. A la fin de ce stade, toutes les leçons ont été apprises; tous les pouvoirs ont été complètement acquis. Il est omniscient et omnipotent dans toute cette chaîne planétaire. Il a accompli l'évolution de l'humanité; il a franchi le dernier des degrés que l'humanité aura franchis lorsque le grand Manvantara prendra fin et que l'oeuvre de cet univers sera terminée. Il n'y a plus rien de voilé pour lui; il n'y a rien qui n'existe en lui, car son état de conscience s'est [Page 130] dilaté pour tout embrasser. Il peut entrer quand il le veut dans le Nirvâna où règnent l'unité, la conscience universelle et la plénitude de la vie. Il a atteint le but de l'humanité; la dernière porte est devant lui et s'ouvre à deux battants au seul bruit de ses pas. Cette porte franchie, il devient le Jivanmoukta, comme disent les Hindous; l'Adepte Asekha, ou celui qui n'a plus rien à apprendre, comme l'indique la nomenclature bouddhiste. Tout est su, tout est accompli. Devant Lui s' ouvrent différentes voies parmi lesquelles II peut choisir à son gré; devant Lui s'étendent de vastes possibilités parmi lesquelles II peut prendre celle qu'il veut, en allongeant la main. Au delà des limites de cette chaîne planétaire, au delà des limites de notre Cosmos, dans des régions dont notre compréhension ne saurait se faire la plus légère idée, s'ouvrent des voies au milieu desquelles le Jîvanmoukta peut choisir celle qu'il veut parcourir. Mais il est une voie — la plus difficile, la plus pénible de toutes, bien que la plus rapide — que l'on appelle la voie de la Grande Renonciation. Si c'est celle-ci qu'il choisit, après avoir considéré attentivement le monde des hommes, le Jîvanmoukta refuse de s'en éloigner; II déclare qu'il veut y rester et assumer réincarnation après réincarnation, dans le but d'instruire et d'aider les hommes. Une fois de plus Shri Shankarâchârya parle de Ceux qui restent et travaillent, jusqu'à, ce que [Page 131] l'oeuvre soit accomplie. Leur propre tâche est bien achevée, mais Ils se sont identifiés avec l'humanité, et tant que l'évolution de cette humanité ne sera pas terminée, Ils ne quitteront pas les rangs des hommes qui luttent. Ils sont libres, mais restent dans une servitude volontaire; Ils ont atteint la libération, mais cette libération ne sera complète que lorsque les autres seront libérés comme Eux. Ce sont là les Maîtres de Compassion qui vivent à portée des hommes, afin que l'humanité ne soit pas dans la position d'un orphelin sans père, afin que les élèves ne cherchent pas vainement un Gourou pour les instruire. Ce sont les Grands Maîtres envers lesquels plusieurs d'entre nous éprouvent un sentiment si profond de gratitude, parce qu'ils restent sur ce globe terrestre, tout en vivant au delà, dans un état de conscience Nirvânique, afin de maintenir un lien entre les Mondes supérieurs et les hommes qui ne sont pas encore libres; les hommes pour lesquels le corps physique est une prison dont la vie n'a pas encore été libérée. Tous Ceux qui ont atteint à ce niveau élevé sont des Êtres glorieux, tous Ceux qui s'y trouvent sont divins, mais on peut oser dire, sans manquer de respect, que les plus chers au coeur de l'humanité, Ceux auxquels elle est le plus intimement attachée par des liens de reconnaissance passionnée, à cause de la Renonciation accomplie, ce sont Ceux-là mêmes qui auraient pu nous [Page 132] abandonner, qui auraient pu nous laisser orphelins, mais qui n'ont pas voulu s'éloigner, afin de servir de Pères aux hommes. Tels sont les grands Gourous aux pieds desquels nous nous inclinons; tels sont les grands Maîtres qui soutiennent la Société théosophique. Ils ont envoyé leur messager, H.P. Blavatsky, pour apporter au monde un message presque entièrement oublié; pour lui montrer de nouveau l'étroite et ancienne Voie que quelques-uns parcourent en ce moment et que vos pieds pourraient fouler.
[Page 133]

LE PROGRÈS FUTUR DE L'HUMANITÉ

Méthodes de la science future. — Développement à venir des hommes.

FRÈRES. — La tâche qui nous incombe ce matin n'est nullement facile. Jusqu'à présent, je vous ai décrit le progrès de l'individu; jusqu'à présent, j'ai essayé de vous expliquer comment un homme, qui se fixait résolument ce but, pouvait s'élever, pas à pas, de la vie de ce monde à la vie du disciple; comment il pouvait devancer le progrès de l'humanité; comment il pouvait accomplir, en un petit nombre d'années, ce que la race accomplira au cours d' innombrables siècles. Mais, ce matin, ma tâche est différente. Je vais m'efforcer de vous décrire la marche de ce progrès à travers les âges. Je vais tâcher de vous exposer, très brièvement, cela va sans dire, les grandes phases du progrès de l'humanité considérée comme un tout. Cela nous donnera, en quelque sorte, une vue à vol d'oiseau de l'évolution; un aperçu, non seulement du passé d'où nous sommes partis pour atteindre notre niveau présent, mais encore de l'avenir qui [Page 134] est réservé à notre race. C'est du progrès des nations que je vais vous parler; c'est du développement de l'humanité que nous allons nous occuper. En tentant une pareille envolée, il me semble que je vous invite à monter avec moi le coursier de Vishnou, Sarouda le puissant oiseau, et à franchir rapidement l'atmosphère d'innombrables époques, en fixant les yeux sur le panorama qui se déroulera au-dessous de nous. Vous et moi, nous nous trouverons, à coup sûr, à bout de respiration après un tel voyage. C'est, dans un sens, plus facile pour moi que pour vous, parce que ces pensées me sont devenues familières à force de m'y arrêter, tandis que, pour beaucoup d'entre vous, le terrain paraîtra étrange et la conception théosophique de l'évolution séculaire semblera un peu nouvelle dans ses détails. Il me faudra, nécessairement, glisser avec rapidité d'un point à un autre, sans éclaircissements, et je vais, par conséquent, vous faire promptement franchir maintes difficultés, plutôt par la vitesse de notre course que par la compréhension bien nette de l'ensemble. Mais laissez-moi vous dire ceci: je puis me tromper dans quelques-uns des détails que je vous donne; je puis commettre une erreur dans une des parties secondaires de ce vaste tableau, mais la description, en général, est exacte; elle n'est pas de moi, elle provient d'une autre source et, bien que la faiblesse de l'interprète puisse être la cause d'erreurs [Page 135] dans les détails, l'exactitude fondamentale de l'esquisse est de nature à inspirer toute confiance.

L'homme, aux yeux des Grands Êtres qui furent ses premiers Instructeurs, ses premiers Gouvernants et ses premiers Guides, n'est pas l'homme tel que nous le voyons aujourd'hui, car il n'a pas encore atteint le niveau pour lequel il est fait et qu'il doit atteindre un jour. Je ne veux pas dire, par là, que ses progrès, en général, n'ont pas été satisfaisants. La situation qu'il a atteinte dans son évolution, situation pleine de difficultés, de doutes et de douleurs, est, en général, assez satisfaisante lorsqu'on la considère en se plaçant au point de vue le plus élevé et si l'on tient compte du temps très court qui s'est écoulé; temps très court d'après les divines mesures, et qui semble si long lorsqu'on le chiffre par des années terrestres. Assurément l'homme, tel qu'il est aujourd'hui, ne répond en aucune façon à l'idéal de Ceux qui ont décidé son pèlerinage, de Ceux qui l'ont lancé sur la voie de l'évolution. Il a terminé sa descente et dépassé le point le plus bas de son trajet; il lui reste à escalader de hauts escarpements au bout desquels l'humanité, parfaite et glorieuse, sera bien différente de ce qu'elle est aujourd'hui, au bout desquels elle sera telle qu'elle a été projetée par la Pensée divine.

L'univers, il faut vous en souvenir constamment, [Page 136] comprend sept grandes régions bien distinctes, qui ont jailli, en quelque sorte, de la Pensée divine; qui ont été projetées du dedans au dehors, ou de haut en bas, selon l'expression que vous préférez; — un puissant univers divisé en sept plans ou régions. La matière de chaque plan est distincte, bien que toutes ces matières proviennent d'une seule et même essence: Paramâtma d'où tout procède. Lorsque cette Pensée divine prit forme, de par la Volonté divine, dans l'univers manifesté et au fur et à mesure de la constitution de chaque plan, chacun de ceux-ci fut caractérisé par la densité différente de la matière qui le composait, par le nombre différent d'enveloppes servant à voiler l'énergie primordiale; — en sorte que, pour une esquisse à grands traits, vous pouvez considérer ce grand Kosmos et le Logos qui lui a donné naissance, comme un puissant système solaire, dans lequel le soleil représenterait le Logos, et chacun des globes concentriques successifs, l'un des plans de l'univers. Les globes intérieurs représenteraient les plans sur lesquels la matière est la plus subtile et l'énergie la moins voilée; les globes extérieurs, au contraire, représenteraient les plans sur lesquels la matière devient plus grossière et l'énergie comme paralysée par la densité de la matière qui l'enveloppe.

Il faut ensuite vous rendre compte que chacune de ces régions a ses propres habitants et [Page 137] que le courant de l'évolution comporte une diffusion du centre à la circonférence, puis un retour de la circonférence au centre. Lorsque le Grand Souffle est émis et que la matière entre en existence, elle devient de plus en plus dense et il arrive un moment où elle atteint son maximum de densité alors que l'énergie est à son minimum de puissance. A ce moment, la forme sera à son maximum de rigidité et la vie à sa période la plus voilée, en sorte que cette période sera caractérisée par ce fait que la matière y devient plus dense et la forme plus rigide, tandis que la vie y devient de plus en plus voilée. Ensuite, lorsque le Souffle se retire, lorsque son activité créatrice revient, en quelque sorte, vers le centre, la matière commence à devenir de plus en plus subtile, la vie de moins en moins voilée, jusqu'au moment où le Grand Souffle aura extrait de ce Kosmos manifesté toutes les expériences qui ont été acquises dans les différents mondes. L'humanité, qui était le but et le résultat de cette évolution, sera devenue alors divine et sera prête à atteindre des phases encore plus élevées. Si nous suivons cette grande courbe décrite du centre à la circonférence, nous constatons, qu'en ce qui regarde les habitants, elle tend à leur individualisation, à mesure qu'ils passent dans un milieu où la matière est plus dense. En sorte que, si nous jetons un regard en arrière sur [Page 138] les habitants des divers plans, nous voyons ce que l'on appelle l'essence élémentale revêtir des formes de plus en plus définies. Son évolution se faisant sur l'arc descendant a pour conséquence de la rendre plus distincte et de lui donner des formes plus matérielles. C'est une chute dans la matière, tandis que l'évolution actuelle de l'humanité se faisant sur l'arc ascendant a pour conséquence, de l'unifier et de lui donner des formes plus subtiles, car c'est une marche ascendante vers la vie dévoilée.

Vous pouvez ainsi vous représenter une image grossière du Kosmos en général et vous vous rendrez compte que sur les plans possédant moins de densité que le plan physique, nous n'avons pas seulement une humanité ascendante, en voie d'évolution, mais aussi de l'essence élémentale descendante, en voie d'involution. Le point tournant se trouve dans le monde minéral, où la phase la plus dense est atteinte. Dans l'évolution ascendante, le règne minéral et le règne végétal de ce monde physique occupent le plan physique et n'atteignent pas un état de conscience supérieur aux cours de l'évolution, le règne animal avance d'un degré et l'animal est appelé à vivre sur ce que l'on appelle le plan, astral, aussi bien que sur le plan physique; quant à l'homme, il doit, dans la pensée de ses Créateurs, conquérir et occuper, durant cette évolution, cinq plans sur les sept [Page 139] dont se compose l'univers. Il est supposé devoir agir et dominer sur le plan physique, sur le plan astral, et sur le plan supérieur, ou plan mental, qui comprend le Svarga de l'Hindou et le Dévakhan du Théosophe. Nous pouvons employer un autre terme qui exprime mieux toute l'étendue de cet état de conscience, c'est le terme de Soushoupti, un état qui n'est actuellement connu, durant la vie terrestre, que par ceux qui sont exceptionnellement développés, mais qui, au cours de l'évolution, sera expérimenté par la majorité de la race humaine. Au-dessus, se trouve le quatrième ou plan de Tourîya, le plan de Bouddhi, et plus haut encore, le plan de Nirvâna, ou Tourîya-tîta. En sorte que nous avons cinq régions distinctes de l'univers, que l'humanité est supposée devoir occuper durant le cours de cette évolution — le plan physique, le plan astral, le plan Soushouptique, le plan Tourîyique et le plan Nirvânique. Ce sont les phases d'expansion, de l'état de conscience que l'homme doit traverser, s'il veut accomplir avec succès le pèlerinage qui lui est tracé. Chaque individu peut franchir ces degrés plus rapidement, au moyen du Yoga, mais la majorité de la race n'accomplira cette évolution qu'au cours des siècles. Avant que le Manvantara ne prenne fin, la majorité du genre humain, mais non pas la race tout entière, aura conquis tous ces plans d'expansion de l'état de conscience et sera [Page 140] en pleine activité sur tous les cinq, l'homme se sera alors constitué des véhicules dans lesquels son état de conscience puisse être actif sur chaque plan. Et si nous prenons l'homme d'aujourd'hui nous savons qu'il a en lui la possibilité de développer cette quintuple vie, de développer les cinq véhicules qui occuperont ces différentes régions et feront de lui ce qu'il est supposé devoir être, c'est-à-dire le seigneur et maître de cet univers manifesté.

Il existe encore, au-dessus et bien au delà, deux plans que la majorité du genre humain n'atteindra pas du tout durant cette évolution — deux plans qui ne représentent guère pour nous que des noms n'éveillant aucune idée bien définie, tant ces sphères sont hautes, tant elles dépassent nos conceptions les plus élevées. Ces plans sont, d'abord, celui que l'on désigne sous le nom de Paranirvâna, puis encore plus haut, celui que l'on appelle Mahâparanirvâna. Ce que sont ces états, nous ne saurions même le rêver ....

Telles sont donc les sept phases du Cosmos, La majorité de l'humanité est appelée à conquérir et à occuper cinq d'entre elles, et quelques-uns de ses enfants atteindront même les deux dernières qui sont encore plus élevées; mais, pour la majeure partie de notre race, l'évolution est limitée au quintuple univers.

Cela peut vous donner une idée — je n'ai pas [Page 141] le temps de développer la question dans cette conférence — de l'importance des nombres "cinq" ou "sept" dans la Nature. Il y a eu beaucoup de discussions à ce sujet, principalement entre quelques Théosophes et nos frères Brahmanes. Les Brahmanes réclament la quintuple classification, tandis que les Théosophes insistent pour la classification par sept. La vérité, c'est que la classification totale est septuple, comme vous le constaterez en lisant les livres sacrés; il est fait souvent allusion, dans les Oupanishads, au septuple feu qui se divise. Mais l'évolution actuelle n'est que d'une quintuple nature symbolisée par les cinq prânas [Prana, principe de vie] , qui nous sont si familiers dans la littérature hindoue. Je ne fais que mentionner cela en passant, parce que des discussions de ce genre ne pourraient pas s'élever, si les gens se comprenaient mutuellement mieux qu'ils ne le font. S'ils allaient au fond des choses au lieu de discuter sur de simples apparences, ils trouveraient généralement un terrain d'union. Comme je vous l'ai dit, je n'ait pas le temps de m'arrêter sur cette question, mais voilà bien la clef de l'énigme des "cinq" et des "sept". Le genre humain, en général, développe cinq véhicules en vue de la quintuple évolution, tandis que ceux qui constituent la fine fleur de l'humanité, arrivent [Page 142] à atteindre deux autres phases qui sont bien au delà.

En étudiant l'évolution de l'humanité, nous voyons la Première et la Seconde Race employées à l'évolution de la forme et de la nature inférieure ou animale; c'est-à-dire que ces races ont développé le corps physique, le double éthérique (qui a été appelé Linga Sharira dans les livres théosophiques) et le corps kâmique ou nature passionnelle, — ce que vous trouvez dans l'animal comme dans l'homme. En arrivant à la Troisième Race, nous constatons qu'une assistance spéciale lui a été donnée, lorsqu'elle a atteint le milieu de son évolution. Cela ne veut pas dire que l'humanité ne se serait pas développée au cours des siècles sans cette assistance spéciale, mais, grâce à elle, sa marche a été prodigieusement accélérée et l'évolution s'est accomplie bien plus rapidement que si cette assistance ne lui avait pas été donnée. Les grands Koumâras, ceux qu'on a appelés les Mânasapoutras, les fils de la Pensée, l'élite des prémices d'une évolution passée, sont venus aider l'humanité afin de hâter sa croissance et son développement et, en projetant une étincelle de Leur propre essence, Ils lui ont donné cette impulsion qui nous a été décrite, impulsion grâce à laquelle Manas, ou l'âme individuelle, a pris naissance dans l'homme.

Le premier résultat de cette assistance spéciale [Page 143] fut, comme je viens de le dire, d'augmenter considérablement la rapidité de l'évolution humaine. C'est alors que fut formé le véhicule connu sous le nom de Karana Sharîra, ou corps causal. C'est le "Corps de Manas", qui persiste durant toute la vie de l'Ego réincarnateur. Il persiste d'une vie à l'autre, apportant dans chacune les résultats de la vie précédente. Pour cette raison, on l'a nommé le corps causal, c'est-à-dire le corps qui renferme les causes productrices des effets sur les plans inférieurs de la vie terrestre.

A partir de ce moment, le plan du développement humain est le suivant: le corps causal étant formé constitue un véhicule dans lequel tout peut être mis en réserve et accumulé; il est une espèce de réceptacle, de dépôt, pour l'expérience acquise. Passant à la vie terrestre, l'homme y jette, de la façon que je vous ai expliquée auparavant, une sorte de projection de lui-même et emploie sa vie terrestre à amasser de l'expérience, en recueillant dans le monde physique certains faits, certaines connaissances ... en un mot, ce que nous désignons sous le terme général d' expérience de la vie. Lorsqu'il franchit les portes de la mort, l'homme doit assimiler l'expérience qu'il a amassée et il passe, hors du corps physique, une existence durant laquelle il n'est plus visible en ce monde, mais séjourne sur les plans astral et dévakhanique qui sont au delà. Là, il produit certains [Page 144] effets et assimile l'expérience qu'il a amassée sur la terre, l'incorporant, l'identifiant avec sa nature même. Chaque existence lui donne certains résultats; il s'en empare et les transforme en facultés et en pouvoirs. Si, par exemple, un homme a, durant sa vie physique, déployé beaucoup d'énergie pour penser, s'il s'est efforcé de comprendre, d'accumuler du savoir, de développer son mental, cet homme, pendant la période qui s'écoule entre la mort et la naissance, sera occupé à transformer ces efforts en facultés intellectuelles qu'il rapportera avec lui lorsqu'il renaîtra en ce monde. De même, ses aspirations élevées, ses espoirs et ses désirs spirituels seront identifiés avec l'essence même de sa nature, pendant le temps qui s'écoulera entre sa mort et sa naissance suivante. Lorsqu'il reviendra sur cette terre, il y naîtra dans un milieu qui sera de nature à faciliter son progrès, et il apportera avec lui les facultés spirituelles qu'il a développées et qu'il pourra utiliser pour pousser plus loin son développement pendant cette nouvelle vie qu'il va passer sur la terre.

Vous voyez avec quelle parfaite régularité se succèdent les phases de progrès, dans le corps qui persiste d'une vie à l'autre. Le Kârana Sharîra jette une projection de lui-même sur les plans inférieurs et y fait une moisson d'expérience; il la rappelle ensuite à lui avec son expérience, la laisse pendant un certain temps en Dévakhan, pour [Page 145] qu'elle y assimile cette expérience et la transforme en facultés, en pouvoirs, en capacités, puis il la ré-absorbe complètement en lui-même, comme dans le véhicule destiné à contenir l'état de conscience. Ensuite a lieu une nouvelle projection de cette vie maintenant plus développée, projection qui manifeste, sur les plans inférieurs, les pouvoirs qu'elle a acquis de cette façon. Le progrès se poursuit ainsi, d'une vie à l'autre, d'une manière régulière et continue, et le Kârana Sharîra est le réceptacle de toutes les expériences acquises; c'est lui qui est l'homme permanent dans lequel toutes ces expériences sont incorporées.

Lorsque vous vous serez rendu compte de cela, vous comprendrez ce que l'on entend par le "pèlerinage de l'âme". A chaque vie nouvelle, un homme devrait être plus grand par son mental, plus grand par ses facultés morales, plus grand par ses capacités spirituelles. C'est là le plan de l'évolution. Ce plan est mis à exécution d'une manière très imparfaite et c'est la cause de l'énorme longueur du pèlerinage. Il est exécuté avec bien des tours et des détours, avec des écarts et des escapades sur des chemins de traverse, au lieu de la marche droit en avant. Voilà pourquoi le voyage de l'humanité est si long, voilà pourquoi l'achèvement de l'évolution nécessite l'emploi de tant de myriades de siècles. Elle n'en sera pas moins accomplie, car telle est la [Page 146] Volonté divine pour l'homme, et elle ne peut être déjouée, quel que soit le retard apporté dans son accomplissement.

L'évolution a continué durant la seconde moitié de la Troisième Race et a atteint la quatrième. C'est durant la Quatrième Race que s'est développée cette puissante civilisation de l'Atlantide, qui atteignit son apogée à l'époque de la grande sous-race dont la science occidentale elle-même vous a dit quelques mots — la race Toltèque. Ce fut une civilisation merveilleuse par les résultats qu'elle atteignit, mais elle grandit au milieu de grosses difficultés. L'homme se trouvait encore très bas sur l'arc ascendant et était profondément plongé dans la matière. Ses facultés mentales ressemblaient beaucoup à ce que nous appellerions aujourd'hui des facultés psychiques et il était indispensable de les voiler pendant quelque temps, afin que les facultés intellectuelles pussent être évoluées et que l'évolution supérieure de l'humanité devînt possible dans l'avenir. C'est pourquoi la grande Loi cosmique, à laquelle rien ne résiste, poussa la race dans une civilisation très grande, mais très matérielle. Cette disparition des facultés psychiques fut hâtée, dans une certaine mesure, par l'action voulue des classes dirigeantes de l'empire Toltèque de l'Atlantide. De propos délibéré et pour faciliter leurs projets égoïstes, elles s'efforcèrent d'amoindrir les facultés [Page 147] psychiques et d'en arrêter le développement dans les classes inférieures de la population, classes inférieures au point de vue de l'évolution et, par conséquent, moins élevées sur l'échelle sociale. Afin d'en faire des instruments mieux appropriés à servir leurs propres desseins, les classes élevées employèrent leurs connaissances occultes à étouffer délibérément les facultés psychiques de ces dernières. Dans ces conditions, ces facultés furent artificiellement arrêtées dans leur croissance, plus que ne le voulait la grande Loi cosmique, et cela m'amène à vous signaler une chose sur laquelle il serait bon que vous réfléchissiez à loisir. C'est qu'aucun homme n'est capable de remonter le grand courant de la Loi cosmique; qu'aucun homme n'est capable d'arrêter la marche puissante de la divine Évolution, mais que l'homme est, toutefois, libre de coopérer à son oeuvre ou de la contrecarrer. Il est libre de diriger ses efforts vers le bien, comme vers le mal, reconnaissant la sagesse et la grandeur de l'oeuvre, il peut s'y associer par devoir et pour se soumettre à la Volonté divine; mais il peut aussi chercher à s'emparer, à son profit personnel, de quelques-unes des forces de la nature, et s'en servir pour satisfaire son égoïsme personnel et éphémère, au lieu d'aider à la réalisation des Intentions divines. Lorsqu'un homme emploie les grandes forces du Kosmos dans un but égoïste, il se crée à lui-même [Page 148] un mauvais Karma individuel, bien que la ligne générale du Karma de la race n'en soit pas modifiée. Un individu peut, de la sorte, nuire à son propre avenir, tout en restant dans le courant de la Loi cosmique; il peut se préparer des souffrances dans le cercle étroit de son propre développement individuel, car, s'il fait un usage égoïste de la Loi cosmique, il récoltera une moisson d'égoïsme, lui aussi. En sorte que, sous l'empire de cette grande et unique Loi, il se prépare des Karmas individuels heureux et malheureux. Ce que je vous dis là, je le recommande à votre plus sérieuse attention, car cela peut vous aider à résoudre quelques-uns des problèmes que les hommes se posent souvent; cela vous fera comprendre comment Karma peut être une Loi divine qui pousse les hommes en avant, peut être semblable à une destinée qui leur serait imposée, alors que ceux-ci savent leur volonté relativement libre; cela vous expliquera comment les hommes peuvent choisir leur propre voie, mais sans échapper à cette puissante impulsion.

Comme je vous le disais donc, durant cette civilisation du passé, l'homme employait cette grande Loi du Kosmos à satisfaire ses ambition égoïstes, et il en est résulté la destruction de l'Atlantide, la disparition totale de cette civilisation, sauf quelques épaves qui subsistèrent, éparpillées dans le monde et principalement dans l'Amérique du Sud, dans la civilisation du Pérou, où se [Page 149] retrouvent certaines traces effacées de sa splendeur. Ces épaves étaient encore si belles malgré leur dégradation que lors de la conquête du Pérou par les Espagnols de l'ouest, ceux-ci furent émerveillés par le bonheur qui régnait dans la communauté, par la douceur, l'amabilité et la pureté des individus, par la sagesse du gouvernement et par la prospérité de la nation en général. Cette civilisation que les Espagnols égorgèrent, que leurs légions envahissantes foulèrent aux pieds, n'était que la dernière et vacillante lueur de la civilisation dont je parle, de cette civilisation qui fut si grande à son apogée, dont la chute fut si retentissante et qui fut balayée par la catastrophe, à la suite de laquelle les vagues de l'océan Atlantique roulèrent leurs, flots à l'endroit même où s'étendaient jadis de fertiles territoires.

Glissant rapidement sur cette question, nous, arrivons à l'évolution de notre propre race. Pour bien suivre le reste de cette évolution, vous devez vous rappeler que le Logos de notre système Se révèle sous trois aspects différents. Vous savez. que, dans toute grande religion, la Trimoûrti, ou Trinité, est la représentation du Dieu manifesté et vous savez également, ou, tout au moins, les plus réfléchis et les plus philosophes d'entre vous savent que les Trois ne sont que la triple manifestation de l'Un, les trois aspects de l'unique Existence non manifestée, qui ne peut être connue [Page 150] que lorsqu'elle est manifestée dans l'Univers. Vous savez aussi que l'on voit dans le triple Logos l'aspect du pouvoir, l'aspect de la sagesse et l'aspect de l'amour.

Toutes les activités humaines portent l'empreinte de ce triple Logos; toutes les activités humaines peuvent être classées sous l'un de ses trois aspects — elles revêtent l'aspect du pouvoir, de la sagesse ou de l'amour, sous lesquels toutes les races humaines sont groupées et tous les genres d'activités des nations et des individus sont classés. Je choisis cette classification, parce qu'en traitant d'un sujet aussi complexe que celui dont nous nous occupons, elle nous donne, en quelque sorte, un jeu de petites boîtes dans lesquelles nous pouvons mettre de côté les différentes parties du sujet de la conférence, afin que vous puissiez y songer et les examiner à loisir. N'oubliez pas que les trois ne font qu'un; qu'ils se pénètrent mutuellement et que ces divisions ne concernent que l'aspect phénoménal et non pas l'essence. Mais, puisque nous vivons dans le monde phénoménal et que la distinction porte, elle aussi, sur le côté phénoménal, nous pouvons bien nous en servir et elle ne nous induira pas en erreur, si nous nous rendons compte de l'unité fondamentale d'où tout procède.

Supposez donc que nous prenions cette classification sous ses trois aspects et que nous la [Page 151] subdivisions un peu plus; nous aurons à classer dans la catégorie de l'amour toutes les activités mentales qui ont trait, d'un côté, à la religion, et, de l'autre, à la philanthropie, en donnant à ces deux mots leur sens le plus large; religion voulant dire le devoir envers ceux qui sont au-dessus de nous; et philanthropie, le devoir envers ceux qui nous entourent et envers ceux qui sont nos inférieurs. En sorte que, dans cet aspect de l'amour, nous comprenons toutes les activités humaines qui se traduisent par un hommage rendu à Ceux qui nous précèdent dans l'évolution et par une aide, une assistance fournie à nos égaux ou à nos inférieurs, assistance à laquelle s'ajoute un sentiment de compassion. Si nous faisons la distinction entre les Dieux et les hommes, la religion aura trait aux devoirs directs envers les Dieux — et vous verrez dans quelques instants ce que cela veut dire — tandis que la philanthropie aura trait aux devoirs directs envers les hommes, sur le plan physique d'abord, envers les hommes, que nous voyons autour de nous. Sous la dénomination de sagesse, nous engloberons toutes les activités du mental humain, du mental supérieur comme de l'inférieur, qui se répartissent sur les sciences, la philosophie et les arts. Nous avons là trois grands champs d'activité du mental qui appartiennent à l'aspect sagesse du Logos, non pas que le savoir lui-même soit la Sagesse, mais c'est la matière au [Page 152] moyen de laquelle, par une sorte d'alchimie spirituelle, la sagesse est évoluée; car la connaissance spirituellement transmuée devient la sagesse. Nous comprenons donc toute activité du savoir sous la dénomination générale de sagesse. Nous classerons ensuite dans la catégorie du pouvoir toutes les activités humaines qui se rapportent au gouvernement des hommes, à l'exercice de fonctions administratives et exécutives, à la constitution des nations, à la formation de communautés, en un mot, à tout ce qui nécessite l'emploi du pouvoir. Dans cette même catégorie rentre également les facultés créatrices que l'homme possède par droit de naissance, comme étant de lignée Divine — ces facultés créatrices que si peu d'hommes comprennent, dont si peu d'hommes usent sciemment, et qui sont les causes puissantes de l'évolution humaine et la grande force qui pousse les hommes en avant. Toutes les actions des divins Maîtres, dans le passé comme dans le présent, tendent à assurer à ces vastes champs d'activité une intelligente culture humaine, afin que l'homme les laboure convenablement et assure son évolution par ce fait. Tous leurs efforts ont pour but d'imprimer une bonne direction à ces activités, que ce soient celles de l'amour, de la sagesse ou du pouvoir, afin de les lancer sur la voie directe de l'évolution humaine en général. C'est pour cela que toutes les grandes religions ont été fondées; [Page 153] pour cela que les nobles codes de morale ont été enseignés; c'est le motif pour lequel ont été données tant de puissantes impulsions au développement intellectuel, lesquelles ont valu actuellement à l'homme un nouvel et complet exposé de toutes les antiques vérités, sous ce nom de Sagesse Divine, qui vous est si familier maintenant dans sa forme grecque de Théosophie. Ce n'est qu'un nouvel exposé de l'antique vérité, un nouvel effort des mêmes Maîtres pour diriger ces activités de la vie humaine.

C'est actuellement plus nécessaire que jamais, car si vous jetez un coup d'oeil sur le monde en général, vous constaterez que dans toutes les catégories de l'activité humaine l'homme paraît avoir atteint la limite de ses pouvoirs. Il a conquis le plan physique; il l'a si bien soumis, que le côté physique absorbe beaucoup trop son attention et ses soins, tandis que les réalités des plans supérieurs sont cachées à sa vue. Si nous considérons les activités de la vie, nous voyons, en ce qui concerne la religion, qu'elle est attaquée d'un côté par le matérialisme et minée de l'autre par la superstition, en sorte que l'humanité tourne contre elle deux glaives qui menacent à la fois son existence — le scepticisme qui ne croit pas et la superstition qui croit mal. Tous les deux sont funestes au progrès humain dans ce champ particulier d'activité. Si, quittant la religion, nous [Page 154] nous tournons du côté de la philanthropie du monde moderne, nous trouvons une misère trop grande et trop profonde pour que l'homme puisse lutter contre elle. Là où la civilisation moderne a le plus de succès, là où elle triomphe le plus, vous rencontrerez la plus grande accumulation de souffrances et la plus atroce misère qui puissent écraser la vie humaine. Lorsque vous étudiez ces souffrances, vous reconnaissez, non seulement que toute philanthropie reste impuissante devant elles, mais encore qu'elles donnent naissance au ressentiment, à la haine entre les classes différentes, à des menaces de révolution et d'anarchie. La civilisation est ainsi menacée dans sa base même et les hommes ne savent comment parer au danger, car ils ont perdu le sentiment de l'amour.

Si de l'amour vous passez à la sagesse, vous verrez que son vaste champ d'activité est partout jonché de difficultés. La science semble avoir épuisé ses ressources matérielles. Ses appareils sont si merveilleusement délicats, qu'aucun progrès sur ce point ne semble plus possible; ses balances sont si admirablement précises, qu'elles lui permettent de peser une imperceptible partie d'un grain et elle déclare, pourtant, qu'il y a des substances impondérables même pour ses balances les plus délicates. La science est presque à bout de ressources avec ses méthodes actuelles et [Page 155] elle se sent dominée, malgré elle, par des forces d'une nature plus subtile et bien plus mystérieuse que celles qu'elle avait coutume d'admettre. Si nous jetons un regard dans le laboratoire du chimiste, ou dans le cabinet de travail de l'homme de science, ils nous paraissent envahis par des forces qu'ils ne sauraient manier en employant des poids et des mesures. Ces forces les embarrassent par leur réalité, alors qu'elles sont, en même temps, en opposition avec les méthodes de leur science, avec tout ce qu'ils croient connaître de la nature. Sur le terrain philosophique, vous vous trouverez en pleine lutte entre le matérialisme, dont l'insuffisance est démontrée, et l'idéalisme, qui n'arrive pas à s'établir sur une base fixe et inattaquable. Dans le domaine des arts, vous ne trouverez aussi qu'impuissance et stérilité; l'art ne produit plus rien de grand et de nouveau et se borne à copier maladroitement les anciens. Impuissant et stérile, il a perdu sa force créatrice.

Considérons maintenant l'activité, sous le troisième des grands aspects que je vous ai signalés, sous l'aspect du pouvoir ! Que voyons-nous dans le monde moderne ? Les nations se livrent aux expédients, les unes après les autres; elles ont perdu les divins Souverains qu'elles avaient jadis et qui étaient capables de les gouverner et de les conduire sur la voie de la prospérité et du bonheur; [Page 156] elles cherchent à compenser la perte de ces Rois divins, en se donnant un roi à plusieurs têtes que l'on appelle le Peuple; au lieu de la royauté divine des puissants Initiés, elles ont ce que l'on appelle le gouvernement du pays par lui-même et les méthodes démocratiques — comme s'il suffisait de multiplier l'ignorance par un multiplicateur suffisamment fort, pour obtenir le savoir comme résultat. En ce qui concerne les facultés créatrices, on n'en a plus souvenir et l'homme a tellement perdu de vue son divin héritage, que ceux qui en parleraient se rendraient ridicules.

Que prouve tout cela? Cela nous prouve que l'humanité en général va faire un nouveau pas en avant. Cela prouve que nous avons atteint une de ces périodes de transition, durant lesquelles les anciens procédés de croissance et de développement, usés, doivent faire place à de nouveaux procédés. Au milieu du trouble et de l'agitation, au milieu de la détresse et de la perplexité, les germes du prochain progrès grandissent au sein de l'humanité; qui rendra à ces trois genres d'activité leur ancienne puissance, accrue par un nouveau développement et le caractère bien défini qu'ils avaient jadis. L'évolution, en effet, ne rétrograde pas, mais elle reproduit ses progrès passés et ses anciennes méthodes, en avançant suivant une spirale ascendante sur chaque anneau de laquelle on retrouve, sous une forme plus élevée, [Page 157] ce qu'il y avait de meilleur sur l'anneau précédent. L'humanité évolue aujourd'hui sur cette spirale, afin de réaliser, avec de nouveaux pouvoirs et des facultés plus étendues, ce que le passé nous montre sous des formes différentes.

Considérons l'amour. Lorsque l'humanité fera un nouveau pas en avant — et nous trouvons, de-ci de-là, des signes précurseurs indiquant qu'elle se prépare à le faire — comme elle aura déjà amené à la perfection son véhicule physique, le but de ses efforts sera de perfectionner le second véhicule dans lequel elle peut être consciente, c'est-à-dire celui qui lui permettra d'agir librement sur le plan astral. Dans des milliers d'années, l'humanité aura développé ce second véhicule et la grande majorité des hommes sera en état de s'en servir pour travailler sur le plan astral, aussi aisément et aussi facilement qu'elle agit aujourd'hui sur le plan physique, en se servant de son corps physique comme véhicule. Non pas le genre humain tout entier cependant, car tous les nommes ne sont pas égaux comme le prétend la sottise moderne.....mais la grande masse des hommes accomplira ce progrès dans son évolution, développera son corps astral et l'utilisera complètement, de sorte que le progrès de l'humanité ne restera pas stationnaire.

Quel changement produira-t-il, ce pas en avant ? En matière de religion, le champ de vision élargi [Page 158] de l'humanité mettra à la portée de ses regards ce plan d'existence que l'on appelle l'astral, région dans laquelle un grand nombre de hautes Intelligences se manifestent en prenant forme, dans le but d'aider et d'instruire les hommes. Ceux-ci apprendront à voir et à connaître ces Êtres dont toutes les puissantes religions ont proclamé l'existence; ils les connaîtront comme ils connaissent, ou croient connaître, actuellement, les corps physiques qui les entourent. Ils connaîtront les entités de ce monde aujourd'hui encore visible. En sorte que la majorité des hommes partagera, avec les plus avancés de notre époque actuelle, ce savoir de première main, si rare aujourd'hui — et cette certitude puisée aux sources mêmes, savoir et certitude qui rendront le scepticisme à jamais impossible. Lorsque, dans son état de conscience normal, un homme connaît l'existence de ces mondes invisibles et de leurs habitants — lesquels nous entourent de tous côtés — cet homme ne peut davantage en douter que vous ne le faites vous-mêmes de l'existence de votre père, de votre mère et de vos enfants. (Je ne discute pas la question du réel et du chimérique au point de vue philosophique. Je ne m'occupe que de l'univers phénoménal et j'emploie les mots avec la signification habituelle que nous leur donnons dans nos rapports entre nous. Lorsque ce pas aura été fait, le caractère de la religion changera du tout [Page 159] au tout et les vérités qui sont actuellement connues et proclamées par les voyants et les prophètes seront alors connues de tous les hommes et à la portée de leur expérience de tous les jours; cela aura pour résultat de rendre le scepticisme aussi impossible qu'il l'est de nos jours, en ce qui concerne la majeure partie des données scientifiques. La superstition sera détruite aussi bien que le scepticisme. Grâce à l'ignorance des hommes, elle vit dans l'ombre, elle se développe et prospère et devient une malédiction pour les peuples, car certains hommes qui ont conservé la tradition du savoir, sans en posséder la réalité, font usage de cette tradition pour réduire leurs compatriotes en esclavage. Ceux-ci, dans leur ignorance, sont terrifiés par cette prétention au savoir et s'inclinent devant ceux qui prétendent en posséder les clefs, bien que ces clefs soient rouillées et ne puissent plus tourner du tout dans les serrures. Et nous verrons, comme nous le voyons aujourd'hui, que la superstition devient impossible, lorsque les yeux des hommes sont ouverts. Vous ne savez pas le mal que fait la superstition au delà de la mort. Vous n'avez point d'idée des souffrances et des terreurs qu'endurent de trop nombreuses âmes, lorsqu'elles passent du corps matériel dans un monde qui leur est inconnu, et où pullulent, pour elles, les épouvantails imaginaires dont l'a peuplé la superstition dirigée par [Page 160] le prétendu savoir. C'est surtout le cas en Occident, où l'on parle d'un enfer éternel et où l'on dit qu'après la mort il n'y a ni développement, ni progrès, que le pécheur est plongé dans un lac de soufre enflammé, où il restera durant les innombrables siècles de l'éternité, sans espoir de salut, ni de libération. Vous ne pouvez vous imaginer l'effet que ces croyances produisent sur les âmes qui franchissent les portes de la mort, pour passer dans l'autre monde. Ces pauvres âmes se figurent qu'il en est ainsi, et qu'elles peuvent être victimes des horreurs décrites et proclamées par leurs ignorants instructeurs. Ceux qui les assistent de l'autre côté ont bien de la peine à calmer graduellement leur terreur et à leur faire comprendre que la Loi règne partout et que la malveillance et la méchanceté ne sont pas au nombre des pouvoirs qui dirigent le Kosmos. Comme je viens de vous le dire, le scepticisme et la superstition seront donc impossibles; on rencontrera d'autres difficultés, d'autres problèmes, d'autres questions obscures, mais ces ennemis jumeaux de l'homme, le scepticisme et la superstition, seront détruits, sans qu'il ne leur soit plus possible de renaître, lorsque ce jour sera venu pour l'humanité.

En ce qui concerne l'amour, pris au point de vue philanthropique, le progrès sera grand aussi, car, de ce plan, on peut beaucoup mieux [Page 161] agir pour le bien de l'homme, que d'ici, sur le plan physique. Les activités physiques sont très bruyantes, mais donnent des résultats comparativement faibles. Vous voyez un homme qui court ça et là, édictant des lois, faisant une chose ou une autre, autant dans le monde gouvernemental que dans la société, et vous vous imaginez que son oeuvre est très grande et qu'elle produira de merveilleux résultats. Mais comme ils sont petits et mesquins, ces résultats, lorsqu'on les compare avec le flot qui ruisselle de l'oeuvre invisible accomplie dans le calme et le silence, sans qu'une parole soit articulée, sans qu'aucun effort soit fait par le corps physique !... de l'oeuvre accomplie par le mental, dans le milieu subtil qui agit sur les pensées des hommes plutôt que sur leurs corps, qui influence leurs mentals plutôt que leurs enveloppes extérieures. Lorsque l'humanité se sera élevée jusqu'à ce plan supérieur, cette influence sera bien plus répandue qu'elle ne l'est aujourd'hui et l'on combattra la misère, le crime et les souffrances, en agissant sur le mental des hommes, en les purifiant et en les fortifiant, de façon à les élever au-dessus des possibilités dans lesquelles ils se noient aujourd'hui. Vous rendez-vous bien compte, vous tous à qui je parle en ce moment, qu'en générant une pensée impure, vengeresse, colère ou vile, chacun de nous projette cette pensée dans le monde social, [Page 162] sous la forme d'une force vivante, d'une entité active, qui agit sur la société et qui est assimilée par les plus faibles, par les plus réceptifs, par les moins développés ? Nous voyons ainsi les pensées des hommes soi-disant respectables répandre les germes du crime au milieu des masses, et les fautes de celles-ci se traduire par des actes relevant plutôt du Karma de ceux qui, par leurs pensées, ont provoqué ces actes criminels. Cette vérité n'est pas aussi répandue qu'elle devrait l'être. On n'en est pas aussi convaincu qu'on devrait l'être. Chaque homme, qui éprouve un sentiment de rancune, projette une puissance destructrice dans le monde astral, et lorsque survient une créature faible, pourvue d'un mauvais Karma, environnée de mauvaises circonstances, soumise à des impulsions qu'elle est incapable de maîtriser et à des passions qui dominent son mental, ces mauvaises pensées s'abattent sur elle: toutes ces terribles pensées émises par des hommes jouissant d'une situation respectable dans le monde. Si cette créature est excitée par quelque injustice, si elle est affolée par quelque outrage, elle est poussée à commettre ce que nous appelons un assassinat. Bien que ce soit sa main matérielle qui tienne le couteau, on peut, certes, faire remonter la responsabilité du coup porté aux pensées de bien des hommes, dont les sentiments de vengeance sont d'une essence [Page 163] meurtrière, bien qu'ils n'en revêtent pas l'apparence extérieure. Il vous sera impossible de faire disparaître le crime dans les bas-fonds de la société, tant que vous n'aurez pas purifié les pensées des classes supérieures, de ceux qui sont instruits, de ceux qui peuvent comprendre la nature des choses. Et lorsque tout cela sera bien compris et su, lorsque le monde astral sera ouvert à la vision humaine, nous aurons à notre disposition une force nouvelle pour aider et soutenir le genre humain. Les hommes, en effet, ne douteront plus de la puissance de la pensée, ils se rendront compte de la responsabilité qu'ils assument en générant des pensées et projetteront des influences d'amour et d'assistance, au lieu des influences avilissantes qu'ils émanent si souvent aujourd'hui., Ils constateront aussi que l'assistance directe leur sera devenue possible, telle qu'elle nous est actuellement donnée du haut de cette région, car les découvertes que font les hommes de science leur viennent souvent de ce monde supérieur, en vertu d'une action directe sur leur mental. Lorsqu'un homme de science inaugure une nouvelle manière de voir, lorsqu'un homme comme M. Crookes, par exemple, découvre la genèse des atomes — une des plus belles théories générales de la science moderne — croyez-vous que ce soit en partant d'en bas qu'il se soit élevé jusqu'à cette connaissance ? Je [Page 164] vous le déclare: de pareilles idées viennent d'en haut et non pas d'en bas. C'est de cette façon que les Maîtres agissent sur le mental des hommes pourvus de certaines capacités, susceptibles d'être utilisées, et du Monde de la pensée, en passant par le plan astral, où les pensées sont des entités vivantes et actives. Ils influencent parfois certains individus, afin que le progrès du monde puisse être hâté et le développement de l'humanité facilité. La raison pour laquelle cela n'a pas lieu plus souvent de nos jours est la suivante: tant que le côté moral de la nature humaine n'est pas développé, il n'est pas bon que l'homme connaisse trop bien les forces invisibles qui sont cachées derrière le voile; il en userait mal au lieu de les utiliser, il s'en servirait sans scrupules pour satisfaire ses instincts égoïstes, au lieu de les employer à fortifier et à aider ses semblables. Voilà pourquoi la connaissance n'est pas plus largement distribuée; voilà pourquoi la science n'est pas aidée davantage. La science, comme le disait un des Grands Êtres, doit d'abord devenir la servante de l'humanité, pour mériter d'être largement aidée par Ceux qui dominent tous les Aides et tous les Sauveurs de la race.

D'un autre côté encore, on fera de plus rapides progrès à l'époque dont nous nous occupons. En ce qui concerne l'éducation, je suppose que vous n'avez guère été frappés, lorsque vous aviez [Page 165] affaire à des enfants, à de très jeunes garçons, par la grandeur des possibilités qu'on découvrirait en eux, si leurs maîtres avaient assez de savoir pour alimenter leurs bonnes dispositions et étouffer les mauvaises. Vous savez qu'autour du corps de chaque homme il existe, visible pour l'oeil exercé, pour l'oeil du Yogi par exemple, ce que l'on appelle une aura, laquelle aura permet de constater l'état de développement du mental, la nature du caractère, et renseigne, d'une façon précise, sur le degré d'avancement atteint par l'âme qui habite ce corps et sur les traits distinctifs et les attributs de cette âme. Chacun de vous transporte autour de lui cette sorte de compte rendu de sa propre situation, cette preuve bien évidente du degré qu'il occupe sur l'échelle de l'évolution. Autour de chacun de vous se trouve cette atmosphère particulière qui indique la nature de vos pensées et de votre caractère, qui est aussi facile à déchiffrer, pour l'oeil exercé, que le sont les traits du visage, pour l'oeil physique, et qui renseigne infiniment mieux sur le caractère de l'homme. Or, lorsqu'un jeune enfant vient au monde et passe par les premières phases de sa croissance, son aura présente la particularité suivante: elle renferme les résultats karmiques de son passé; mais une grande partie de ces tendances mentales et morales qu'elle possède ne s'y trouvent qu'à l'état embryonnaire et non pas à l'état [Page 166] de maturité. Si vous examinez l'aura d'un jeune enfant, vous la trouverez comparativement pure, ses teintes sont claires et transparentes et non pas denses, boueuses et épaisses, comme chez l'homme ou la femme adultes, et dans cette aura se trouvent, à l'état latent, des tendances qui peuvent être développées. Les unes sont bonnes et les autres mauvaises. Ces caractéristiques étant discernées par un oeil exercé, on peut développer les bonnes tendances et étouffer les mauvaises dispositions, en soumettant l'enfant à des influences propices. Si vous voulez qu'une semence vous donne une plante saine et vivace, il vous faut la mettre dans un bon terrain, l'arroser et veiller à ce que le soleil l'inonde de ses rayons. La semence renferme tout ce qu'il y a d'essentiel dans la plante, mais celle-ci n'est pas encore manifestée dans son entier et, selon la nature du sol auquel vous confierez cette semence, selon les soins que vous en prendrez, selon la brise qui la caressera et le soleil qui la réchauffera, son développement sera plus ou moins complet; elle peut grandir et devenir très belle, ou bien être rapetissée et arrêtée dans sa croissance. Il en est de même de l'enfant, dans une large mesure. Un enfant vient au monde; il a en lui, par exemple, le germe de la colère, le germe d'un tempérament violent et passionné. Si nous supposons ceux qui l'entourent doués de connaissances et de sagesse, ils sauront comment [Page 167] s'y prendre avec lui. On ne devrait jamais laisser entendre à l'enfant une seule parole irritée, ne jamais le rendre témoin d'un acte de passion. Tous ceux qui l'entourent devraient être doux, aimants et maîtres d'eux-mêmes, et il ne faudrait jamais transmettre au germe que possède l'enfant la force stimulante de la colère de gens plus âgés, force qui aurait pour effet d'en hâter le développement chez lui, de lui donner plus d'intensité et de l'amener à maturité. Il vous faudrait veiller à ce que les enfants fussent entourés par des influences de nature à stimuler tout ce qu'il y a de bon, de noble et de pur en eux. Et si vous faisiez cela pour chacun d'eux, l'humanité avancerait avec une vitesse de course, alors qu'actuellement elle marche d'un pas boiteux. L'ignorance obscurcit le mental des hommes et ils ne savent pas comment il faut élever les petits. Il n'y a qu'échecs autour de nous, et ces échecs disparaîtront lorsque l'homme aura acquis un plus vaste savoir, lorsqu'il enseignera avec lucidité et non plus aveuglément comme il le fait aujourd'hui; lorsqu'il enseignera en se basant sur la connaissance et non sur l'ignorance. Cette nécessité d'une bonne éducation explique pourquoi, jadis, chaque petit garçon était envoyé à un Gourou. Cette antique institution avait pour but de donner à l'enfant l'action d'un mental bien développé sur son propre mental et l'assistance d'un Maître dont [Page 168] les connaissances approfondies surpassaient celles de l'homme ordinaire. Le Gourou était toujours un homme qui savait; le Gourou était toujours un homme qui voyait et l'enfant était remis entre ses mains, parce que, grâce à l'éducation ainsi donnée, les mauvais instincts étaient étouffés et les bons développés. A mesure que les vrais Gourous ont disparu, le genre humain a perdu ce grand avantage, mais il le recouvrera lorsque le savoir sera plus répandu dans le peuple et lorsqu'une phase plus élevée de son développement aura rendu possible cette noble éducation.

Dans toutes les phases du savoir, les méthodes seront changées. Le médecin ne sera plus obligé de déterminer la nature d'une maladie par les symptômes extérieurs; il appuiera son diagnostic sur la vision directe et non plus sur le raisonnement. On commence à se servir, pour établir un diagnostic, de ce que l'on appelle les facultés de clairvoyance; au lieu d'être arrêté par la densité du corps physique, le médecin fait appel au clairvoyant, dont le regard traverse la matière physique et est à même de voir le mal; dont le regard peut saisir exactement ce qu'il y a de défectueux dans l'un des organes du corps humain. Grâce à cette clairvoyance, le médecin possède les renseignements dont il a besoin et qui lui permettent d'agir avec une entière certitude et de surveiller l'effet produit par les médicaments prescrits.[Page 169]

Imaginez-vous ce que deviendrait la science médicale si tous les médecins jouissaient de cette faculté de clairvoyance, si elle devenait générale, au lieu d'être l'apanage de quelques-uns, de façon à leur permettre d'établir leur diagnostic avec certitude et de surveiller les effets du traitement avec cette précision que la vue seule peut donner ? De même pour la chimie: de combien les résultats obtenus par le chimiste ne dépasseraient-ils pas ceux qu'il obtient aujourd'hui, si ses yeux étaient ouverts, ou, mieux encore, s'il pouvait suivre toutes les phases des combinaisons de ses éléments, s'il lui était possible de composer ses mélanges avec la certitude que donne la vue au lieu de le faire au hasard et d'être obligé d'attendre le résultat d'une expérience, avant d'être certain du résultat produit ? Combien d'accidents seraient évités! Combien cette connaissance hâterait les progrès de la science! Un aperçu des progrès que l'on pourrait faire dans ce sens est donné dans un article du numéro de novembre 1895 du Lucifer. Vous y verrez à quel point les limites du savoir seront reculées, lorsque l'humanité aura appris à se servir de son véhicule sur le plan astral. De même encore dans le domaine de la psychologie; lorsque les hommes communiqueront entre eux par la pensée, au lieu d'employer les lentes méthodes de la science matérielle, avec quelle rapidité la pensée volera de cerveau à [Page 170] cerveau, communiquant les idées sans avoir recours aux grossiers procédés dont nous usons aujourd'hui! Vous vous rendrez immédiatement compte de la signification que cela peut avoir pour l'humanité, en vous plaçant simplement au point de vue de ce monde inférieur. Je veux dire par là qu'à ce moment l'idée de séparation ne sera plus qu'une chose du passé; que ni montagne, ni océan ne pourront plus séparer deux hommes, deux amis, deux parents. Je veux dire que dès que les hommes auront conquis cette région de la nature, ils seront capables de communiquer entre eux, de mental à mental, quel que puisse être l'endroit où ils voyagent, quel que puisse être le pays qu'ils habitent, car, pour le mental, les barrières du temps et de la distance n'existent pas, comme elles existent dans le monde physique. Lorsque l'homme aura perfectionné son véhicule astral, il sera toujours à portée de ceux qu'il aime et les douleurs de l'absence auront disparu. De même, la mort aura perdu le pouvoir de séparer. Prenez la vie de l'homme telle qu'elle est aujourd'hui; prenez la vie des nations telle que nous la connaissons actuellement et vous verrez que la mort et la séparation sont deux des grandes douleurs qui accablent l'humanité. Toutes les deux auront perdu leur principale force d'oppression, lorsque l'homme aura fait ce grand pas en avant; toutes les deux auront perdu leur [Page 171] pouvoir de séparer, lorsque l'homme aura atteint ce niveau plus élevé. Ce dont les Disciples seuls jouissent aujourd'hui sera partagé avec eux par la majorité, et la vie matérielle de l'homme sera bien plus belle lorsque ces influences qui la troublent auront disparu.

Il en sera naturellement de même pour la philosophie, avec sa connaissance plus approfondie des possibilités de la matière et des réalités de la vie. De même aussi pour l'histoire, lorsque toutes ses données seront puisées dans les archives de l'Akâsha et qu'elle ne sera plus écrite dans le but de satisfaire les passions d'un parti politique, ou pour appuyer certaines théories sur le développement humain, ou certaines hypothèses dues à l'imagination des savants. L'histoire tout entière est enregistrée dans l'Akâsha; là se trouvent ses impérissables et indestructibles archives. Pas une action de l'humanité passée qui n'y soit inscrite, pas un fait de l'histoire humaine qui n'y soit enregistré pour les yeux qui sont capables de voir. Le temps viendra où toute l'histoire en sera tirée, au lieu d'être rédigée d'après le procédé plein d'ignorance actuellement en usage, et lorsque les hommes voudront connaître le passé, ils jetteront un coup d'oeil sur ces impérissables archives et s'en serviront pour hâter leur développement, en utilisant l'expérience du passé, pour favoriser une croissance plus rapide de l'humanité.[Page 172]

Quant à ce que sera l'art lorsque ces nouveaux pouvoirs seront à la portée de l'homme, ceux-là seuls, peut-être, qui en jouissent aujourd'hui jusqu'à un certain point, seraient à même de s'en faire une idée. Possibilité d'employer de nouvelles formes, belles au delà de toute expression, d'employer des couleurs plus éblouissantes qu'on ne saurait se les imaginer, couleurs qui sont inconnues dans le monde physique et qui prennent naissance dans la matière plus subtile du plan astral, couleurs que nul ne peut décrire, car une description verbale ne saurait faire comprendre la nature d'une couleur inconnue. Tout cela sera du domaine de l'art, ainsi que toutes les merveilleuses facultés des sens plus subtils.

Qu'adviendra-t-il alors du pouvoir et de la puissance ? La royauté divine reparaîtra sur la terre; les hommes prendront rang dans la société d'après le degré de développement qu'ils auront atteint et non plus suivant les caprices du hasard comme cela se voit aujourd'hui. Tous les hommes seront capables de connaître, et leur propre degré d'évolution, et celui des autres, attendu que l'aura de chaque homme indiquera, d'une manière visible pour tous, ses facultés mentales et ses capacités morales et, par suite, la place qu'il est apte à occuper dans la société humaine. Nous verrons alors les jeunes gens s'exercer au genre de travail pour lequel ils ont des aptitudes, au genre de travail [Page 173] que leurs facultés leur permettent de bien accomplir. Le mécontentement qui règne aujourd'hui aura disparu, car il a sa source la déception des vocations entravées, le sentiment d'avoir subi une injustice, qui se fait jour dans le mental des hommes, lorsqu'ils ont la conviction de posséder des facultés, sans avoir aucune occasion de les mettre en lumière, des capacités qu'ils ne sont pas en état de déployer. S'ils étaient sages, ils sauraient que c'est un résultat de leur Karma, mais nous parlons en ce moment des masses et non pas des individus plus intelligents. Pour elles le mécontentement deviendra impossible, lorsque chaque homme occupera la position à laquelle lui donnent droit ses visibles facultés, et il y aura ainsi, encore une fois, une société bien organisée. A ce moment aussi, nous saurons mieux comment il faut traiter les types inférieurs de l'humanité. Nous ne punirons plus nos criminels, nous les guérirons; nous ne les condamnerons plus à mort, nous les instruirons. Nous serons capables de discerner le point faible sur lequel l'assistance doit se porter et l'on verra la sagesse qui réforme remplacer la colère qui punit. Non seulement on changera la Société, en perfectionnant ainsi la nature même des hommes, mais l'aspect du monde extérieur sera lui-même modifié et le règne animal tout entier sera soumis à la puissance réformatrice de l'homme. Celui-ci ne sera plus un tyran et un [Page 174] oppresseur comme il l'est maintenant, mais sera le soutien, l'éducateur et l'instructeur du règne animal inférieur. II sera ce qu'il était destiné à être, le protecteur et l'éducateur de l'animal et non plus son bourreau et son oppresseur, comme il ne l'est que trop de nos jours. Je n'ai pas besoin d'ajouter que tous les genres de cruauté disparaîtront peu à peu; le sang des animaux ne tachera plus la terre comme il la tache si profondément aujourd'hui; les animaux ne fuiront plus devant l'homme avec crainte et horreur, sachant que c'est un ennemi et non pas un ami qu'ils ont en lui, car nous marcherons alors vers un nouvel âge d'or, durant lequel tous les êtres vivants aimeront au lieu de haïr.

Ce que je viens de vous décrire ressemble à un conte de fées, mais ce n'est, pourtant, que la plus prochaine phase du développement de l'homme; ce n'est que le résultat de la conquête du plan astral, de celui qui vient immédiatement après le plan physique. Que sera-ce lorsque l'homme s'élèvera plus haut encore et occupera, en pleine conscience, le plan mânasique ou mental ? Je ne puis prendre qu'un ou deux exemples pour vous donner une idée de l'expansion triomphante de la conscience, à cette époque encore si éloignée de nous. Supposons, par exemple, un orateur et son auditoire; quelle différence ne trouverons-nous pas dans la nature de l'éloquence et dans l'effet qu'elle [Page 175] produira sur le public ? Au lieu d'entendre des mots, des sons articulés qui arrivent jusqu'aux oreilles et ne transmettent qu'une petite partie de la pensée, d'une manière si imparfaite et si inexacte, l'auditoire verra la pensée telle qu'elle est. Cette pensée jaillira devant ses yeux, revêtue d'une couleur radieuse, ayant une intonation splendide et une forme exquise et c'est, en quelque sorte, en musique qu'on s'adressera à lui. On lui parlera un langage figuré par des couleurs et des formes, jusqu'au point de remplir toute une salle de musique parfaite, de couleurs et de formes parfaites. Telle sera, en effet, l'éloquence de l'avenir, lorsque les hommes auront conquis ce plan supérieur de l'état de conscience et de la vie. Pensez-vous que je rêve ? Je vous le déclare: il existe aujourd'hui des humains qui peuvent atteindre ce plan de conscience, qui peuvent le connaître, en ressentir les effets; ces êtres humains ont passé derrière les voiles qui arrêtent la vue de la majorité des hommes et les empêchent de reconnaître les hautes possibilités de la vie. Un homme qui se tient sur le sommet d'une tour est à même de contempler le paysage de tous les côtés et perçoit les sons, les couleurs et les formes qui lui viennent de toutes les parties de ce paysage, tandis que s'il descend par l'escalier de la tour, il ne peut plus voir, de ce paysage, que la partie encadrée par la fenêtre percée dans le mur; [Page 176] il en est de même de la vie de l'homme sur le plan mental. Le savoir lui arrive à flots de tous côtés; non point par l'intermédiaire des sens que nous connaissons, mais par celui d'un sens unique, qui répond à toutes les vibrations de l'extérieur. Et lorsque l'homme redescend dans les véhicules inférieurs, cela produit exactement le même effet que s'il descendait l'escalier de la tour; il ne peut plus percevoir que ce que les yeux, les oreilles et le nez — ces petites fenêtres percées dans le mur — lui permettent de connaître du monde extérieur, car les sens ne sont que des fenêtres et nous sommes prisonniers derrière les murs du corps matériel. Ce n'est qu'en nous élevant au-dessus de ce corps que nous sommes réellement à même de percevoir le monde qui nous entoure, dans toute sa gloire, dans toute sa beauté et avec toutes ses merveilles.

La puissance de la vie sera considérablement accrue à ce moment. Toutes les hautes manifestations intellectuelles proviennent de cette région, et traversent le monde astral. Les plus puissantes influences mentales destinées, aujourd'hui, à aider l'homme dans le monde physique, sont projetées du haut du plan mânasique par ceux qui sont capables d'y déployer leur activité. Les disciples des Maîtres sont là, pleinement conscients, travaillant pour aider l'homme, pour fortifier l'humanité, et tous ceux qui ont franchi ces grandes portes de [Page 177] l'Initiation dont je vous ai parlé hier vivent dans cette région et s'efforcent de venir en aide à l'homme. Le disciple peut travailler à cela dans le monde physique, mais il le fait bien mieux dans cette haute et efficace région. C'est là qu'il déploie sa plus grande activité; c'est là qu'il se rend le plus utile. Et lorsque la majorité des hommes atteindra cette région, combien grand sera le nombre des travailleurs, combien vaste sera l'association des aides! II n'y a là, aujourd'hui, que quelques centaines de travailleurs,, pour aider les milliers d'êtres du genre humain, et le travail est imparfait par suite du petit nombre de ces travailleurs. Mais avec quelle rapidité les hommes traverseront les degrés inférieurs, lorsque l'ensemble de l'humanité se sera élevé jusqu'à cette région. Le genre humain se développera avec une rapidité dont nous pouvons difficilement nous faire une idée aujourd'hui.

L'homme montera plus haut encore, pour prendre pied sur un autre plan; sur ce plan où tout est unité, où l'homme a conscience de ne faire qu'un avec toutes les choses manifestées: sur le plan de Turîya, que l'homme occupera avant la fin du Manvantara. Ce plan n'est maintenant ouvert au disciple que dans la dernière phase de son développement, que je vous ai décrite hier. La Septième Race d'hommes escaladera ces hauteurs et s'y établira. Lorsqu'on atteint à cette [Page 178] expansion de l'état de conscience, il n'y a plus rien qui sépare les hommes; chacun d'eux sait qu'il ne fait qu'un avec les autres, qu'il ressent ce que les autres ressentent, qu'il pense et qu'il sait ce que les autres pensent et savent; c'est un état de conscience qui s'élargit jusqu'à englober des myriades d'êtres. A ce moment, la fraternité humaine deviendra un fait accompli, car on perçoit l'essence des choses et non plus seulement leurs apparences; on voit la réalité et non plus seulement la manifestation phénoménale. Tous reconnaissent le Soi unique qui vit dans tous et la haine devient à jamais impossible pour l'homme qui sait.

Plus haut encore se trouve un autre degré que je ne puis dépeindre par aucun mot, dont aucune phrase ne peut donner une idée; ce degré dont les Sages ont parlé comme Nirvâna; qu'ils ont vainement cherché à expliquer, parce que le langage humain est impropre à cette tâche; tous leurs efforts, pour faire partager leur savoir, n'ont produit qu'une conception erronée. C'est un état de conscience si grand, qu'il en devient incompréhensible; c'est un état de conscience qui englobe l'univers tout entier et qui, par cela même, donne à la compréhension limitée des hommes l'impression de l'annihilation. Mais, je vous le dis, la vie de Nirvâna, la vie des Êtres puissants qui l'ont atteint, est un état de conscience auprès [Page 179] duquel le nôtre ressemble à celui de la pierre, à cause des limitations qui l'entravent, de l'aveuglement qui l'obscurcit et de l'inhabileté de ses méthodes. Là existe une vie qui dépasse tous nos rêves d'existence; une activité supérieure à tout ce que nous pouvons imaginer; une vie qui est une et qui se répand cependant en activités manifestées; une vie où le Logos est la Lumière manifestée, dont les rayons traversent toutes les régions du monde. Ce degré, également, est un but auquel l'homme doit atteindre durant ce Manvantara et il y atteindra lorsque la Septième Race aura achevé son évolution. Et les prémices de notre humanité, qui en ont conscience aujourd'hui, se verront entourées par des myriades d'êtres, qui en auront conscience également. Puis viendra la Vie du Logos durant des périodes innombrables et la parfaite réflexion du Logos dans les êtres qui auront grandi à son image, jusqu'à ce qu'un nouvel univers naisse, jusqu'à ce qu'un nouveau Kosmos entre en activité. Et ces Êtres, devenus à leur tour un Logos, édifieront un nouvel univers, instruiront une nouvelle humanité. Tel est l'avenir qui nous attend; telle est la gloire qui nous sera révélée.


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