EN QUOI LA DOCTRINE EST-ELLEE SECRÈTE ?

par PHAN-CHON-TÔN


Réimpression de l'article publié dans “Le Lotus Bleu” Août-Septembre 1982

En 1888 parut un livre monumental, en deux volumes, qui secoua les habitudes de pensée du monde occidental. Je veux parler de “La Doctrine Secrète” de H.P. Blavatsky.

Au lendemain de sa publication, Charles Bradlaugh demanda à Annie Besant, alors journaliste, à en faire la revue pour son journal. Annie Besant lut deux volumes, et quelques jours plus tard, demanda à Mme Blavatsky une entrevue. Lorsqu'elle vint chez Mme Blavatsky, ce ne fut pas pour “critiquer" le livre, mais pour se jeter à genoux devant elle et lui demander de l'accepter comme élève.

Je voudrais tout de suite poser la première question: combien de personnes, ayant lu “La Doctrine Secrète”, ont eu la même réaction ? Pour beaucoup, le livre étonne ou intéresse, rares sont ceux qui ont consacré leur vie à répandre l'enseignement qu'il contient.

D'ailleurs, si vous posez la question à cent personnes, quatre vingt dix-huit d'entre elles vont dire: non, je ne l'ai pas lu, je ne l'ai pas lu en entier, j'ai parcouru quelques passages; comment peut-on lire tout ce livre d'un coup ? il faut le consulter comme un dictionnaire.

Toutes ces réponses sont sincères et reflètent la vérité. C'est un gros livre, surtout sous l'impressionnante série de six volumes comme on le présente dans sa version française.

Mais, je pose déjà une deuxième question: n'est-ce pas là un aspect de son secret ? Vous ne le lisez pas; comment saurez-vous ce qu'il contient ? Donc, pour les 98 personnes ci-avant désignées, ce livre demeure un secret de fait. Elles en ignorent tout simplement le contenu.

Puis, parmi les deux qui restent, il y en aura une qui dira: je l'ai lu, mais je ne m'y retrouve pas. Et voilà, on y arrive. C'est un livre ardu à lire. Il contient une quantité effarante d'informations, éparpillées au fil des pages, et pour s'y retrouver, l'édition anglaise, qui est contenue dans cinq volumes, consacre un sixième volume à un index (ce sixième volume, soit dit en passant, est une bénédiction pour le lecteur et il est regrettable que l'édition française n'ait pas un index).

Une première conséquence de cette constatation statistique est une triste réalité: 99 % de théosophes ne tiennent pas l'enseignement théosophique de première source. Ils se sont nourris de la grande littérature Théosophique, qui est certes fort bien présentée, peut-être trop bien, qui présente les choses de façon claire, peut-être trop claire, avec un enchaînement logique, peut-être trop logique. Car, si nous voulons bien être honnêtes avec nous-mêmes, sachons reconnaître le fait suivant:

— Qui a lu la Doctrine secrète?: Annie Besant.

— De qui lisons-nous les livres théosophiques de base ? d'Annie Besant.

Les autres auteurs, C.W. Leadbeater compris, viennent, par ordre d' “immédiativité” après Annie Besant. (Je voudrais tout de suite faire une mise au point. Je prononce le nom d'Annie Besant parce que, chronologiquement, c'est ainsi. Il ne s'agit pas d'Annie Besant qui a compris, elle. Il s'agit de nous, de chacun d'entre nous). Autrement dit, si nous nous reportons à la classification hindoue des niveaux de connaissance, les Grands Êtres qui ont inspiré Mme Blavatsky avaient le Pratyaksa, la vision directe, et dans la rédaction de La Doctrine Secrète, H.P. Blavatsky a servi d'instrument pour consigner quelque peu de cette vision directe sur le papier. Annie Besant, ayant “reconnu” son gourou en H.P.B., a étudié La Doctrine Secrète et l'a comprise avec son propre mental, qui est bien plus développé que celui de la plupart d'entre nous; elle en a ensuite donné des interprétations dans les quelques 230 livres qu'elle a écrits. Ce qu'elle a fait est appelé Anumana, ou déduction. C'est une connaissance de seconde main. Puis, les 98 % qui lisent ses livres — qui constituent ce que les Hindoux appellent Sruti, ce qui est “entendu” — ainsi que les livres des “élèves” d'Annie Besant, dont le contenu pourrait être appelé du nom sanscrit de Aptavâkya, produits de Sruti. Ceci veut dire que la connaissance théosophique est une connaissance de troisième ou de quatrième niveaux.

Il y a plusieurs façons de passer de ces niveaux à la connaissance directe. La façon la plus facile, du point de vue matériel, est d'acquérir le livre et de le lire. Supposons que nous fassions cela. Ouvrons le premier tome de La Doctrine Secrète. On y trouve l'Introduction, on commence à la lire mais elle semble aller en rond et en rond, et à la troisième page, on saute les pages... Puis on arrive à la préface, qu'on lit rapidement, et on vient à ““L'évolution cosmique”, tirée des “Stances du livre Dzyan”. L'attention est réveillée par la précision et le caractère poétique des Stances. On les lit, rapidement, de la I à la VII, et l'on parvient aux Commentaires.

C'est là que l'on se rend compte de la grandeur réelle de l'ouvrage. C'est parce que l'on sent que les passages qui meublent le livre ont été tirés de diverses sources afin de donner au lecteur une indication du sens dans lequel il doit chercher pour comprendre les choses.

Si on lit techniquement le livre, les Stances veulent dire quelque chose, leurs commentaires aussi, mais lorsqu'on lit les stances l'une après l'autre, on se dit: c'est ce qui a été exposé dans les livres théosophiques de base. Prenons la troisième partie de la Stance VI :

“Des sept, d'abord un est manifesté, six cachés; deux manifestés, cinq cachés; trois manifestés, quatre cachés; quatre produits, trois cachés; quatre et un tsan révélés, deux et demi cachés; six devant être manifestés, un mis de côté. Finalement, sept petites roues tournent, l'une donnant naissance à l'autre”.

Cela semble tellement évident, et l'on a la même image donnée par “la construction d'un Univers” d'Annie Besant par exemple. Y a-t-il quelque chose de secret là dedans ? Apparemment non.

Lorsqu'on lit les commentaires, on apprend beaucoup de détails sur la façon dont les choses se font. Mais encore une fois, rien de secret. C'est la conclusion à laquelle arrivent la plupart de ceux qui font une “lecture rapide“ du livre, pour voir s'il est “intéressant”.

Cependant, des bribes de phrases reviennent, et l'on éprouve la curiosité de relire et de compléter les différents passages qui traitent du même sujet. Alors, on s'aperçoit que le livre contient une infinité de “renseignements” importants. Je vous renvoie, par exemple, aux passages —- dans les commentaires sur la Stance VI —- qui parlent des “Fifth Rounders” et des “Sixth Rounders” (“ Êtres de la 5 “Ronde”, “Êtres de la 6' Ronde”), ou à la phrase disant qu' “II y a, dans notre système solaire, et en dehors de lui, d'innombrables autres chaînes manvantariques portant des êtres intelligents”.

Il y a ainsi un très grand nombre de tels renseignements, qui sont “intéressants”. c'est-à-dire qui suscitent un intérêt intellectuel chez le lecteur et qui le forcent à penser. Ne serait-ce que pour ce foisonnement de renseignements, ce livre tient une place spéciale dans notre bibliothèque. Pour le moins, il élargit notre horizon mental. Car le fait de savoir, ne serait-ce qu'intellectuellement qu'il y a parmi l'humanité actuelle des êtres qui ont déjà atteint un ou deux degrés suivants de l'évolution (et qui, eux, ne se vantent pas d'être des maîtres) nous aide à nous rendre compte du degré modeste de notre propre évolution; et le fait de savoir qu'il y a des myriades d'autres êtres intelligents dans l'univers, nous aide à perdre cette habitude de penser que nous sommes uniques, le centre du monde en évolution.

Cependant, l'intellect est avide d'aliments. Dès que vous lui donnez quelque chose à manger, il veut avaler tout ce qu'il trouve à sa portée. Et sa façon de digérer est de “couper les cheveux en quatre”. Ainsi, tous ceux qui étudient “La Doctrine Secrète” arrivent un jour ou l'autre à trouver qu'il y a beaucoup “d'inconsistance”, de “contradiction”, et l'intellect —- qui se réjouit alors — s'adonne à son jeu favori, celui d'opposer les choses les unes aux autres. Il y a eu combien de détracteurs de livres; ou alors on veut bien respecter H.P.B. mais on démolit A. Besant qui a essayé de mettre de l'ordre dans ce livre, qui, il faut l'avouer, est, à plus d'un endroit décousu.

Ici, il nous faut rappeler comment ce livre a été écrit. Voici, par exemple, un témoignage de sa soeur Mme de Jélikowsky:

“Sa conversation était toujours fascinante, mais dès qu'il s'agissait de mathématiques, elle ne pouvait même pas lire les formules qu'elle avait écrites elle-même. Je m'en étonnais vraiment.

- Comment se fait-il donc qu'ayant fait ces calculs, vous ne puissiez pas les lire ?

- Croyez-vous, répondait-elle en riant, que je sache les mathématiques transcendantes ? de notre temps, vous le savez bien, nous connaissons tout juste nos quatre règles.

- Alors, comment avez-vous pu écrire toutes ces pages de science ?

- Ne faites pas la naïve. Vous savez bien qu'il y a beaucoup de choses dans mes écrits dont je m'étais même pas occupée avant. Je ne compose pas. Je ne fais que copier ce qui se trouve mis sous mes yeux”..

Et cet autre passage, d'une lettre de Mme Vera Johnston, nièce de H.P.B. à la Comtesse Wachtmeister :

“Un jour, je vis des traces manifestes de perplexité sur son visage. Ne voulant pas la troubler, je m'étais assise en silence, attendant qu'elle m'adressât la parole. Elle resta longtemps sans rien dire, ses yeux fixés sur la muraille... A la fin elle m'interpela:

- Vera, pouvez-vous me dire ce que c'est qu'un pi ?

Assez étonnée d'une telle demande, je répondis que je croyais que “pie” s'entendait d'une sorte de mets ou plat anglais.

- Ne faites pas la sotte, reprit-elle avec impatience, ne voyez-vous pas que c'est en votre qualité de femme instruite en mathématique que je vous questionne. Voyez ceci.

Je regardais la page qui se trouvait devant elle, et je la vis couverte de figures et de chiffres. Je reconnus bientôt que la formule si connue π = 3,14592 était écrite inexactement, car il y avait π = 31,4592...

C'était avec un véritable triomphe que je lui montrai l'erreur.

- Voilà donc, s'écria-t-elle. Cette erreur de virgule me troublait depuis ce matin. J'avais hier grande hâte de jeter sur le papier ce que j'avais vu; aujourd'hui, à la seule inspection du passage, j'eus l'idée vague, quoique intense, qu'il y avait quelque chose d'inexact. Je fis tout mon possible pour me rappeler où devait être placée la virgule, mais en vain.

Ne connaissant que très peu de théosophie à cette époque, et non plus le mode particulier de travail de ma tante, je fus naturellement très surprise qu'elle n'eût pas pu retrouver elle-même une erreur aussi simple dans les calculs si complexes qu'elle avait écrits de sa main.

- Vous êtes naïve, reprit-elle, de croire que je sais et comprend tout ce que j'écris. Combien de fois dois-je vous redire, ainsi qu'à votre mère, que ce que j'écris m'est dicté, que je vois parfois devant moi des manuscrits, des nombres, des mots, dont je n'avais pas la moindre notion auparavant.

Ces témoignages mettent en évidence le fait que H.P.B. recopiait bien souvent des choses qu'elle ne comprenait pas. Ces deux exemples portent sur des points très simples, et surtout du domaine très connu de la mathématique, c'est ainsi que la preuve est faite qu'elle ne comprenait pas tout ce qui constitue le contenu d'un ouvrage dont elle est apparemment l'auteur, surtout que ce contenu est immense et couvre bien d'autres domaines, domaines dans lesquels bien moins de gens sont compétents pour détecter ou rectifier une erreur. En conséquence, si en recopiant H.P.B. avait fait une erreur, celle-ci ne serait pas détectée et corrigée. Mais, une conséquence bien plus importante est le fait que sans doute H.P.B, ne comprenait pas certains passages que matériellement sa main avait écrits, autrement dit, que ces passages font, même pour elle, partie du secret.

Conséquemment, bien qu'elle ait fait ce travail avec tout le sérieux voulu, et essayé de mettre en ordre ce qui lui défilait sous les yeux, il se peut qu'un certain nombre de choses aient échappé à sa compréhension. Ceci a au moins deux conséquences:

Premièrement, il se peut que son interprétation, faite au mieux de sa connaissance, ne soit pas correcte, ceci soit dit avec tout le respect — et davantage — que je dois à H.P.B. Mais, puisqu'il y a des choses simples qu'elle ne connaissait pas, il est logique, probable même, que d'autres choses, moins contrôlables par nous, lui aient été impossible à comprendre et aient été présentées par elle de la façon qu'elle croyait être la bonne mais qui ne l'était peut-être pas. Un jour peut-être, quelqu'un qui a reçu, par ailleurs, une “illumination” tombera sur un passage obscur, “incohérent” et lui donnera le sens réel. “La Doctrine Secrète” n'est -- de ce point de vue — aucunement terminée.

Deuxièmement, il se peut qu'elle ait suivi le sens de ce qu'elle voyait, mais que, parce qu'il n'est pas aisé de le traduire en langage clair, ou tout simplement parce qu'elle n'avait pas le temps de faire le point entre les différentes parties de l'ouvrage, traitant d'un même sujet, elle ait laissé passer des “incohérences”, des choses qui ne se concordent pas. L'on sait combien elle a été critiquée par Subba Rao et les expressions que l'on pouvait lire fréquemment dans ses articles sont: “confus, trompeur, inconsistant”. Oui, forcément, la pauvre Mme Blavatsky travaillait continuellement sous pression et, bien naturellement, ne pouvait pas perfectionner l'ouvrage dont elle était l'instrument de rédaction.

Une grave suite à cette deuxième conséquence, est que ceux à qui H.P.B. a demandé de mettre de l'ordre dans ces passages obscurs et qui ont essayé de le faire, l'ont fait au mieux de leur capacité, mais, ici aussi, il est très possible, très probable même, qu'ils n'aient pas réellement compris l'enseignement trans-himalayen et qu'ils aient “remis de l'ordre” dans ces bribes d'enseignement en se basant sur la tradition hindoue, cis-himalayenne. Le résultat le plus évident de cette conséquence est la présentation de la constitution de l'homme. L'on sait qu'Annie Besant a “mis de l'ordre” à cet égard, avec pour résultat que ceux qui lisent le 6”. volume de la doctrine secrète ont quelque difficulté à faire le point entre les “classiques”. théosophiques et ce livre de base. Il y a, entre autres choses, un véhicule que H.P.B. appelle Linga sarira, qui avait une bonne place dans “Le Boudhîsme Ésotérique” et qui a complètement disparu de la liste par la suite. Or, lorsqu'on lit le 6° volume de La Doctrine Secrète, on ne peut pas ne pas être frappé par l'importance qu'H.P.B. donne à ce corps. Linga sarira voudrait dire “corps de création” (le lingani étant de sexe masculin), et peut-être n'aurait-il pas de place dans une classification exotérique.

En parlant d'enseignements trans-himalayen et cis-himalayen, il convient de signaler, qu'en 1980, a été publié, aux Éditions du Rocher, un livre intitulé “L'Homme, mesure de toutes choses: commentaires sur les stances de Dzyan” et dont les auteurs sont Sri Krishna Prem et Sri Madhava Ashish. Sri Krishna Prem est bien connu par ses écrits, dont le “Yoga de la Bhagavad Gita”. Je vous recommande la lecture de cette “oeuvre courageuse” comme l'a écrit dans sa préface, le professeur Monod Herzen. Mais j'ai relevé aussi dans cette même préface que Sri Krishna Prem était “né dans un corps anglais”, mais “ que son âme était indienne”. Je fais juste ces petits rappels pour remettre en mémoire le fait que “La Doctrine Secrète” est d'inspiration trans-himalayenne, et que, dans sa controverse avec Subba Rao, H.P.B. a indiqué qu'elle a dû employer des termes hindous tout en sachant qu'ils ne véhiculent pas les mêmes connotations dans la tradition trans-himalayenne. Si je puis apporter ma propre contribution, j'oserais suggérer, surtout aux personnes qui ont étudié ce livre, que toute la “Doctrine Secrète” devrait être relue par les théosophes avec, pour pensée de base, non pas que le Soi est réel comme on l'a copié sur l'enseignement hindou, mais qu'il n'a pas d'existence propre et, par conséquent, irréel et impermanent (cf. “ Soi et Non Soi » par P.C.T. et lettre numéro 10 dans “Lettres des Mahatmas d'A.P. Sinnett”.).

En général, lorsqu'on lit un livre, on n'y voit que ce qui correspond à notre propre façon de penser. Comme la plupart des lecteurs de “La Doctrine Secrète” ont été nourris, directement ou indirectement, de philosophie hindoue, pour la plupart exotérique, on peut affirmer sans trop se tromper, que personne n'a lu réellement ce livre, que personne n'a perçu le message réel qu'y ont mis certains membres de la Fraternité trans-himalayenne. C'est dans cet état d'alerte mentale qu'il convient de lire le livre de Sri Krishna Prem.

J'ouvre ici une autre parenthèse pour dire que le deuxième but de la Société Théosophique, qu'il nous plait à tous de réciter et de croire que nous l'appliquons, est, en réalité, une tâche très difficile. Car, généralement, nous ne faisons pas une étude comparative — équitable — des religions, des philosophies et des sciences, mais la comparaison des “autres” religions à “notre” religion, des “autres” philosophies à “ notre” philosophie, à supposer que nous ayons une religion, une philosophie, ou/et une science, car généralement chacun de nous n'a qu'une “croyance” qui est un mélange informe de notions de religion, de bribes de philosophie et de vagues informations scientifiques, toutes de seconde sinon de troisième main.

D'autres, qui ont tenté de compléter “La Doctrine Secrète”, y ont ajouté des textes d'autres auteurs comme, par exemple, une note de Subba Rao qui s'est retrouvée intégrée parmi les longs et divers commentaires à la Stance VI, dans le premier volume de la Doctrine Secrète (Le tableau comparant les trois systèmes de classification des principes de l'homme est de Subba Rao, ainsi que quelques lignes de commentaires). C'est pourquoi, nous devons être reconnaissants à Mr Boris de Zirkoff, l'arrière neveu de H.P.B., d'avoir fait publier par Adyar, la version originale de 1888 de La Doctrine Secrète (Ici, j'ouvre une parenthèse pour dire que, cependant, je regrette que Boris Zirkoff, vivant en Californie, trop près du Centre Spatial Kennedy, n'a pas su résister à l'envie d'insérer des photographies prises récemment de Mars... Non seulement ces photos constituent un anachronisme regrettable avec le texte, mais encore, elles ne font voir que le corps physique de ces planètes. Mars, Mercure ou Venus n'ont peut-être pas le même sens dans la Doctrine Secrète que dans le langage courant).

En parlant de textes rajoutés, notons que tout le sixième volume est une addition à l'édition originelle.

Si j'ai mentionné ces points, avec quelque longueur, ce n'est point pour faire de la rhétorique, ni pour couper les cheveux en quatre, mais pour rappeler une chose, très réelle et très centrale, que notre intellect nous suggère d'oublier; c'est que nous ne savons pas grand chose, et, comme on peut le lire dans “ La Lumière sur le Sentier”: “ Rappelle-toi, ô disciple, que l'abîme peut être énorme entre l'homme vertueux et le pécheur, mais qu'il est plus énorme encore entre l'homme vertueux et celui qui est arrivé à la Connaissance”. Même si, par auto-complaisance nous nous considérons comme des gens vertueux, il y a un très grand abîme “entre l'homme vertueux et celui qui est arrivé à la connaissance”. Je pense que H.P.B. se trouve quelque part au-dessus de cet abîme. C'est pourquoi elle ne peut comprendre toute la Doctrine, mais nous encore moins. Nous essayons de combler cet abîme par notre raisonnement intellectuel.

Arrivé à ce point donc, je pense pouvoir introduire un doute dans votre esprit. Nous avons vu que d'aucuns ont trouvé beaucoup d'incohérences dans le texte de La Doctrine Secrète. Mais ne se pourrait-il pas que ce soit parce que nous ne sommes pas à même de “cohérer ce qui est incohérent”. Il est en tous cas plus sage d'adopter cette attitude, car elle nous incite à faire un effort pour arriver à la pleine compréhension.

Je vais aussi introduire un deuxième doute. Il a été dit que la tâche qui incombait à H.P.B. était de “lever un coin du voile”, et que l'initiative des deux Frères Aînés en fondant la Société Théosophique ne rencontrait pas la pleine approbation de leurs Frères et de leur Supérieur. Ceci veut dire qu'ils ont consenti à donner les renseignements, mais sous un certain couvert. Il se peut — et si je puis donner ma faible opinion, il est hautement probable — que ces “incohérences” soient ce voile encore laissé sur l'enseignement. Si notre entendement est tellement polarisé, fermé à cause de notre attachement à une habitude de notre intellect, alors, comme beaucoup, nous nous contenterons de glaner ce qui paraît logique à notre entendement actuel et de critiquer les incohérences de H.P.B., d'Annie Besant perdant un temps précieux qui aurait dû être consacré à cultiver l'ouverture du mental, celle qui développe l'intuition.

Si nous parlons de l'intuition comme d'une forme de l'intelligence, comme nous pourrions le faire en nous appuyant sur l'enseignement théosophique exotérique, alors nous ne voyons les choses que de l'extérieur, ce qui, dans “La Voix du Silence”. est désigné comme la "Doctrine de l'Oeil”.

Il y a un titre, celui d'une partie du sixième volume de la Doctrine Secrète, qui n'est généralement pas lu de façon convenable. Ce titre se lit: “Quelques Instructions sur l'Action que la Philosophie Occulte exerce sur la Vie”. Généralement on se réfère à cette partie comme à des “Instructions” et de ce fait même, lui donne un caractère extérieur.

Je vous suggère de relire ce titre lentement, à haute voix, et en réfléchissant sur " l'action que la Philosophie Occulte exerce sur la vie”.

Nous mentionnions, il y a un instant, l'intuition. L'intuition est peut-être, techniquement parlant, une forme de l'intelligence. Mais elle ne s'acquiert pas par un processus intellectuel extérieur. Elle est liée à la vie. C'est seulement en appliquant à la vie le peu qu'on a compris, en vivant selon le peu de compréhension qu'on a, que l'on permet à l'intuition de s'exprimer graduellement. Ceux qui ont lu “Autoculture” de I.K. Taimni sauront que c'est par l'exercice de Viveka, le discernement spirituel, que se développe l'intuition de Viveka, résultat de la pression de la volonté d'Atma sur le véhicule mental. "Apprends par-dessus tout à séparer le savoir de la tête de la sagesse de l'Ame, la doctrine de "l'Oeil" de celle du "Coeur", car "même l'ignorance vaut mieux que la connaissance de la tête sans la sagesse de l'Ame pour l'éclairer et la guider", peut-on lire dans "La Voix du Silence".

J'ai cité tout à l'heure un passage de "La lumière sur le Sentier", et je voudrais le citer à nouveau, en complétant : "Rappelle-toi, ô disciple, que l'abîme peut être énorme entre l'homme vertueux et le pécheur, mais qu'il est plus énorme encore entre l'homme vertueux et celui qui est arrivé à la connaissance; il est sans limites entre l'homme vertueux et celui qui est au seuil de la Divinité".

La Doctrine dont H.P.B. a révélé quelques notions élémentaires, c'est celle qui transforme non seulement l'homme vertueux en celui qui est arrivé à la connaissance, mais aussi celui-ci en celui qui est au seuil de la Divinité. C'est pourquoi, lorsque quelqu'un me dit qu'il a étudié la Doctrine Secrète, la question qui me vient à l'esprit est: " Et puis" ? Je dis que la question reste dans ma tête, car si je devais la poser c'est qu'il est évident que le travail sous-jacent n'a pas été fait et que la personne n'a lu qu'avec son "oeil”. Si je n'éprouve pas le besoin de la poser, c'est parce que je perçois, par ce que la personne est — non par ce qu'elle sait — que le travail sous-jacent, le cheminement intérieur a été fait.

Oui, c'est dans ce "Et puis" ? que réside le secret de la Doctrine.

Comme l'a souvent écrit H.P.B., l'enseignement occulte est "sui généris", auto-généré. Il ne s'enseigne pas dans le sens habituel du terme, mais se dévoile petit à petit, il se découvre au fur et à mesure qu'on applique à la vie le peu que l'on en a compris. C'est un enseignement hautement pratique, expérimental. Des livres tels que "La Doctrine Secrète", en fin de compte, ne sont pas destinés à nous apprendre du nouveau par leur simple lecture, ils sont tout juste là afin de nous confirmer ce que nous avons pu connaître, ou pour fournir des indications pour une nouvelle découverte.

Cette Doctrine est secrète, non parce qu'elle est, ou doit être cachée, mais parce qu'elle ne peut: ni être exposée, ni être violée. Elle se révèle petit à petit à celui qui la vit.

 


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