LA CONSTITUTION DE L'HOMME
selon différentes traditions


par PHAN-chon-Tôn


                                                                         


            Tout le monde serait d'accord quand je dis que l'être humain est un être vivant. Qu'est donc la vie? On vit lorsqu'on est conscient, et de son propre corps et de ce qui l'entoure. Selon Annie Besant, "la Vie est la Conscience tournée vers l'intérieur, et la Conscience est la Vie tournée vers l'extérieur." Il s'agit de savoir ce qui est extérieur et ce qui est intérieur.

            Il n'est pas dans le propos de cette causerie d'examiner les aspects de la vie, physique surtout. Je vous propose de découvrir l'éveil de cette conscience de vivre, en prenant l'exemple d'un enfant.

            Un enfant de 2 ans, par exemple, qui commence à être autonome, l'utilisation du corps consiste tout d'abord uniquement en l'usage de ses fonctions physiques: il marche, il court, il mange, il fait pipi, il dort et se réveille. Sa conscience est collée au corps. Lorsqu'il a faim, il réclame à manger parce que son corps réclame de la nourriture. Et surtout, il ne résiste pas à ses réclamations: sa vie, en tant qu'être humain, est identique à celle de son corps. On voit d'ailleurs le cas de gens qui n'ont pas grandi autrement que physique, et qui, dès que quelque chose les attire, s'en emparent par tous les moyens physiques dont ils disposent, au risque -involontaire mais incontrôlé- d'aller jusqu'à tuer d'autres êtres, humains ou non.

            Mais chez l'être humain, dans la majorité des cas, au stade actuel de l'humanité, il y a un développement graduel de ce que les Hindous appelle les instruments de connaissance, autrement dit les organes sensitifs, les organes de perception, surtout l'œil  et l'oreille. Et petit à petit, le petit homme qui grandit s'affranchit de la dépendance immédiate de son corps. La sphère de sa conscience s'élargit et dépasse de plus en plus les limites de son corps.

            Puis il apprend à aimer, ou à ne pas aimer; attraction ou répulsion sont tout d'abord immédiates et physiques. Puis avec la mémoire -d'abord physique- de la douleur, de la douceur ..., ces impression se continuent même après que la sensation physique soit passée ... Il développe sa conscience sensorielle, qui graduellement devient émotionnelle et sentimentale.

            Il apprend aussi à raisonner, à comparer, à distinguer, ... petit à petit sa conscience, d'abord cérébrale, acquiert une dimension intellectuelle de plus en plus grande.

            Chez la plupart des humains, nous en sommes là, avec trois niveaux de conscience à l'échelle humaine, celle d'un être complexe, la conscience sensorielle, la conscience émotionnelle et la conscience intellectuelle.

                                                                    


            Arrivé à ce point, qui est à la limite de notre connaissance directe, il est nécessaire de faire appel à des informations que nous ont léguées des êtres qui ont poussé plus loin leurs investigations.

            Et selon la période de l'histoire humaine où chacun a vécu -période voulant dire implicitement le degré de développement et la note spécifique de l'humanité pendant cette période- , la forme donnée à ces informations est différente. Aujourd'hui que nous avons bénéficié du travail de plusieurs précurseurs, nous pouvons essayer de faire une étude comparative et une synthèse de ces différentes images de l'être humain.

            La première source à laquelle je puise est le premier livre de théosophie moderne, "Le Bouddhisme Esotérique" d'A.P. Sinnett. Je voudrais tout de suite préciser que les renseignements donnés dans ce livre ne sont pas ceux du bouddhisme. Selon Mme Blavatsky, le premier mot devrait s'écrire avec un seul d -budhisme-, dérivant de budh, qui veut dire illumination, connaissance, science.

            Sinnett, donc, écrit: "La science ésotérique reconnaît dans la constitution de l'homme sept principes distincts." Et il énumère ces principes comme suit:                           

Les sept principes de l'homme selon la science ésotérique
 
1 Le corps    Roupa
2 La vitalité       Prana ou Jiva
3 Le corps astral        Linga sharira
4 L'âme animale            Kama roupa
5 L'âme humaine         Manas
6 L'âme spirituelle       Bouddhi
7 L'esprit        Atma

 

            Les personnes qui ont étudié l'enseignement théosophique doivent s'étonner de cette liste, qui est différente de celle qu'ils lisent dans les livres d'autres auteurs, notamment ceux d'Annie Besant; voici cette autre énumération: 1. corps physique; 2. double éthérique; 3. corps astral; 4. corps mental inférieur; 5. corps mental supérieur ou causal; 6.bouddhi; 7. atma, ou esprit (individuel). [J'ai adopté le même sens de numérotation; généralement, elle est maintenant inversée et commence par 1. atma.] Cette liste est plus logique du point de vue analytique. Et l'on peut dire que Sinnett, qui n'avait reçu que des bribes d'information grâce à un intermédiaire, et qui ne maîtrisait pas bien la terminologie hindoue, avait "mal" compris quelques choses, mais, du point de vue fonctionnel, sa liste se justifie. Je ne fais pas une confrontation des deux listes ici, mais je dois dire que j'aime beaucoup les trois sortes d'âmes, car, comme nous le verrons plus loin, ce sont bien trois aspects du fonctionnement humain.

            La seule chose que je voudrais discuter (ou disputer si je puis m'exprimer ainsi), c'est le terme de corps astral. Sinnett l'équivaut au ligna sharira, que dans le Diagramme I (D.S., VI, 146) HPB appelle "double éthérique". Ce "corps astral", donc, est celui qui "brille comme les astres dans le ciel"; c'est-à-dire qui peut, à ceux qui sont capables de le voir, revêtir la forme d'une lueur "astrale" qui enveloppe le corps physique, l'aura de la personne. Dans cet aspect donc, c'est le "double éthérique". Je ne sais quand le terme "corps astral" a été adopté pour désigner l'ensemble des émotions et des sentiments, qui sont des expressions de kama, l'aspect affectif de la personne. J'aime beaucoup cette appellation d'"âme animale", que Sinnett lui attribuée; car c'est la meilleure chose que nous héritons de l'étape animale de notre évolution.

            Mais, pour le moment, retenons la nomenclature analytique qui attribue à l'être humain 7 composants. Et généralement, ces composants sont représentés les uns au-dessus des autres, parfois répartis en 2 groupes, le quaternaire inférieur, ou personnalité, et le ternaire supérieur, ou individualité. A ce propose, je voudrais vous renvoyer à la représentation faite par I.K. Taimni dans son livre "Auto-culture" que je recommande à la lecture de tous.

            Ce qui est remarquable dans cette représentation, c'est que les composants ne sont pas les uns au-dessus des autres, mais l'accent est mis sur l'expansion de la conscience. L'individualité, par exemple, n'est pas le triangle saint et altier qui écrase le quaternaire, mais englobe celui-ci. La conscience, lorsqu'elle travaille sur le plan de l'individualité, ne quitte pas la personnalité, mais au contraire, cette conscience a comme noyau la conscience au niveau de la personnalité, mais s'étend dans des plans plus subtils. Le centre spirituel de l'homme, la monade, non plus, ne s'exclut pas de la personnalité et de l'individualité, mais englobe ces deux "bases" dans sa conscience fonctionnelle.

            C'est de propos délibéré que j'ai prononcé le mot "base". Car justement, l'énumération analytique attribue à chaque composant un nom, qui évoque peut-être une caractéristique opérationnelle, mais de précise pas son utilisation. L'être humain n'est pas conscient sur un plan seul. Lorsqu'il est dans ce que les Hindous appellent la conscience de veille, il n'emploie pas son corps physique seul. A ce propos, j'aime citer ces quelques paroles attribuées au Bouddha. "Bien que les yeux soient intacts, si pourtant une forme extérieure n'entre pas dans le champ visuel et qu'aucune conjoncture correspondante n'ait lieu, il ne se produit dans ce cas aucune formation correspondante de l'aspect conscient. Ou, si les yeux sont intacts et qu'une forme extérieur entre dans le champ visuel sans pourtant y avoir une conjoncture correspondante, dans ce cas non plus, il ne se produira aucune formation correspondante de l'aspect conscient. Si enfin les yeux étant intacts et une forme extérieure entrant dans le champ de la vision, une conjoncture correspondante prend place, dans ce cas, aura lieu la formation correspondante de l'aspect conscient. (La Parole du Bouddha)

            Le corps, donc, ne suffit pas. Les yeux, intacts, sont susceptibles de voir, mais ne voient pas. Il faut qu'il y ait une "conjoncture correspondante" venant d'un autre niveau, pour que ce que nous appelons vision puisse avoir lieu. Et on reconnaît deux autres niveaux: celui de la réceptivité et celui de la reconnaissance, en termes sanscrits, kama et manas. Et l'ensemble constitue un complexe fonctionnel, que les Hindous appellent upadhi, traduisible en "base", le support de la conscience opérant sur le plan du monde ambiant. Le Raja Yoga du Taraka reconnaît en tout trois upadhis ou "bases opérationnelles" d'atma, l'esprit: le karanopadhi, ou base "causale", le suksmopadhi, ou base "subtile", et le sthulopadhi, ou base "grossière".

            Vous voyez que la classification théosophique emprunte beaucoup de termes sanscrits. C'est pourquoi, il me semble utile d'examiner la façon dont les Hindous voient l'être humain. Et ce que j'exposerai maintenant est surtout emprunté au Védanta. Ces renseignements ont été glanés surtout dans le principal ouvrage de Shankarâchârya, le vivekacûdamani; et quelques précisions seront données, puisées dans le Vedanta-sâra de Sadânanda.

            D'abord, quelques versets du Viveka cûdamani de Shankarâchârya, qui définissent bien les différents "corps" de l'homme.

89. Le corps grossier est méprisable parce qu'il est fait de peau, de chair, de sang, de vaisseaux, de graisse, de moelle et d'os, et est rempli d'excréments.

90. Le corps grossier d'un homme est formé par le karma des vies antérieures, à partir des éléments qui ont subi la quintuplication (18), et est l'instrument (pour l'acqui­sition d') expérience par l'âme. C'est l'état de veille dans lequel il perçoit les objets grossiers.

91. En s'identifiant avec le corps, l'homme jouit des objets grossiers, tels qu'une guirlande, un onguent au santal, les femmes, etc., par l'intermédiaire des organes externes. D'où l'importance de ce corps dans l'état de veille.

92. Sache que ce corps grossier est ce dont dépend tout le contact de l'homme avec le monde extérieur et est comme la maison pour la ménagère.

93. Les caractéristiques du corps grossier sont la naissance, la vieillesse et la mort. Il a plusieurs sortes d'états, tels que la force, l'enfance, etc. Il est assujetti aux disciplines de la caste (23) et du stade de la vie (24).

94. L'oreille, la peau, les yeux, le nez et la langue sont connus comme les instruments de connaissance, car ils donnent la connaissance des objets extérieurs. Les organes vocaux, les mains, les pieds, l'anus et les organes génitaux sont dits être les instruments d'action, comme ils permettent d'agir (25).

95-96. Dépendant de ses différentes activités, l'antahkarana est appelé manas, dhîh, ahamkrtih et cittam. Le manas est responsable de la ratiocination et du raisonnement. Buddhi détermine la nature réelle des objets. Ahamkrtih apporte l'attachement au corps, en raison de l'identification avec lui. Citta est l'aspect mémoire de l'antahkarana.

97. Par ses différentes actions et modifications, telles les différentes formes de l'or et les différents états de l'eau, le souffle lui-même devient prâna, apâna, vyâna, udâna et samâna (25).

98. L'agrégat de ces huit, à savoir:

les cinq à commencer par la parole (karmendriya),

les cinq à commencer par l'ouïe (jnânendriya),

les cinq formes du souffle à commencer par prâna,

les cinq éléments à commencer par l'espace (âkâsha),

l'intellect (buddhi) et le reste, avidyâ, kâma et karma,

est dit être le corps subtil (sûksma sharîra). (25)

99. Ecoute! Ce corps nommé subtil (sûksma) est aussi connu comme linga sharîra (le corps caractéristique). Il est formé par les éléments qui n'ont pas encore subi la quintuplication (18). Il est constitué par les tendances résiduelles des désirs passés et fait expérimenter par l'âme les fruits de ses actions passées. Il est le véhicule (upâdhi) sans commencement de l'âtman qui s'ignore.

100. Le rêve est un état différent de cet état-ci (de veille), car alors le bouddhi brille par lui-même en prenant le rôle de l'agent et ainsi de suite, grâce aux différents vasana (mémoires) hérités de l'état de veille, tandis que le suprême âtman brille dans sa propre effulgence.

101. N'étant revêtu que par l'intellect (dhî=buddhi), le témoin de toute chose n'est pas teinté par ce qu'il (buddhi) fait. Il est ainsi dit être non-attaché par les actions. Il n'est pas souillé par aucune action du vêtement (upâdhi).

102. Tout ce que fait l'âtma, qui est l'Intelligence pure, est l'œuvre du linga (sharîra) qui en est l'indispensable cause opératrice, comme les outils le sont pour un charpentier. Pour cette raison, l'âtma est non-attaché.

            Le Vedânta-Sâra apporte quelques précisions précieuses.

61. Les corps subtils sont ce qui est connu comme les linga-sharîras composés de dix-sept parties.

62. Les composants (du linga-sharîra) sont: les cinq organes de perception, l'intellect, le mental, les cinq organes d'action et les cinq forces vitales.

63. Les cinq organes de perception sont les oreilles, la peau, les yeux, la langue et le nez.

64. Ils sont produits séparément, en ordre consécutif, des particules sattva de l'éther, etc.

65. L'intellect (buddhi) est cette modification de l'instrument interne (antahkarana) qui détermine (la nature réelle des choses).

66. Le mental (manas) est cette modification de l'instrument interne qui considère le pour et le contre d'un sujet (sankalpa et vikalpa).

67. La substance mentale (citta) et l'égoïsme (ahamkâra) sont inclus dans l'intellect (buddhi) et le mental (manas) respecti­vement.

68. La mémoire (citta) est cette modification de l'organe interne qui se souvient.

69. L'égoïsme (ahamkâra) est cette modification de l'organe interne qui est caractérisée par la soi-conscience.

70. Tous ceux-ci, qu'il soit noté, sont produits par la combinaison des particules sattva de l'éther, etc.

71. Compte tenu du fait qu'ils sont lumineux, ils sont dits être les produits des particules sattva.

72. Cet intellect (buddhi), en combinaison avec les organes de perception, constitue l'enveloppe intelligente (vijñânamayakosha).

73. Cette vijñânamayakosha, par le fait qu'elle est consciente qu'elle est un agent et un jouisseur, et qu'elle est heureuse ou misérable, etc., est appelée le jiva phénoménal (le soi indivi­duel), sujet à la transmigration vers ce monde et les autres.

74. Le mental, ensemble avec les organes de perception, constitue l'enveloppe mentale (manomayakoa).

75. Les organes d'action sont ceux de la parole, les mains, les pieds, et les organes d'évacuation et de génération.

76. Ils sont produits séparément, en ordre consécutif, à partir des particules actives (rajas) de l'éther, etc.

77. Les cinq forces vitales sont le prâna, l'apâna, le vyâna, l'udâna et le samâna.

78. Le prâna est cette force vitale qui va vers le haut et qui a son siège à la pointe du nez.

79. L'apâna est cette force vitale qui va vers le bas et qui a son siège dans les organes d'excrétion.

80. Le vyâna est cette force vitale qui se meut dans toutes les directions et qui imprègne le corps tout entier.

81. L'udâna est la force vitale ascendante qui aide à la sortie du corps et qui a son siège dans la gorge.

82. Le samâna est cette force vitale qui assimile la nourriture et la boisson, et qui a son siège au milieu du corps.

83. 83. Assimilation veut dire la digestion de la nourriture et sa conversion en chyle, sang, et d'autres matériaux du corps.

84. D'autres (les adeptes de la philosophie sânkhya) disent qu'il y a cinq autres forces vitales, savoir le nâga, le kûrma, le krkala, le devadatta et le dhanañjaya.

85. De ceux-ci, le nâga est ce qui cause le vomissement ou l'éructation, le kûrma ouvre les paupières, le krkala crée la faim, le devadatta produit le baillement et le dhanañjaya nourrit le corps.

86. Certains disent qu'étant donné le fait que ceux-ci sont inclus dans le prâna etc., les forces vitales sont, en réalité, au nombre de cinq.

87. Ces cinq forces vitales, le prâna et les autres, sont produits par la combinaison des particules actives (rajas) de l'éther, etc.

88. Ces cinq forces vitales, ensemble avec les organes d'action, constitute l'enveloppe vitale (prânamayakosha). Sa nature active montre qu'elle est le produit des particules rajas.

89. Parmi ces enveloppes, l'enveloppe intelligente (vijñânamaya­kosha), qui est douée du pouvoir de connaissance, est l'agent, l'enveloppe mentale (manomayakosha), qui est douée du pouvoir de volonté, est l'instrument, et l'enveloppe vitale (prânamayakosha), qui est douée de l'activité, est le produit. Cette division a été faite selon leurs fonctions respectives. Ces trois enveloppes constituent ensemble le corps subtil.

90. Ici aussi, la somme totale de tous les corps subtils, lorsqu'ils sont vus comme un, telle une forêt ou un lac, est appelée samasti, ou agrégat, et lorsqu'ils sont vus comme multiples, tels les arbres ou les quantités d'eau, est appelée vyasti, ou individu.

91. La conscience associée avec cette totalité est appelée sûtrâtma, hiranyagrabha, et prâna, etc., parce qu'elle est immanente partout et parce qu'elle s'identifie avec les cinq grands éléments non-composés doués des pouvoirs de connaissance, de volonté et d'activité.

92. Cet agrégat fait de ces trois enveloppes, vijñânamayakossha et les autres (qui forme l'attribut limitatif) de l'hiranyagarbha est appelé le corps subtil puisqu'il est plus fin que l'univers grossier. Il est aussi appelé l'état de rêve, car il consiste en les impressions de l'état de veille, et pour cette raison même, il est connu comme le point d'immersion de l'univers grossier.

93. La conscience associée avec chaque corps subtil individuel est connue comme le taijasa (plein de lumière) par le fait qu'elle est associée avec le luminescent organe interne.

94. L'attribut limitatif individuel du taijasa aussi, constitué des trois enveloppes, le vijñânamayakosha et les autres, est aussi appelé le corps subtil, car il est plus fin que le corps grossier. Il est aussi appelé l'état de rêve, comme il consiste des impressions de l'état de veille, et pour cette même raison, il est connu comme le point d'immersion du corps grossier.

95. Le sûtrâtma et le taijasa, à ce moment-là, grâce aux opérations (subtiles) du mental, font l'expérience des objets subtils. Preuves, des passages des Ecritures tels que: "Le taijasa est le jouisseur des objets subtils" (Mând.Up. 3).

96. Ici aussi, les corps subtils, agrégatif et individuel, sont identiques, comme une forêt et ses arbres, ou comme un lac et ses eaux, et le sûtrâtma et le taijasa, qui ont ces corps comme leurs attributs limitatifs, sont aussi identiques comme les espaces délimités par une forêt et ses arbres, ou comme les morceaux du ciel reflétés dans le lac et ses eaux.

97. Telle est l'origine des corps subtils.

            J'ai voulu faire ces longues citations afin que vous ayez en mains des informations de première main, non interprétées par quiconque, surtout pas par moi-même.

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            Abordons maintenant la vision bouddhiste.

            Ici aussi, j'ai tenu à vous donner les textes tels qu'ils se trouvent dans des livres. Mes commentaires, bien entendu, peuvent vous aider à comprendre certaines choses, mais ne remplacent pas ces sources.

            Tout d'abord, il y a un point que je voudrais éclaircir avant d'entrer dans aucun détail. Il est souvent dit, surtout par les Hindous qui sont théistes, que le Bouddha nie l'existence de Dieu, et que, par conséquent, le bouddhisme est une religion athée. Voici ce que Sir Edwin Arnold a mis dans la bouche du Bouddha: "Om, Amitaya! N'essaie pas de mesurer avec des paroles l'Incommensurable, ni de plonger la corde de la pensée dans l'Impénétrable. Celui qui interroge se trompe, celui qui répond se trompe. Ne dis rien!" Il n'a pas dit "il n'y a rien"; il a dit l' "Incommensurable", l' "Impénétrable". Il a tout simplement exprimé ce que la tradition judéo-chrétienne qualifie d' "ineffable" (indicible, dont on ne peut pas parler). Est-ce que le Chrétien ou le Juif qui dit que le Nom de Dieu est ineffable nie Dieu? Le Bouddha avoue tout simplement l'incapacité de l'humain à parler de Dieu; c'est une attitude d'humilité et de réalisme. Et lui qui a compris, à la suite de longues recherches et d'une longue méditation, il dit à ceux qui l'interrogent: Dans votre condition actuelle, vous ne pouvez pas comprendre ce que j'aurais pu vous dire de Dieu; perfectionnez-vous d'abord, et vous comprendrez. C'est pourquoi tout ce qu'il a donné, c'est une méthode d'entraînement. C'est ainsi qu'il faut comprendre les trois bases sur lesquelles est basée son enseignement: anatta, anicca et dhukha, non-soi, non-permanence et souffrance. Ici, je ne fais appel qu'à anatta, le non-soi, le fait que le soi n'existe pas. C'est ici qu'on peut dire que l'enseignement du Bouddha est a-spirituel, il ne reconnaît aucune permanence à ce qui appartient à l'homme. Il distingue chez l'homme cinq complexes fonctionnels, qu'il appelle "agrégats"; en effet, ces choses ne sont pas des unités, mais le résultat de l'agglomération de matière autour d'un noyau.

            "Les cinq agrégats sont:

            La forme corporelle

            La sensation

            La perception

            Les formations mentales

            La conscience."

                                    (Digha-Nikaya, 22)

            Et plus clairement: "Toute forme matérielle, que ce soit la sienne propre ou une forme extérieure, grossière ou subtile, élevée ou basse, éloignée ou proche, appartient à l'agrégat de la forme corporelle allié à l'attachement.

            Toute sensation appartient à l'agrégat de la sensation.

            Toute perception appartient à l'agrégat de la perception.

            Toute formation mentale appartient à l'agrégat des formations mentales.

            Toute conscience appartient à l'agrégat de la conscience."

                                                                                    Samyutta Nikâya, 21 (8).

            Et plus en détails: "Et qu'est- ce que l'agrégat de la forme corporelle? Ce sont les quatre éléments primordiaux et la forme corporelle qui est dérivée d'eux.

            Et les quatre éléments primordiaux sont:

            L'élément solide, l'élément fluide, l'élément de chaleur, l'élément de vibration."

                                                                                    Mijjhima Nikâya, 28.

            Je ne vais pas entrer dans la description détaillée de ces agrégats. Il suffit de retenir que ce sont des "ensembles", au sens général du terme, et aussi au sens où les mathématiques nouvelles lui attribuent. Ce sont des agrégats, c'est-à-dire des entités composées d'éléments constitutifs, caractéristiques en nature et en fonction de chaque aspect de la vie humaine, et dont les inter-relations sont très complexes; le degré de complexité de ces inter-relations dépend du stade de développement de la personne. Mais, comme nous allons le voir immédiatement, ce qui les retient ensemble est commun à tous les agrégats.

            Parmi les agrégats, les quatre premiers peuvent être acceptés facilement par la plupart des gens; le corps, les sensations, les perceptions, les formations mentales (ce qu'on appelle généralement les pensées), se conçoivent bien. Mais le dernier agrégat, celui de la conscience, est toujours un choc pour la plupart des gens qui ont reçu une éducation aussi bien philosophique, morale que religieuse. La conscience est habituellement placée au-dessus des autres composants de la personne humaine. Or, le Bouddha la met aussi au rang des choses composées. Si on réfléchit bien, ce que nous classons au dernier étage de notre être est aussi fait d'éléments différents qui ont été rassemblés par les expériences de la vie. Si les quatre premiers agrégats peuvent être assimilés aux samskaras de Patañjali, le dernier -qu'on appelle conscience faute d'un mot plus juste- est l'ensemble de ce que Patañjali appelle vanasa, l'essence de nos expériences passées, ce qui se dégage de ces expériences momentanées et qui s'accumulent jour après jour, année après année, vie après vie, et qui, avec le temps, transforment ce qu'on appelle l'être, qui ainsi n'est jamais le même; c'est ce que d'autres traditions, dont la théosophique, appellent l'évolution. Pour le Bouddha, le résultat de l'évolution, quel que soit son degré, est toujours un agrégat et doit un jour être dissout. Ce qu'il ne précise pas, c'est d'où vient les matières qui composent ces agrégats et elles vont après la dissolution des agrégats. Ceci fait partie de l'Incommensurable et de l'Impénétrable que nous avons vus plus haut.

            Par contre, comment tout cela s'enchaîne est donné par la doctrine des "origines interdépendantes", qui s'énonce ainsi:

            De l'illusion ou ignorance (avijjâ) dépendant les activités (sankhârâ) de la vie.

            Des activités dépend la conscience (viññâna) -conscience-renaissance dans le sein de la mère.

            De la conscience dépend la combinaison psycho-physique (nâma-rûpa).

            De la combinaison psycho-physique dépend la sextuple activité des sens (chalâyatana).

            De la sextuple activité des sens dépend l'impression sensorielle (phasso).

            De l'impression sensorielle dépend la sensation (vedanâ).

            De la sensation dépend le désir (tanhâ).

            Du désir dépend l'attachement à l'existence (upâdâna).

            De l'attachement à l'existence dépend le processus du devenir (bhava).

            Du processus du devenir dépend la re-naissance (jâti).

De la re-naissance dépend la vieillesse et la mort (jarâ-marama), le chagrin, les plaintes, la peine, la douleur et le désespoir.

            Ainsi s'élève cette masse entière de souffrance.

                                                                        Anguttara Nikâya. III (61).

            Autrement dit, tout ce processus auto-répétitif résulte de l'attachement, dû à l'ignorance, le fait de ne pas savoir que ces agrégats sont impermanents.

            Il est peut-être utile, ici, de vous donner une autre indication concernant la conception bouddhiste de l'être humain. Vous savez que la plupart des traditions orientales font état de la réincarnation, autrement dit supposent que l'âme humaine est, sinon éternelle, du moins durable. Le bouddhisme enseigne aussi la re-naissance. Mais ce qui se réincarne n'est pas du tout une unité, comme l'Hindou le croit, comme la Théosophie l'enseigne sous le nom d'égo réincarnateur. Pour le bouddhiste, l'image est celle d'un bol d'eau de laquelle une cuiller est puisée pour être déversée vers les mondes matériels pour déclencher ce qu'on appelle une incarnation. L'expérience recueillie dans cette vie sera versée dans le bol à la mort des agrégats, et ainsi ce n'est jamais la même cuillerée qui se réincarne, mais une cuillerée puisée dans le réservoir global; on ne pourrait presque plus parler de incarnation, mais d'incarnations successives de différents quota de ce qu'on peut appeler l'âme, chaque cuillerée renfermant des éléments "neufs" aussi bien que ceux qui sont déjà par une ou des incarnations. Ceci explique le fait que les "quota incarnées" peuvent être complètement différentes, mais tous ces quota contribuent à l'expérience commune de l'eau du bol-réservoir.

            Cette vision de la réincarnation peut vous paraître peu différente de la notion habituelle; mais si vous y réfléchissez bien, elle peut abolir chez les êtres incarnés que nous sommes l'attachement, non plus aux agrégats, mais à l'entité cause qui donne naissance aux agrégats. On se sent rassuré d'avoir quelque chose de permanent, bien à soi, pour pouvoir s'y réfugier après avoir (été obligé) de quitter nos corps qu'on veut bien accepter qu'ils ne sont pas permanents. Dans le fond, il est dit, dans l'enseignement sur les initiations, que, lorsque le temps vient, l'égo doit aussi être dissout pour rejoindre la monade. Pourquoi la monade ne se dissoudrait-elle pas un jour elle aussi?

                                                                           x x x

            Il est temps maintenant que je vous donne un aperçu théosophique différent de ce qu'on véhicule généralement.

            On peut lire dans La Doctrine Secrète, vol.I, page 164:

            "Il est maintenant clair qu'il existe, dans la Nature, un triple schéma évolutif pour la formation des trois Upâdhis périodiques - ou plutôt trois schémas enchevêtrés et combinés d'une façon inextricable dans notre système. Ce sont les Evolutions Monadique (ou Spirituelle), Intellectuelle et Physique. Ces trois sont les aspects finis, les réflexions sur le champ de l'Illusion Cosmique, d'ATMA, le septième, la Réalité Unique.... Chacun de ces trois systèmes est représenté dans la constitution de l'homme, le Microcosme du grand Macrocosme, et c'est l'union en lui de ces trois courants qui le fait l'être complexe qu'il est maintenant."

            Vous voyez, un agrégat, ou plutôt un ensemble d'agrégats.

            Mais, je voudrais surtout vous citer les autres lignes de ce passage que j'ai sautées:

(après la Réalité Unique:)

            "1. L'Évolution Monadique, comme l'indique le mot, concerne la croissance et le développement en des phases supérieures d'activité des Monades en conjonction avec:

            2. L'Evolution Intellectuelle, représentée par les Mânasa-Dhyânis (les Dévas Solaires, ou Pitris Agnishvâtta), "ceux qui donnent à l'homme l'intelligence et la conscience", et avec:

            3. L'Evolution Physique, représentée par les Chhâyâs des Pitris Lunaires, autour desquels la Nature a formé le corps physique actuel. Ce corps sert de véhicule à la "croissance" (pour se servir d'un mot trompeur) et aux transformations -à travers Manas, et grâce à l'accumulation des expériences- du Fini en l'Infini, du Passager en l'Eternel et l'Absolu.

            Chacun de ces trois systèmes a ses lois propres et se trouve réglé et guidé par des groupes différents de très hauts Dhyânis ou Logoï..."

            Cette citation, je voudrais vous la laisser comme conclusion à ma causerie: que ce soit des corps ou véhicules qui appartiennent à l'âme, que ce soit des agrégats qui auto-fonctionnent, ces ensembles sont formés de ce que nous appelons "matière", et qu'en général, nous opposons à l'esprit, pire, que nous considérons comme vile, grossière, inférieure. Ne dit-on pas toujours: il faut mépriser la matière, il faut maîtriser nos corps? Eh bien, ces matières sont constituées par des êtres en évolution, des êtres appartenant à des lignes d'évolution différentes, qui, comme nous venons de le lire, sont réglées et guidées par de très hauts Dhyânis ou Logoï.

            Ainsi, l'esprit, l'âme, le ou les corps, -ou, pour employer la terminologie bouddhiste, les agrégats, corporel, de sensation, de perception, de formations mentales, et de conscience- sont des groupes d'êtres en évolution, différents quant à leur destination immédiate et leur façon d'évoluer, mais également divins, et s'entr'aidant en s'opposant ou en se comprenant, pour finalement arriver au même but: l'actualisation de ce qu'ils ont reçu en potentialités. Le monde est une école, et l'être humain -le stade humain comme le dit La Doctrine Secrète- est une classe de cette école, où il y a "un équilibre approprié entre la matière et l'esprit..." Et "la Doctrine enseigne que, pour devenir un Dieu divin, pleinement conscient -et même le plus élevé- il faut que les Intelligences Spirituelles Primordiales passent par le stage humain... Chaque Entité doit avoir gagné pour elle-même, et par son expérience propre, le droit de devenir divine..." Comme nous venons de le lire, chacune doit gagner son expérience propre, et cela se fait dans la constitution de l'homme, dans l'esprit, dans l'âme comme dans les corps, jusqu'à celui qui est réputé - à tort- le plus grossier; ce terme devant être dans l'échelle de complexité, non de pureté.

            Il convient que les humains, surtout d'aujourd'hui où des connaissances plus avancées ont été obtenues concernant la composition et le fonctionnement de l'être humain, dépassent les préjugés hérités du passé, et se comportent comme des coopérants, différents mais égaux, dans l'œuvre universelle commune.

 


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